Dans le monde sans en être

De la participation et du gaullisme social

Le général de Gaulle descendant les Champs-Elysées le 26 août 1944. A sa gauche, Georges Bidault.

Une proposition du programme présidentiel de Valérie Pécresse est peu commentée, pourtant elle est très intéressante : Mme Pécresse propose en effet d’étendre au maximum la “participation” des salariés aux bénéfices des entreprises et notamment des grandes entreprises.

Cette proposition n’est ni nouvelle, ni anodine. Pourquoi ? Parce que c’est une idée typiquement gaulliste, et plus précisément c’est un des principaux marqueurs du gaullisme social.

Tout d’abord qu’est-ce que la “participation” ? Il s’agit d’un mode de rémunération, ou d’un complément de salaire, dont le montant est lié au chiffre d’affaire de l’entreprise. Littéralement, c’est donc une partie des bénéfices qui est versée aux salariés. Son montant changeant en fonction de celui du chiffre d’affaire. C’est ce que l’on appelle rapprocher le travail du capital : le capital n’étant plus le monopole des actionnaires qui ne travaillent pas dans l’entreprise et le travail n’étant plus rémunéré par un salaire fixe. Ce principe fait donc du travailleur un associé et non un instrument, un objet, et surtout c’est un moyen de redistribuer les richesses.

Cette idée est profondément gaulliste, défendue par le Général dès la libération, voire avant, comme l’attestent de nombreux documents et témoins comme Edmond Michelet et Louis Terrenoire. Mais l’origine de cette idée vient du catholicisme social. Ainsi, dès la première moitié du XIXeme siècle elle était défendue : Frédéric Ozanam, qui l’appelait “association de travailleurs” la présentait comme un remède à la lutte des classes dans son cours de droit commercial, et il s’inspirait d’un autre catholique social, Charles de Coux.

Mais vient alors une autre question qui se pose quand on étudie les écrits d’un concurrent de Mme Pécresse qui se réclame aussi du gaullisme : pourquoi Éric Zemmour, dans son livre de 2014, le Suicide français, fait de la participation une idée de gauche sortie du chapeau du Général après mai 68 pour se mettre au goût du jour ? Zemmour voit dans le gaullisme social de Chaban Delmas en 1974 une “soumission de la droite gaulliste à l’esprit de mai 68”… Pour le polémiste, la participation est donc une idée tardive du Général, influencé indirectement par mai 68. Et cette idée serait restée chez les héritiers du gaullisme comme un parasitisme soixante-huitard…

En lisant ces réflexions Zemmouriennes dans le Suicide français, je me suis très sérieusement interrogé sur la connaissance du gaullisme qu’a Monsieur Z. Il fait du Général une figure de la droite, conservatrice et nationaliste, faisant une concession de gauche après 68 avec la participation. Rien de plus faux : De Gaulle était profondément social, en 1945 il disait à Georges Bidault “Je suis un chrétien social” et à Marc Sangnier “Je suis de votre famille spirituelle”. Il a défendu la participation des salariés aux bénéfices de l’entreprise dès 1944, voire avant. De Gaulle, c’est aussi l’homme de la sécurité sociale qu’il a fondé en 1945. Faire du Général un conservateur ultra-libéral est une grave erreur. De Gaulle était en réalité un catholique social, très proche de la démocratie chrétienne. Il n’était pas maurrassien, il lisait Maritain dont il voulait faire le philosophe de la France Libre, et le conservatisme du Général n’était pas un passéisme nostalgique et pessimiste. C’était davantage le conservatisme dans le sens que lui donnait Châteaubriant, son auteur favori qui l’a beaucoup influencé. Châteaubriant était conservateur et il avait fondé un journal intitulé “Le Conservateur”. Pourtant, ce légitimiste convaincu était favorable au progrès, à plus de liberté et d’égalité dans la société. Son conservatisme n’est pas une marche à rebours, et sa vision du progrès n’est pas une table rase du passé. C’est tout simplement l’histoire qui continue d’avancer vers le progrès, sans renier le passé, dans une juste continuité de celui-ci. Un changement dans la continuité, en conservant les murs porteurs de notre société. Frédéric Ozanam avait une vision semblable qu’il nommait “progrès par le christianisme” mais il n’a jamais employé le terme “conservatisme” car cette formule évoquait trop le passé et pouvait être mal comprise. Nous retrouvons cette vision de la marche de l’histoire chez les démocrates-chrétiens et chez De Gaulle. Le Général a voulu la création du MRP en 1944, dont il s’est qualifié de “père nourricier”, et jusqu’en 1946 le MRP était le parti de la fidélité à Charles de Gaulle. C’est après que le lien s’est rompu, à cause de la constitution de la IVéme République que De Gaulle refusait et que le MRP acceptait par pragmatisme. De Gaulle voulait que le MRP soit un “parti conservateur intelligent, c’est-à-dire social”, comme il l’a dit au démocrate-chrétien Pierre-Henri Teitgen en 1944. Et pour lui, la Démocratie-Chrétienne italienne fondée après la chute de Mussolini était le modèle à suivre.

Pour le Général de Gaulle, le conservatisme n’est donc intelligent que s’il est social, ce qui implique la participation et la sécurité sociale. On est donc loin du libéral-conservatisme qui a parfois tenté certains héritiers du gaullisme.

Charles Vaugirard

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS