Dans le monde sans en être

La foi chrétienne entre tradition et modernité

      Les temps modernes selon Luc Ferry

    Comment la « religion » a-t-elle pu survivre au règne de l’autonomie du sujet et de la démocratie ? C’est la question que pose Luc Ferry dans un article du Figaro du 5 janvier 2017, intitulé : « Religion, tradition et modernité ». Interrogation d’autant plus légitime que, selon l’ancien ministre de l’Education nationale, notre modernité s’inscrirait en rupture avec les représentations liées aux sociétés religieuses : « La naissance du monde démocratique se fera en rupture avec les représentations religieuses du social : contre l’hétéronomie, la prétention à fabriquer soi-même sa loi ; contre les hiérarchies, l’égalitarisme ; contre les métaphores biologiques du « membre et du corps », l’individualisme démocratique ; contre le respect d’un passé sacralisé, l’espoir d’un avenir meilleur qui conduira peu à peu à dévaloriser la vieillesse au profit des jeunes générations censées désormais incarner la marche du progrès ; contre la prééminence communautariste et holistique du tout sur les individus, la préséance de l’individuel sur le collectif. »

    Au-delà de cette opposition schématique des sociétés traditionnelles et modernes, il vaut la peine de s’interroger à notre tour pour  savoir si la religion chrétienne entre bien dans la catégorie d’une vision du monde « traditionnelle », au sens d’ une conception hétéronome de la réalité (dont la loi vient de l’extérieur). Et si c’est le cas, comment se fait-il que le christianisme ait survécu à l’avènement de la démocratie ? Examinons point par point les différentes caractéristiques des sociétés dites « traditionnelles » selon la typologie de Luc Ferry, en nous demandant comment se situe la foi chrétienne par rapport à chacune d’entre elles.

Une loi héritée des dieux ?

Le christianisme, en tant que monothéisme, reconnaît bien que la loi fondamentale vient bien de Dieu. Les dix Commandements ne sont pas issus d’une délibération de l’assemblée d’Israël. En revanche, la foi chrétienne, non seulement admet que le monde fonctionne selon ses lois propres, mais surtout, avec le principe de laïcité, convient que sur les questions temporelles, les hommes sont en mesure d’élaborer leurs propres lois (à condition bien sûr qu’elles soient compatibles avec la dignité de chaque personne humaine, et qu’elles ne dérogent pas au principe du cinquième commandement du Décalogue « Tu  ne tueras pas »). Ce n’est pas un hasard si la démocratie, en tant que régime politique, s’est généralisée dans les pays de tradition chrétienne, avant de gagner d’autres aires culturelles.

    Les historiens des idées sont d’avis que la sécularisation (quoiqu’on pense de celle-ci) découle de la conception judéo-chrétienne qui a fondé l’autonomie du monde ainsi que la liberté de l’homme.    Mais il y a plus : selon la foi chrétienne, la loi de Dieu correspond au tropisme de notre nature. En l’accomplissant, l’homme épanouit son être. Autrement dit, elle n’est pas extérieure à celui-ci. Dieu et l’homme sont appelés à entretenir des rapports amicaux, non des rapports de maître à serviteurs obséquieux, ou concurrentiels comme le voudrait Sartre.

Une religion soutenant les « hiérarchies » ?

Le christianisme était-il plus à l’aise dans la société d’ordres de l’Ancien Régime que dans nos démocraties actuelles, qui vénèrent l’égalisation des conditions ? La foi chrétienne a-t-elle trop favorisé le principe hiérarchique de la dépendance de l’inférieur au supérieur ? C’est oublier un peu vite que c’est à elle que le monde est redevable de l’abolition de l’esclavage, de la reconnaissance de l’égale dignité de tous les hommes. A l’apogée de l’absolutisme, sous Louis XIV, Bossuet n’hésitera pas à reprocher au Roi Soleil ses adultères, comme le fit en son temps le prophète Nathan en tançant David.

Là encore, ce n’est pas un hasard si c’est au sein des pays de culture chrétienne que la femme a pu accéder à l’ autonomie, et qu’a été remise en cause la prééminence du masculin sur le féminin.

Une religion pour société holiste ?   

Est-il vrai que le christianisme était en concordance avec les sociétés où le tout avait la prééminence sur les parties, où les individus étaient entièrement sous la coupe de la collectivité ? Mais que faisons-nous alors de la passion chrétienne pour l’introspection et l’examen des replis de l’âme individuelle ? N’est-ce pas la Bible qui a appris à l’humanité à dire « je » ? Les « Confessions » de Saint Augustin auraient-elles été possibles dans une civilisation qui aurait enjoint à l’esprit de s’ajuster sur la pensée du Tout ? Les premiers martyrs n’ont-ils pas été les premiers à dire « non » au culte de l’Empereur ?

Le christianisme, en promouvant un rapport personnel du croyant avec son Dieu, et avec un Dieu hyper-personnel (Un en trois Personnes), a desserré le corset holiste qui empêchait les individualités de s’épanouir dans la liberté. Non seulement il a permis de ne pas confondre la vérité avec le toujours-déjà-cru, avec la tradition des pères, celle dont la survie était pour la collectivité une condition de survie, mais de plus il a rendu les  individus capables de s’affranchir des contraintes mentales que le groupe faisait peser sur eux en tant que membres de ce « corps ».

Une religion de vénération du passé ?

Certes, le christianisme a lui aussi son récit normatif. Celui-ci est inscrit dans l’histoire, non dans un temps mythique. La Pâque du Christ est bien un événement du passé quant à son accomplissement. Cependant, est-on autorisé à affirmer que la foi chrétienne vénère le passé au point de devoir faire du présent et du futur une simple répétition de ce qui est « toujours-déjà-là » ? Est-elle prisonnière de coutumes inscrites dans un passé immémorial, dont la duplication dans le présent représenterait pour elle l’idéal à atteindre ?

C’est mal connaître la dynamique qui porte la foi chrétienne vers l’avant. La mort-résurrection du Christ n’est pas au service du passé, mais du présent et de l’avenir. Pour le christianisme, la justice ne se trouve pas derrière, mais devant nous. Ce n’est pas parce qu’elle a été parfaitement accomplie par le Christ que ses disciples doivent reproduire à l’identique un modèle figé dans son hiératisme. L’Esprit ne fait de nous des imitateurs serviles, dénués d’imagination et de créativité. Être disciple ne consiste pas à entrer dans un jeu de rôle.

L’Evangile est à vivre avec coeur et intelligence, non par légalisme craintif et pointilleux. De même, la Tradition n’est pas là pour nous tirer sans arrêt vers les temps reculés, mais pour informer, par sa sève, un présent à vivre ici et maintenant. Marcel Gauchet : « L’Incarnation représente le passage d’une sacralité de la répétition à une sacralité de la relation. (…) Une religion du passé, de la coutume et de l’extériorité devient une religion de la présence. (…) Avec l’Incarnation, l’idée d’un Dieu infiniment autre et en même temps intime à l’être humain (…) aboutit à ce que l’assujettissement au passé originel se renverse pour devenir principe d’émancipation dans la mesure où l’Incarnation, en distinguant surnature divine et nature humaine, les valorise toutes deux. » (La condition historique, Paris, Gallimard, 2005).

 De plus signalons que l’histoire biblique est tendue vers la fin eschatologique (qui concerne les temps derniers) des cieux nouveaux et de la terre nouvelle prophétisés par l’Apocalypse de Saint Jean (Ap 21,1). C’est-à-dire que l’espérance est attente de la Nouveauté. Dans l’intervalle, le salut chrétien agit comme un ferment, comme un levain dans la pâte en vue de transformer le monde, même si cette transformation ne sera parfaitement accomplie qu’à la fin des temps.

Le christianisme n’est donc pas nostalgie. D’autant plus que son sacrement fondamental, l’Eucharistie, réalise l’apparition du monde nouveau dans notre présent. Elle manifeste ce qu’il nous est donné d’être aujourd’hui et ce que nous avons à devenir. Ainsi, celui qui voudrait faire du passé la norme indépassable de la foi chrétienne manquerait totalement la nouveauté qu’elle a amenée aux hommes.

Le christianisme a-t-il inventé la modernité ?

Au terme de son article, Luc Ferry se demande « comment le religieux a pu survivre aux révolutions laïques et démocratiques ? ». Il répond : « En devenant lui-même l’objet d’un choix libre et en se conformant ainsi autant qu’il est possible à l’autonomie. » Cependant, notre philosophe oublie de mentionner que cette marche à l’autonomie est née dans la sphère civilisationnelle chrétienne. C’est le christianisme qui a mis à l’honneur en effet l’individu, le futur, l’égale dignité de tous les hommes, la laïcité, ainsi que l’examen de la loi divine par la raison.

Toutefois ce n’est pas là une raison pour que la foi se réduise, comme s’en réjouit Luc Ferry, à « une affaire individuelle, une conviction confinée dans la sphère privée ». La foi, nous l’héritons de l’Eglise, avant de nous l’approprier avec le coeur et l’intelligence. De plus, elle n’a pas vocation à rester dans la sphère privée. Elle est appelée au contraire à informer notre présent, qu’il soit « public » ou « privé ». C’est avec la force qu’ils puisent dans leur foi que des hommes se lancent en politique, même s’ils ne tiennent pas à confessionnaliser leur engagement. Si la foi en Christ était restée une « affaire privée », il y a de fortes chances que notre histoire ne fût jamais entrée en « modernité ».

            Jean-Michel Castaing

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