Dans le monde sans en être

Les tentations au désert aujourd’hui

Chaque année le premier dimanche de carême nous invite à méditer sur les trois tentations du Christ au désert. Tentations intemporelles, qui ne concernent pas seulement le Jésus de l’histoire. Chaque chrétien, rentrant en lui-même, est en mesure d’entendre les suggestions de l’esprit du mal qui reprend aujourd’hui à notre intention les insinuations qu’il glissa jadis à l’oreille du Christ.
Cependant, dans cet article, je ne voudrais pas réfléchir sur les répercutions de ces tentations sur la vie spirituelle de chacun d’entre nous. Je ne m’attacherai qu’à en souligner la réfraction dans les dimensions sociétales de notre Modernité « tardive ».

Un économisme réducteur

Le tentateur, l’abordant, lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres se changent en pains. »

La première tentation est facilement repérable de nos jours : il s’agit de l’économisme. Pour cette idéologie, les seules problématiques de la vie en société se résument à la meilleure manière de faire tourner la machine à produire et à consommer. Selon cette manière de penser, la politique s’épuise dans la vertu du désendettement, dans l’augmentation du pouvoir d’achat, la réduction du chômage. L’homme est un ventre, un simple consommateur, ou bien encore un envieux qui camoufle ses mauvais penchants sous les grands mots de « réduction des inégalités ».
Mais réduire l’homme à un acteur économique, n’est-ce pas galvauder la citoyenneté, et faire passer la liberté au second plan ? Les hommes sont-ils à ce point interchangeables et prévisibles qu’il suffit de leur promettre une augmentation du chiffre de leur compte en banque pour les rendre heureux (et obtenir leurs suffrages) ? Homo oeconomicus, avec ses calculs rationnels et ses intérêts bien compris, représente-t-il le sommet de l’évolution anthropologique ? La croissance est-elle notre dernier idéal ? On peut sérieusement en douter.

Le culte des images

Alors le diable l’emmène à la Ville Sainte, le place sur le faîte du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit : « Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et ils te porteront dans leurs mains, de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre. »

Avec la deuxième tentation, nous sommes dans l’incitation à l’esbroufe. Il s’agit maintenant d’épater la galerie. Se jeter du haut du Temple en un formidable vol plané ! Prestige du miracle. Cette suggestion démoniaque fait écho au surinvestissement de l’image de soi qui est le propre du cybernaute actuel. Selfies à répétition. Vidéos à gogo sur YouTube. Fascination pour le star-system. Chacun devient le promoteur de son image idéale. Narcissisme généralisé. Andy Warhol nous promettait déjà un quart d’heure de célébrité au moins une fois dans notre vie !
Les réseaux sociaux constituent un excellent moyen d’assurer cette auto-promo. Plus besoin d’anges pour récupérer l’Icare téméraire : depuis que le virtuel a supplanté le réel, il suffit de manipuler les images. Notre vie dans le Net a pris le relais de notre existence charnelle par trop décevante.
L’ « ange » est le chiffre et la métaphore de cette nouvelle dimension de nos vie : communication instantanée, distances abolies, frontières inutiles, corps rendus fluides. Vous pouvez vous jeter en bas du Temple : tout est virtuel et rien ne prête plus à conséquence. Vous vous rattraperez d’une façon ou d’une autre. La réalité ayant été dissoute, aucun risque de prendre une gamelle pour de vrai. Seules comptent désormais l’image et la « postvérité ».

Une volonté de puissance à peine dissimulée

Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne, lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire et lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si tu tombes à mes pieds et m’adores. »

Avec la troisième tentation, l’esprit insinuant nous fait miroiter la possession des royaumes et leurs prestiges. Comment une telle suggestion se traduit-elle dans nos sociétés ? Bien sûr, il n’est pas question, pour l’esprit du mal, de proposer à chacun de nous de devenir un roi de l’univers, comme dans un univers de fantasy ! En fait, les « royaumes du monde » dont parlent les versets pourraient concerner l’ensemble des dimensions de nos existences, l’intégralité de la condition humaine.
Le Diable nous proposerait rien moins que la maîtrise totale de nos destinées. Volonté de puissance dont le transhumanisme est aujourd’hui la traduction techno-scientifique la plus explicite. Le Tentateur nous souffle à l’oreille : « Le royaume de l’immortalité, de la jeunesse éternelle, je te le donne. Du haut de la « haute montagne » de l’intelligence artificielle, de la robotique, des nano-biotechnologies, tu domineras tes existences (car tu en auras plusieurs !), tout cet univers où régnaient jadis la finitude et la mort ! ». En voilà un qui sait parler au coeur des hommes !
Tentation de l’infinitude, de l’hubris de la techno-science, tentation de porter la main sur le mystère de la vie : cellules-souche, ADN. « Vous serez comme des dieux ». Avec, au passage, l’élimination des indésirables (eugénisme, euthanasie). Mais, bon, il s’agira d’euphémiser la chose (« droit de mourir dans la dignité », « droit à l’enfant zéro défaut »). Volonté de puissance maquillée en souci du bien-être.
La suggestion démoniaque de régner sur les royaumes de la terre se veut une sinistre imitation de notre vocation à participer de la nature divine, selon les termes de la deuxième lettre de Saint Pierre (2 P 1, 3-4) . A cette différence près, mais elle est essentielle: là où la foi nous promet cette immortalité par grâce divine, la troisième tentation nous laisse entrevoir qu’il est dans le pouvoir de l’homme de l’atteindre par ses seules forces. Telle est la promesse en effet du projet transhumaniste.
Le texte biblique nous met cependant en garde. Derrière cette liberté prométhéenne, l’Ecriture nous signale l’existence d’une force asservissante : « Tout cela je te le donnerai si tu tombes à mes pieds et m’adores ». Gare aux libertés illimitées qui peuvent se transformer à tout instant en leur contraire !

C’est là une lecture parmi d’autres des tentations du Christ au désert. Etonnant texte biblique qui est assez riche pour nous servir de garde-fou contre des hérésies très actuelles !

Jean-Michel Castaing

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