Dans le monde sans en être

Cyber-socialisation : la tentation gnostique

On ne compte plus les adulateurs béats de l’Internet. L’intrusion de celui-ci dans nos existences est encore trop récente pour que nous ayons le recul nécessaire à l’évaluation équilibrée de l’impact réel de cet outil, à la puissance vertigineuse, sur notre vision du monde. Cependant, cela ne doit pas nous conduire à suspendre toute appréciation en ce domaine.

Un sismographe de l’état spirituel de la société

Plus que le Net lui-même et les possibilités qu’il offre à ses utilisateurs, c’est la perception que ceux-ci ont de lui, et surtout la philosophie que certains tentent de tirer des nouvelles modalités de rapport au monde induites par le cyberespace, qu’il est intéressant d’étudier. Car aussi fausses et utopiques que s’avèrent être ces pseudo-philosophies, elles expriment bien, fut-ce indirectement, le malaise inhérent à notre civilisation, en mettant le doigt sur ses carences. Les objectifs que l’utopie gnostique assigne au Net représentent, pris au second degré, c’est-à-dire en tant que symptômes, un excellent sismographe de l’état spirituel et psychologique de notre société.

Parmi les idéologues qui tentent de présenter l’économie numérique comme le nec plus ultra de la socialisation, le stade le plus avancé de la redéfinition des rapports humains, certains succombent à une terrible tentation : celle du platonisme gnostique.

       Pour Platon, le monde idéal, le seul monde véritable selon lui, est celui des Idées, ces entités suprasensibles, non contaminées par la corruption de la matière. En conséquence de quoi la cité idéale sera celle dont les législateurs s’inspireront de ces Idées afin de lui donner les lois qui la régiront. Tout ce qui relève du corps, de la matière, étant obstacle à la recherche de la vérité, et conséquemment de la justice, le gouvernement de cette cité doit-il régner sur une communauté de purs esprits, qui se seront délestés progressivement de leurs passions terrestres.

       C’est vers cette utopie d’une socialisation transparente entre purs esprits que certains thuriféraires du Net désirent s’acheminer dans leur promotion des réseaux virtuels pour le développement des relations sociales. Je retiendrai trois points principaux pour illustrer cette tentation gnostique des idéologues de la cybersocialisation :

  1. Croyance en une transparence idéale dans la communication entre citoyens « véridiques » et « sincères ».
  2. Utopie d’un réseau d’ échanges entre purs esprits, échanges délestés de la médiation de toutes dimension incarnée entre personnes physiques – tout ce qui se rapporte au corps devant être éliminé afin de faciliter la communion « spirituelle ».
  3. Velléité de créer des réseaux d’initiés, qui se retirent à l’écart de l’espace commun politique, comme c’était le cas avec la gnose. Ces cercles sectaires possèdent leurs rites initiatiques, comme leurs arcanes qu’il faut taire au tout-venant.

       Analysons comment l’économie numérique est censée répondre, dans l’esprit de ceux qui veulent la dévoyer dans leur dessein idéologique, à ces trois caractéristiques de la tentation gnostique de toujours.

  1. Transparence des communications.

Les louangeurs dénués d’esprit critique du Net rêvent que ce dernier arrive à promouvoir une société globale, unifiée et pacifiée. En favorisant les échanges et les « partages », la Toile accoucherait d’un monde enfin harmonieux et sans conflit. Par quel miracle ? Parce que la cybersocialisation permettrait à chacun d’ entrer en contact avec n’importe qui, de le comprendre spontanément, de parler le même langage que lui. Surtout ces thuriféraires béats fantasment un espace public virtuel où il serait possible de se dévoiler en se découvrant à tout un chacun, ou bien aux membres préalablement « initiés », en s’exhibant à eux sans fausse honte.

Cette utopie est bien sûr vouée à l’échec. La transparence intégrale qui assurerait une parfaite sincérité de tous les membres du groupe de la secte gnostique les uns envers les autres (et dans l’ esprit de ses concepteurs, cette secte serait en mesure de s’étendre à la société tout entière !) fait fi de la nature humaine. Le « soi » n’est jamais transparent. L’être humain est plus complexe que ne le pense l’idéologie du « partage intégral » virtuel. Les « profils » qui s’expriment sur les réseaux sociaux ne sont pas tous, loin de là, des figures adéquates du citoyen démocratique !

De plus, cette opacité ne tient pas seulement aux utilisateurs. Le médium, le support matériel du réseau, est également en cause dans l’affaire. C’est-à-dire qu’Internet n’est pas en lui-même un véhicule d’expression transparente. Si la visibilité de toute donnée est le « métier » de Google et des réseaux sociaux, ceux-ci, loin de promouvoir la transparence entre utilisateurs, représentent au contraire un moyen puissant pour favoriser la dissimulation, ne serait-ce qu’avec l’utilisation massive de « pseudos ».

Il est donc vain d’attendre de la socialisation en ligne la fin, dans les relations humaines, des secrets, de l’ambiguïté. Internet n’arrivera jamais à en extirper des rapports sociaux, et c’est heureux, la part d’ombre, l’aléa, le retrait, le doute, le silence, inhérents à la condition humaine.

  1. Le règne de purs esprits délestés de toute médiation.

L’utopie de l’homo communicans virtuel est celle d’un être désubstantialisé, soumis au nomadisme et au « bougisme » permanents. Ceux-ci sont synonymes de liberté pour l’idéologie qui attend du Net une fluidification généralisée des rapports humains. Pour ces idéologues, les internautes s’apparentent davantage à des nomades hors-sol, ou bien à d’éternels touristes ne séjournant jamais nulle part, qu’à des monades fixes et « sédentaires », rivées à une identité et un espace bien définis.

La Toile, avec ses entrelacs de rhizomes et ses arborescences, est perçue par ses adorateurs comme un espace qui accoucherait d’un universalisme « ouvert », au sein duquel la médiations des corps, des identités circonscrites (nationalité, appartenances natives, identité sexuelle), et plus généralement toute dimension incarnée, n’interviendraient pas dans la communication. Celle-ci serait le fait d’électrons libres, dénués de toute attache qui briderait leur latitude d’action comme de pensée. C’était déjà le rêve de la contre-culture de mai 1968.

       Pour les adeptes du culte gnostique de l’Internet, le cyberespace présente l’avantage de permettre une communication instantanée entre purs esprits délestés de tout corps. Cette oblitération de la médiation corporelle s’explique par le préjugé gnostique selon lequel l’opacité inhérente à notre condition charnelle ferait obstacle à cette communication à « vitesse angélique ». Le gnosticisme repose en effet sur un dualisme massif : l’esprit est destiné à se détacher du corps pour capter les formes universelles ; à cet effet doit-il se libérer des chaînes particulières qui le bloquent dans la caverne de nos particularismes locaux étriqués. Platonisme caricatural qui n’est pas loin de nous fantasmer en ectoplasmes en lévitation permanente devant nos écrans !

       Le souhait (non formulé) de cette gnose est que la parole incarnée perde en pertinence, puisqu’elle est encore reliée à une individualité limitée, soumise qu’elle est aux conditionnements du monde et de la matière. Selon cette gnose, notre individualité spécifique reste trop à la merci des affres d’une intériorité n’ayant pas encore fait le deuil de la doxa, de l’opinion commune, attachée qu’elle reste à la singularité d’une opinion ou d’un regard sur le monde qui devrait être dépassée. Ainsi s’explique en partie l’utilisation massive de « pseudos » : ce n’est plus un moi particulier qui s’exprime, mais la partie éthérée de notre être, celle qui tutoie déjà le monde suprasensible des Idées.

       Ce monde de l’anonymat, de l’avatar ou du pseudonyme, signale chez les utilisateurs du Net un « détachement » assez inquiétant du corps dont ils seraient « prisonniers». Mais ce dualisme corps-esprit peut avoir des conséquences plus graves encore. La cybersocialisation est capable en effet de véhiculer chez certains psychismes fragiles un début de schizophrénie : le rôle que l’internaute endosse dans la réalité virtuelle sur les réseaux, n’a plus rien à voir avec la vie réelle qu’il mène dans le quotidien des jours. Son personnage virtuel étant la plupart du temps davantage gratifiant que sa position réelle sur l’échiquier social, le cybernaute se trouve conforté dans l’idée que décidément la pesanteur du corps est plus une tare qu’une chance ! Difficile dans ces conditions, pour le surfeur numérique, d’assumer de gaîté de coeur sa condition incarnée. Le délire gnostique est tellement plus excitant !

  1. Des réseaux d’initiés.

Une révolution silencieuse s’est opérée ces dernières décennies chez les enfants : leurs modèles prédominants ont cessé d’être leurs parents au profit de leurs compagnons du même âge. Ainsi s’explique par exemple la tyrannie des marques (de vêtements ou de chaussures) chez eux. La socialisation verticale (entre parents et enfants) a progressivement été supplantée par la socialisation horizontale (entre membres d’une même génération).

       Les « pairs » jouent désormais un rôle prépondérant au détriment des… « pères ». Le modèle, ce ne sont plus les parents, les adultes en général, mais le copain ou la copine, ou bien la personne qu’avalise le groupe. Ce qui amène les sociologues à conclure que la définition de soi est désormais plus construite qu’héritée. Or l’initiation gnostique ne peut commencer à gagner les esprits qu’en les coupant préalablement de tout enracinement traditionnel. A cette fin, la socialisation horizontale tombe à point nommé.

A la perte de prestige des traditions s’ajoute une autre caractéristique de la cybersocialisation susceptible de renforcer la tentation gnostique. Il en va en effet dans l’existence virtuelle comme dans le vie réelle : les individus se regroupent selon leurs affinités. Le groupe possède ses mots de passe, ses initiations, ses signes de reconnaissance invisibles au tout-venant. Mais aussi ses croyances, son credo, ses arcanes, ses gourous, ses prêtres.

Internet favorise d’autant plus le fonctionnement initiatique de ces groupes informels que l’opacité de son fonctionnement, comme nous l’avons vu plus haut, est propice à la création de plusieurs « cercles » au sein d’un même groupe. La gradation des « connaissances », caractéristique de toute gnose, trouve sur les réseaux virtuels un terrain propice pour s’exercer : les multiples filtres, tris, paramétrages aux motifs plus ou moins abscons, que le Net permet d’utiliser, façonne une hiérarchie au sein d’un même cercle d’initiés, hiérarchie d’autant plus redoutable qu’elle reste invisible.

Les adulateurs du Net le vendent comme le moyen le plus propice à la démocratisation des « connaissances », à la déconstruction de toutes les superstitions. Mais à l’arrivée, quelle déception ! Quel écart entre les attentes initiales et la réalité à laquelle aboutit la cybersocialisation ! Ce que l’on nous vendait initialement comme le règne de la transparence se révèle au final comme un lieu propice à tous les obscurantismes !

Quelle « religion » émerge en effet de la constitution de ces réseaux affinitaires virtuels ? Une religion à plusieurs vitesses, au fonctionnement aussi ténébreux qu’une loge, avec ses rites et ses codes, et dont le but est l’émergence d’une Eglise des purs, dans la plus stricte tradition gnostique. D’où la question qui vient aux lèvres : la Toile favorise-t-elle l’exotérisme, la divulgation des « mystères » à tous, ou bien l’ésotérisme, réservant ces derniers à quelques uns, cercle restreint d’ « éveillés » triés sur le volet ?

Si nous voulons conserver toute notre lucidité sur ce sujet, il sera préférable de ne pas tenir pour paroles d’évangile les thèses de propagande des nouveaux Orphée des mondes virtuels. Les mythes ont la vie dure. Il n’est pas dit que ce qu’on essaye de nous vendre pour une nouveauté absolue ne tire pas sa force de désirs aussi vieux que l’instinct religieux.

Le Net peut-il conjurer l’individualisme ?

Je disais au début de cet article que ces utopies qui présentaient le Net comme la terre promise de la Démocratie, d’une nouvelle façon de communiquer, plus transparente et plus rapide, étaient en fait le symptôme d’un malaise de notre civilisation. Il est vrai que celle-ci, en célébrant l’indépendance et l’autonomie des citoyens, a accéléré le règne de l’individualisme.

Si on écoute les idéologues gnostiques du Net, un des bienfaits principaux de celui-ci consiste à conjurer les effets néfastes de l’individualisme de la postmodernité, cette époque revenue de tout, qui ne croit plus à rien et ne s’investit plus dans aucun projet collectif d’envergure. D’après eux, l’économie et les pratiques numériques individuelles seraient capables de renverser la vapeur d’une telle tendance. Est-ce si sûr ?

Transparence, communication instantanée et sans médiation, regroupement en réseaux d’initiés : autant de moyens de lutter contre l’isolement de la monade des sociétés ultra-libérales – ou, pour faire plus simple, contre la solitude. Telle est la thèse avancée par les militants de l’homo communicans numérique.

Toutefois, la ficelle n’est-elle pas un peu grosse ? Cette gnose, comme toute les idéologies, ne contribue-t-elle pas au contraire à revêtir la réalité d’un manteau d’illusions, plutôt qu’à la déchiffrer et à la faire comprendre ? Dit autrement : le Net favorise-t-il, ou non, le processus, déjà bien avancé, d’atomisation de la société en enfermant ses adeptes dans le déni de réalité, en les coupant de l’espace politique où pourrait s’exercer une authentique recherche du bien commun ?

Si nous voulons répondre le plus exactement possible à cette question, il sera nécessaire au préalable de se débarrasser des utopies qu’il a fait naître. Celles que j’ai brièvement développées dans cet article ne sont pas les moindres. Pour bien juger d’une réalité, un décapage des fausses perceptions que véhiculent ses adulateurs inconditionnels est souvent la première tache qui s’impose.

Jean-Michel Castaing

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