Dans le monde sans en être

Dunkerque : une polémique injuste

Dunkerque

Attention : ce qui suit dévoile l’intrigue du film.

“Bon voyage l’Anglais !” lance un soldat français au jeune soldat britannique héros du film Dunkerque, de Christopher Nolan. Cette scène est l’une des rares où nous voyons des soldats français, et cette rareté est à l’origine d’un débat, voire d’une polémique sur une possible minimisation du rôle des Français dans ce blockbuster.

La polémique est-elle justifiée ? Nolan aurait-il une vision tronquée et partiale de l’histoire ? J’ai vu ce film, et j’en suis ressorti avec la conviction que cette polémique est inutile et surtout très injuste envers un très bon film.

Que lui reproche-t-on ? Ni plus, ni moins de ne se focaliser que sur les Anglais et d’éluder le rôle déterminant des Français dans la bataille. La résistance héroïque des soldats ainsi que le refus des Anglais de les embarquer ne serait pas représenté. Ce reproche n’est pas infondé mais il est injuste, pourquoi ?

Il n’est pas infondé car il y a en effet très peu de scènes de combats entre Français et Allemands. Au tout début du film nous voyons une barricade française, mais cette scène n’est pas une scène de combat, elle présente juste le passage du soldat britannique héros du film dans la zone “sécurisée” où il attendra sur la plage pour embarquer. Pourquoi Nolan s’est limité à cette scène ? Tout simplement parce qu’il a conçu une mise en scène minimaliste autour de trois points de vue : celui d’un soldat de la Royal Army tentant désespérément d’embarquer pour l’Angleterre, celui de civils anglais quittant l’Angleterre en bateau de plaisance pour aller chercher des soldats à Dunkerque, et celui de trois aviateurs en escadrille allant protéger les navires anglais des attaques de la Luftwaffe. Seule exception : les discussions de l’amiral anglais avec un colonel des forces terrestres, mais ces deux hommes sont sur la jetée, là où se trouve le jeune soldat héros du film. Autrement dit, elle sont liées au point de vue du héros.

Le film est immersif, autrement dit nous sommes plongés en immersion dans l’évènement à travers trois points de vue… trois points de vue ne se trouvant pas dans la zone où se battent les Français. Ce triple point immersif à encore d’autres conséquences : on ne voit quasiment pas la destruction de la ville de Dunkerque et on ne voit jamais les soldats allemands. Contrairement à beaucoup d’autres films de guerre, il n’y a aucun acteur interprétant des soldats du Reich : on ne voit que des avions, et à la fin, un aviateur anglais est fait prisonnier par des soldats de la Wehmacht fantomatiques, dont on ne distingue pas les visages. L’ennemi est lointain, énigmatique, ce qui le rend d’ailleurs encore plus menaçant.

Nous sommes ici très loin de la mise en scène du très grand film Le Jour le plus long qui multipliait les points de vue, y compris côté Allemand, les acteurs, les corps d’armées et les nationalités. Le jour le plus long était un film panoramique de plus de trois heures, rien à voir avec Dunkerque qui dure 1h47.

Ce choix de mise en scène n’a pas pour but de minimiser le rôle des Français ni de glorifier personne. Il est là pour nous immerger dans ce film et dans le coeur du thème du film : la survie. Il est là pour nous faire partager le stress des soldats, pas pour nous présenter une bataille dans toute sa latitude. Le Jour le plus long mettait en scène des personnages historiques, Dunkerque nous présente des personnages dont nous ne connaissons pas les noms et qui parlent très peu. Ce sont des soldats inconnus qui ont la même fonction symbolique que leur collègue de l’Arc de triomphe : ils incarnent tous les soldats du conflits. Ainsi, ce choix de mise en scène a conduit à la sous-représentation des Français. Est-ce regrettable ? Peut-être. Est-ce que cela justifie une polémique ? Non.

La polémique qui a eu lieu ne se justifie pas. Tout simplement parce que Christopher Nolan a présenté le sacrifice des Français à Dunkerque par un autre moyen que les scènes de combats épiques. Il s’est servi des dialogues et de scènes symboliques.

Les quelques scènes de dialogues entre l’amiral de la Royal Navy commandant l’évacuation et le colonel de la Royal Army dirigeant l’arrivée des soldats à rapatrier, servent à donner au spectateur des informations clés sur la globalité de la bataille et de l’opération Dynamo. Le sort des Français est présenté, les difficultés incommensurables de l’évacuation aussi. On comprend que les Anglais sont prioritaires sur les navires, mais la résistance héroïque des Français est exposée par les officiers : on comprend très bien que si la plage est sécurisée, c’est grâce à l’Armée de Terre française ! A la fin du film, dans l’ultime dialogue entre ces deux officiers, l’amiral décide de rester sur la jetée alors que le colonel part. Il dit “Je reste pour les Français”. Comment comprendre cette phrase ? Sans doute tente-t-il le tout pour le tout pour évacuer les Français après avoir permis l’évacuation de 300 000 Anglais… Possible. Où est-ce l’expression d’une mauvaise conscience vis-à-vis des Français restés sur place ?

Nolan aime les symboles, et le cinéma est un art où certaines scènes symbolisent des évènements beaucoup plus vaste. Dans Dunkerque, nous pouvons citer trois scènes symboliques : la première est au tout début. Le jeune héros fuit dans les rues de Dunkerque. Il court dans une zone où il y a des soldats allemands qui lui tirent dessus. Il arrive devant une barricade tenue par des Français. Il crie “Je suis Anglais”, les Français lui disent de venir et ils le couvrent. Une fois franchie la barricade française, il est en zone sûre où se trouvent les troupes anglaises qui attendent le départ. Scène symbolique : se sont les barricades françaises qui tiennent la poche de Dunkerque, ce que confirmera les dialogues très clairs des officiers. Le message est limpide.

La deuxième scène est encore plus symbolique et beaucoup plus forte. Un des soldats anglais s’avère être un Français déguisé en tommy. Ce soldat désespéré à plusieurs fois sauvé la vie d’autres anglais lors du naufrage d’un navire en partance pour l’Angleterre. Mais dans un rafiot où il s’est caché avec d’autres anglais, il est démasqué et les autres veulent le jeter à l’eau pour alléger l’embarcation. Alors, le héros du film défend le Français en rappelant que, comme eux, il ne veut que survivre, que les Français sont leurs alliés et qu’il leur a sauvé la vie en ouvrant la porte d’un destroyer qui coulait. Il s’en suit la tirade d’un soldat anglais désespéré prêt à tuer le Français qui résume la survie à un acte égoïste où tous les soldats sont acculés. Désespoir des soldats conjurés par la grandeur d’âme du héros qui parvient à sauver le Français. La troisième scène symbolique se situe dans le même bateau en train de sombrer, cette fois-ci le Français se sacrifie pour colmater la fuite du rafiot. Sacrifice du Français pour sauver les Anglais… un symbole explicite de la poche de Dunkerque.

La polémique n’a donc aucun sens si on comprend la manière de filmer de Nolan et si on accueille sereinement les scènes symboliques. Mais l’autre question que pose ce film est celle de notre rapport à l’histoire. Nous autres Français n’avons pas le même regard que les Anglais sur la poche de Dunkerque. Cette histoire est méconnue en France, et, avouons-le, un peu honteuse tant elle est associée à la débâcle de juin 1940. Elle est une partie de cette défaite qui nous a conduit à Vichy… elle est un mauvais souvenir peu enseigné à l’école. Qui connait cette bataille ? Peu de monde, et ceux qui la connaissent évoqueront surtout le départ des Anglais sans les Français… sans savoir que des Français ont pu partir avec eux, ou que les Français sont rester volontairement pour tenir face aux Allemands. Un très bon article de France 24 évoque le fait que cette perception négative des Anglais est un reste de la propagande de Vichy. C’est fort possible, et cela explique sans doute une part de ressentiment qui existe encore chez certains. Les Britanniques ont une perception toute différente de la bataille de Dunkerque. L’évacuation de 300 000 hommes en un temps record et avec l’aide des civils anglais constitue pour eux un miracle qui a évité l’écrasement total des forces armées britanniques. Cette retraite n’a pas été une défaite, elle a permis de sauver l’armée et ainsi de pouvoir continuer la guerre. Sans le miracle de Dunkerque, le “We shall never surrender” de Churchill n’aurait jamais pu être tenu. Cela est remarquablement bien représenté dans le film.

Ainsi, la polémique sur le film Dunkerque ne porte pas seulement sur le caractère immersif de la mise en scène de Christopher Nolan, mais il révèle peut-être un certain malaise dû à une perception trop négative d’un événement clé de la deuxième guerre mondiale. Il serait peut-être temps de nous réconcilier avec notre histoire.

Charles Vaugirard

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