Dans le monde sans en être

Ascèse en rase campagne

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        Le sprint final de la campagne présidentielle 2017 tombe en plein carême. Simple coïncidence ? Toujours est-il que pour de nombreux citoyens cette séquence politique s’apparente à un véritable exercice d’ascèse. Pilori judiciaire, prééminence de la forme médiatique sur le fond politique, virtuosité rhétorique masquant l’inanité des promesses, belle prestances personnelles servant de cache-sexe à une démagogie attrape-tout. Si l’ascèse est l’art du dépouillement afin de retrouver le dur de l’essentiel,  le carême tombe à pic cette année, pour ceux qui suivent cette campagne présidentielle !

    Le danger des périodes électorales réside en ce que nous avons tendance à les appréhender comme des séquences ayant leur fin en elles-mêmes. Il est toujours difficile de se projeter dans le temps d’après. L’idéal serait d’opérer une véritable réduction à la manière phénoménologique, une époché visant à mettre entre parenthèses les apparences afin de se concentrer sur le contenu des propositions des candidats.

    On nous rétorquera que l’esprit de cette élection est la rencontre entre une personne et un peuple. Mais depuis de Gaulle le monde a changé. L’omniprésence du quatrième pouvoir (les médias) a considérablement accru les moyens de manipulation, si bien qu’il devient toujours plus difficile de percer à jour certaines personnalités. Quant au « peuple », il est devenu une réalité chaque jour un peu plus indistincte, évanescente. D’ailleurs, les hommes politique et les médias s’en méfient terriblement, comme en témoigne l’emploi récurrent de l’épithète, qui se veut infamante, de « populiste ».

    Il y aura un lendemain des élections. Le principe de réalité nous rattrapera. J’entends les voeux de certains de « ré-enchanter la politique ». Mais la magie du verbe suffira-t-elle à suppléer l’utopie des programmes ? De Gaulle savait manier les mots comme personne, les transformer en outils performatifs de sa politique. Mais le fondateur de la cinquième République possédait également une vision claire de ce qu’il voulait pour notre pays parce qu’il en avait une définition tout aussi claire. De plus, c’ était un réaliste. Rien de tel avec les bateleurs d’estrade qui désirent nous vendre leurs rêves.

    Prenons Jean-Luc Mélenchon. Voilà un homme cultivé, redoutable débatteur, sachant manier la langue mieux que ses pairs, se faisant une haute idée de la politique. Mais toutes ces qualités nous interdiront-elles d’aller voir plus loin dans ce qu’il  nous propose ? Il faut une bonne dose d’inconscience pour croire qu’il est le candidat qui parviendra à réduire de moitié le nombre de chômeurs (six millions). Avec le président de la « France insoumise », nous   avons dépassé le registre de la politique pour aborder celui de la foi. « Nous sommes les enfants d’un futur permanent » écrit-il dans son dernier livre De la vertu. Mais comment un tel homme pourrait-il conduire le bateau France, alors qu’il ignore que notre pays possède un port d’attache ?

    J’aurais pu choisir un autre exemple que le candidat de la France insoumise. Le fait qu’il soit le plus brillant des impétrants rend cette mise en garde plus probante. La campagne aura un lendemain. Attention à ne pas trop nous illusionner, nous droguer de beaux discours. Gare à la gueule de bois.

    Les temps ont changé depuis les débuts de la cinquième République. A cette époque, nous appartenions encore à l’une des trois zones géographiques des pays « riches ». Depuis, des masses démographiques considérables nous ont rejoint dans le club. La magie du verbe n’a qu’un temps. Elle peut servir à galvaniser les énergies. Encore faut-il que celui qui le manie ait le sens des réalités. Une volonté que n’étaierait aucune intelligence de la situation présence, nous mènerait dans le mur très rapidement. La morale, le rêve, les « principes » (c’est ainsi que Mélenchon définit la vertu, ce qui en dit long sur son ignorance en la matière), ne font pas une politique.

    Le carême est un temps de dépouillement. Nous pourrions en profiter pour réprimer en nous la douce jouissance de nous laisser bercer par les discours que nous avons envie d’entendre, afin de  nous ouvrir à l’aspérité de cette réalité qui nous emm…, mais que tous les bonimenteurs coalisés du monde ne feront pas disparaître.

    Non pas que la solution réside dans la remise de notre destin politique entre les mains expertes des technocrates. Ces derniers vivent dans l’immédiat, et ignorent le temps long des peuples. Leurs démonstrations jargonneuses trahissent une ignorance abyssale des ressorts qui meuvent les hommes. Mais entre les utopistes et les technos, une place existe pour l’homme d’Etat, pour l’homme capable de mener loin notre pays parce qu’il aura établi au préalable le bon diagnostic au sujet de la situation présente, et qu’à son sens aigu de la réalité il joindra un grand projet pour la France.

Jean-Michel Castaing

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