Dans le monde sans en être

“Descendre”, rencontre entre un poète cubiste et un moine hésychaste.

Par les étranges hasards de la providence, au début du XXe siècle, un ascète d’orient et un poète parisien se retrouvèrent à enseigner une même doctrine spirituelle.

Le moine Chariton, higoumène du monastère de Valamo en Finlande1Cf. Higoumène Chariton, L’art de la prière, Ed. Abbaye Bellefontaine, Spiritualité orientale n°18, 1976. d’un côté. Max Jacob, ami intime de Picasso et de Braque, juif et poète venu au Christ après que le Seigneur ait déboulé dans son atelier de la rue Ravinant à Montmartre, de l’autre2Cf. Max Jacob, La défense de Tartufe, nrf, Gallimard, Paris, 1964, pour le récit de sa conversion et Max Jacob, Conseils à une jeune poète, nef, Gallimard, Paris, 1945, pour son enseignement spirituel..

“Faire descendre l’intellect dans le cœur”, Higoumène Chariton.

“La prière incessante n’est possible que lorsqu’on prie avec l’intellect dans le cœur”, tel fut l’enseignement recuillit dans les écrits des Pères et transmit par l’higoumène de Valamo. Sans cesse il a invité à faire descendre l’intellect dans le cœur.

“Tournez-vous vers le Seigneur, en faisant descendre l’attention de l’intellect dans le cœur et là, invoquez-le. L’intellect étant fermement établi dans le cœur, tenez-vous devant le Seigneur avec crainte, révérence et dévotion”.

Enraciné dans l’anthropologie biblique et patristique, L’higoumène distingue l’intellect et le cœur (l’esprit et l’âme dirait l’apôtre Paul). L’intellect est la pointe intellective de notre être, douée de pensée et de jugement, elle peut se tourner vers le Seigneur [ce que nous appellerions aujourd’hui l’intelligence]. Le cœur, lui, est le nœud de notre être ; en lui, l’esprit et la chair s’entrelacent ; en lui, se rencontrent l’intellection et la sensation ; il est le centre affectif de notre être [ce que nous appellerions aujourd’hui le psychisme]. L’intellect, capax Dei, peut dire “Dieu” et s’adresser ainsi au Créateur. La sainteté ne consiste pourtant pas en une contemplation par le seul l’intellect, laissant le reste de notre être à la traine. Il faut faire descendre l’intellect dans le cœur, descendre la prière dans nos profondeurs. Les mots de l’higoumène invitent à imprégner la totalité de notre être de cette spirituelle contemplation. L’Esprit de Dieu se joint à notre esprit (Rm 8) d’où il peut descendre dans les profondeurs de notre coeur et ainsi irriguer la totalité de notre être. Notre esprit ordonné à Dieu, notre âme ordonnée à notre esprit, notre corps ordonnée à notre âme. C’est à cet agencement spirituel de notre être, que l’homme spirituel doit tendre. Quand la prière descend dans le coeur, l’homme devient Un (monos, moine) en Celui qui est l’Unique.

La sanctification du chrétien consiste en cette descente de la prière au cœur de l’homme afin que “le sentiment de chaleur envers Dieu devienne un feu”. Quand la prière habite envers ce nœud affectif de l’homme et irrigue ainsi tous son être “le sentiment qu’on éprouve envers Dieu, même s’il n’est pas accompagné de paroles, est une prière” .

“Faites descendre”, Max Jacob.

Max Jacob ne prétendait pas enseigner la sainteté, mais simplement la poésie. “Comment faire un vers lyrique ?” tel était la question à laquelle répondaient ses Conseils à un jeune poète et ses Conseils à un étudiant. Pourtant, dès la première page, c’est bien de “vie intérieure” dont il parle :

“J’ouvrirai une école de vie intérieure, et j’écrirai sur la porte : école d’art.”

Or voici sa méthode de vie intérieure : “la maturité d’une oeuvre est sa descente aux enfers”. Dans une écho insoupçonné de la parole de l’higoumène, Jacob ne cesse de répéter cet unique conseil : “Faites descendre“. Pour faire une vers lyrique, il demande au poète de “placer [sa] voix dans le ventre”, ou encore de “sentir tous ses mots”. La poésie [c’est-à-dire la vie intérieure] consiste à “transformer les idées en sentiments”. Les idées doivent cesser d’être des idées pour être ressenties “à mort”, “avec passions”, “avec expérience”. Aussi “la grande affaire” du poète est “vivre par la poitrine” afin que l’idée devienne “conflagration de sentiments”.

“La poitrine” est omniprésente dans l’oeuvre de Jacob. À chaque page, le poète nous invite à y descendre, à s’y arrêter, à y vivre. Cette poitrine n’est pas sans ressembler au cœur dont parlait l’higoumène.

Cette descente dans la poitrine, Jacob dit l’avoir apprise du Christ lui-même : “Cela est la signification du culte si méconnu du Sacré-Cœur. La lance qui a traversé la poitrine de N.-S. J.-C. est la flèche indicatrice du chemin que prennent les idées pour devenir valables. (…) Le Sang et l’eau sortis du Cœur sont l’image de l’union de l’Esprit avec la matière qui est la seule compréhension valable.” La vie intérieure consiste donc dans l’union de l’esprit et de la matière. Les idées doivent devenir sentiment. Notre catéchisme n’est valable qu’une fois descendu dans le cœur et devenu conflagration affective.

“La poitrine comprend mieux que la tête : c’est le sens de la plaie du cœur !”3in La défense de Tartuffe.

Pour opérer une telle descente, une telle incarnation, “il faut digérer” disait-il, proposant alors une sorte méthode de prière et de poésie : “Aimer un mot. Le répéter, s’en gargariser. Comme un peintre aime une ligne, une forme, une couleur.”

“La méditation ne consiste pas à avoir des idées, au contraire ! elle consiste à en avoir une, à la transformer en sentiment, en conviction. Une méditation est bonne quand elle aboutit à un OUI, prononcé par le corps tout entier, à un cris du cœur : joie ou douleur ! par une larme ou un éclat de rire. Essayez seulement de méditer sur ceci : Dieu s’est fait homme. répétez cela en vous-même jusqu’à arriver à la conviction. Peu importent les images qui se présentent, image du Christ ou enfant ou jeune homme ou crucifié. Peu importe. Répétez à genoux : Dieu s’est fait homme !”.

Dans la bohème de Montmartre ou dans le silence d’un monastère finlandais, Max Jacob et l’higoumène Chariton, deux buissons ardents,  nous engage à une évangélisation des profondeurs : Laisser Dieu habiter nos tripes.

Chemin montant et chemin descendant, un et même” disait déjà le viel Héraclite (VIe av. J.-C.). Descendons pour monter avec Lui.

Benoît

Notes :   [ + ]

1. Cf. Higoumène Chariton, L’art de la prière, Ed. Abbaye Bellefontaine, Spiritualité orientale n°18, 1976.
2. Cf. Max Jacob, La défense de Tartufe, nrf, Gallimard, Paris, 1964, pour le récit de sa conversion et Max Jacob, Conseils à une jeune poète, nef, Gallimard, Paris, 1945, pour son enseignement spirituel.
3. in La défense de Tartuffe

2 réponses à ““Descendre”, rencontre entre un poète cubiste et un moine hésychaste.”

  1. P. Denis

    Bravo pour cet article magnifique et ces deux références majeures. pourrais-je le relayer sur notre blog ?

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