Dans le monde sans en être

Tant que l’homme naîtra

Dans la nuit du 2 au 3 décembre j’ai vu pour la première fois son visage. Depuis neuf mois nous l’attendions. Après un grand cri, la voici qui pose ses minuscules lèvres sur le sein de ma bien-aimée. Ses yeux clos, son visage dans une paix absolue.

Peu avant sa naissance la France était frappée par des attentats terroristes, peu après elle vota massivement pour le Front National. Autant dire qu’il y a de quoi s’inquiéter pour cette enfant. Dans quel monde naît-elle ?

Et pourtant. Son front est serein, ses mains ouvertes et levées vers le ciel. Elle sait. Elle sait que l’amour suffit. L’enfant nous enseigne que tout vient de la tendresse et que tout retourne à la tendresse.

Oh, j’avais déjà vu de nombreux nouveaux-nés, m’étais ému de leurs gazouillis, mais lorsque ça vous arrive, lorsque ce nouveau-né c’est le votre et que c’est vers vous qu’il tourne sa face, c’est tout différent. Cette enfant nous apprend tout. Tout d’un coup, elle nous fait parents. Père et mère.

Nous nous inquiétions : serons-nous à la hauteur ? Saurai-je y faire ? Dans quel foutu monde va-t-elle naître ?

Elle nous rassure : tout est tendresse. Paisiblement lovée dans nos bras, elle nous redit l’espérance.

Oui, cette enfant me l’a dit, tant que des enfants naîtront, tant que les femmes seront des mères et les hommes des pères, alors oui, l’espérance vivra. Son paisible sommeil m’atteste que tout est possible, même ici, même aujourd’hui.

Le plus fou des terroristes, le plus mollasson des modernes, le plus pourri des financiers, le plus tiède des chrétiens, moi-même, tous, tous nous avons été cet enfant laiteux porté aux bras d’une mère. Tout vient de tendresse.

Oui, c’est un nouveau-né qui annonce la Paix.

Le Messie viendra, quand on ne l’attendra plus. Il sera Prince de Paix et nous serons Ville de Paix. Maranatha.

Mieux que moi, Charles Péguy le méditait déjà :

Et ma petite espérance n’est rien que cette petite promesse de bourgeon qui s‘annonce au fin commencement d‘avril.

Et quand on voit l’arbre, quand vous regardez le chêne,

Cette rude écorce du chêne treize et quatorze fois et dix–huit fois centenaire,

Et qui sera centenaire et séculaire dans les siècles des siècles,

Cette dure écorce rugueuse et ces branches qui sont comme un fouillis de bras énormes,

(Un fouillis qui est un ordre),

Et ces racines qui s‘enfoncent et qui empoignent la terre comme un fouillis de jambes énormes,

(Un fouillis qui est un ordre),

Quand vous voyez tant de force et tant de rudesse le petit bourgeon tendre ne paraît plus rien du tout.

C‘est lui qui a l‘air de parasiter l‘arbre, de manger à la table de l‘arbre.

Comme un gui, comme un champignon.

C‘est lui qui a l‘air de se nourrir de l‘arbre (et le paysan les appelle des gourmands), c‘est lui de sortir de l‘arbre, de ne rien pouvoir être, de ne pas pouvoir exister sans l‘arbre. Et en effet aujourd‘hui il sort de l‘arbre, à l‘aisselle des branches, à l‘aisselle des feuilles et il ne peut plus exister sans l‘arbre. Il a l‘air de venir de l‘arbre, de dérober la nourriture de l‘arbre.

Et pourtant c‘est de lui que tout vient au contraire. Sans un bourgeon qui est une fois venu, l‘arbre ne serait pas. Sans ces milliers de bourgeons, qui viennent une fois au fin commencement d‘avril et peut–être dans les derniers jours de mars, rien ne durerait, l‘arbre ne durerait pas, et ne tiendrait pas sa place d‘arbre, (il faut que cette place soit tenue), sans cette sève qui monte et pleure au mois de mai, sans ces milliers de bourgeons qui pointent tendrement à l‘aisselle des dures branches.

(…) La rude écorce a lair d‘une cuirasse, en comparaison de ce tendre bourgeon. Mais la rude écorce n‘est rien, que du bourgeon durci, que du bourgeon vieilli. Et c‘est pour cela que le tendre bourgeon perce toujours, jaillit toujours dessous la dure écorce.

L‘homme de guerre le plus dur a été un tendre enfant nourri de lait; et le plus rude martyr, le martyr le plus dur sur le chevalet, le martyr à la plus rude écorce, à la plus rugueuse peau, le martyr le plus dur à la serre et à l‘onglet a été un tendre enfant laiteux.

Sans ce bourgeon, qui n‘a l‘air de rien, qui ne semble rien, tout cela ne serait que du bois mort.”

Charles Péguy,
Le Mystère des Saints Innocents, 1912.

PS : non, non ce n’est pas la mienne sur la photo, ma fille est encore plus belle !

Benoît (jeune papa)

2 réponses à “Tant que l’homme naîtra”

  1. Lucas Passos

    É muito claro o significado de esperança em suas palavras. Eu nunca havia pensado realmente em um aspecto tão positivo e pouco falado no nascimento de um bebê. Espero que essa paz possa emanar por todo o mundo. Parabéns Benoît!

  2. VLM

    Un Papa vient de naître aussi…
    Merci pour ces pures paroles qui redonnent vie !

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