Dans le monde sans en être

Que veux-tu que je fasse pour toi ?

Nous voici à la sortie de Jéricho, à 23 kilomètres au nord-est de Jérusalem. C’est là que nous retrouvons Jésus et les Douze entourés d’une « foule nombreuse ». Ils montent en pélerinage à la Ville Sainte, or « un mendiant aveugle, Bartimée, le fils de Timée, était assis au bord du chemin. Et, apprenant que c’était Jésus le Nazarénien, il se mit à crier et à dire : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! » Voici que l’aveugle selon la chair bénéficie déjà des clartés de la foi. En effet, quand il apprend que c’est Jésus qui passe, il l’implore en criant  de tout son être, ou ainsi que le dit saint Grégoire-le-Grand : « par toutes les voix de son âme : ‘Jésus, fils de David, ayez pitié de moi[1] ! »  Il symbolise toute l’humanité qui gémit implorant la lumière divine, le pardon des péchés, la grâce du salut…

Pourtant, tels les disciples empêchant les petits enfants d’approcher Jésus, la foule « l’interpellaient vivement pour le faire taire. » Au sujet de cette attitude, saint Augustin dit que « c’est la foule des désirs charnels et le tumulte des vices qui mettent le trouble dans nos pensées et l’agitation dans nos prières, qui empêchent notre voix d’aller jusqu’à Jésus-Christ. Il faut que nos cris soient assez forts pour les dominer[2] … » Aussi devons-nous être attentifs à ne pas nous laisser enliser, submerger par le péché qui comme les écailles sur les yeux de saint Paul empêchent la lumière de la grâce d’éclairer nos ténèbres et notre âme d’appeler au secours… Pire encore, l’évêque d’Hippone nous met en garde : « Quand nous voudrons nous tourner vers Jésus-Christ, les chrétiens tièdes nous diront que c’est inutile… » Serons-nous de ceux-là ? Car notre vocation baptismale fait de nous des prêtres, des ponts entre Dieu et les hommes. Un chrétien infidèle à sa vocation devient un obstacle, un scandale ainsi que nous l’avons vu il y a quelques semaines de cela …

Toujours à propos de la foule et de son attitude, saint Jean Chrysostome dit : « Le Christ permet qu’on cherche à les faire taire, pour que leur ferveur se montre mieux (…) Même si bien des gens cherchent à nous détourner de la prière, ne cessons pas de l’implorer[3]…»  Ici, comme dans le Livre de Job,  nous touchons du doigt le thème du mal que Dieu permet, afin que grandisse notre foi, notre amour et notre confiance en Lui seul et dans son plan de vie et de salut  pour chacun de nous.

Saint Marc dit que l’aveugle Bartimée, loin d’être intimidé par la foule, «  criait de plus belle : ‘Fils de David, aie pitié de moi !’ » Ici apparaît en lumière le grand Mystère de l’Incarnation, Jésus, c’est à dire Dieu Sauve, s’est fait le fils de David afin d’être notre Emmanuel, c’est à dire Dieu avec nous… L’Incarnation permet à Dieu une plus grande proximité avec sa créature et nous permet de l’approcher sans peur. Aujourd’hui encore, le Mystère de l’Incarnation est continué, d’une certaine manière, dans et par l’Eglise qui selon les mots du Vénérable Pie XII est le Corps Mystique du Christ. La Bienheureuse Elisabeth de la Trinité nous enseigne que les baptisés sont une humanité de surcroît pour le Christ qui à travers nous veut approcher sa créature apeurée et blessée… Par le sacerdoce et les sacrements Jésus est rendu présent à chacun de nous et veut nous guérir et nous sauver. Voilà pourquoi saint Augustin dit que si Jésus le Verbe éternel du Père : « était toujours resté égal à Dieu, dans sa condition divine, s’il ne s’était pas anéanti lui-même en prenant la condition d’esclave, les aveugles n’auraient pas non plus perçu sa présence et n’auraient donc pu élever la voix[4]… »

« Et s’arrêtant, Jésus dit : ‘Appelez-le’. On appela donc l’aveugle, et on lui dit : ‘Courage ! Debout ! il t’appelle’. L’aveugle jetant son manteau, bondit et courut vers Jésus. » Au passage je note que Jésus veut avoir besoin de personnes qu’il envoie en mission. Ces personnes représentent l’Eglise dont le Christ veut avoir besoin pour conduire à lui tous les hommes. En outre, nous pouvons noter que la foi, l’espérance et la persévérance sont récompensées par Dieu. Ce qui fait dire à saint Augustin : « Ceux qui auront persévéré dans la fidélité aux préceptes du Christ, sans prendre garde à la foule qui voudrait les en empêcher (…) ceux-là, rien ne pourra les écarter. Jésus s’arrêtera, et il les guérira[5]» Voilà pourquoi Bartimée jette son manteau, comme on jette ses entraves, pour bondir comme le fiancé du Cantique des Cantiques bondit et accourt vers sa bien aimée… Notre âme est créée pour reposer en Dieu. Nous sommes faits pour Dieu. Voilà pourquoi parfois le désir naturel et surnaturel inscrit en notre âme ont pour conséquence une forme de nostalgie qui nous fait sentir le manque de Dieu et désirer ardemment l’éternité bienheureuse auprès de Lui. Plus nous faisons l’expérience de sa présence plus nous Le désirons, mais sans jamais Le posséder… Nous sommes des mendiants de sa grâce qui est comme un feu dévorant…

Et s’adressant à lui, Jésus dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Etrange question que celle de Jésus et pourtant en la posant il veut que librement nous puissions exprimer nos besoins et non pas seulement ceux qui sont visibles ; nos plus grands besoins, nos plus grandes blessures sont souvent intérieurs. « Que veux –tu que je fasse pour toi ? » est la question que Jésus pose à chacun de nous. Saint Grégoire le Grand dit à ce sujet : « Celui qui avait le pouvoir de donner la lumière ne pouvait pas ignorer quels étaient les désirs de l’aveugle. Mais il veut que nous lui demandions ce qu’il veut nous accorder[6]. » Et que veut-il nous accorder ? « Non les fausses richesses, ni les biens et les honneurs de la terre qui ne font que passer, mais la lumière (…) cette lumière qui n’a ni commencement ni fin, et que nous devons contempler avec les anges[7]… » C’est à dire Dieu lui-même…

« L’aveugle lui dit : ‘Maître, que je recouvre la vue.’  Et Jésus lui dit : ‘Va, ta foi t’a sauvé’. Aussitôt l’homme recouvra la vue, et il suivait Jésus sur le chemin. » Le Seigneur lui rend la vue et souligne la cause du miracle : « Ta foi t’a sauvé ». Bartimée ne s’est pas contenté d’implorer Jésus le Nazaréen, il l’a imploré comme le Messie d’Israël : « Jésus, Fils de David ». Il est guéri non seulement à cause de sa prière, mais parce qu’il veut suivre le Christ. Ce qui fait dire à saint Ambroise : « En se mettant ainsi à la suite de Jésus, il prouvait qu’il avait la véritable lumière, la lumière surnaturelle[8]… »

 Bonne semaine à tous à la suite du Christ.

Pod

NB : Il y a quinze jours de cela  nous entendions l’Evangile de la  rencontre entre Jésus et le jeune homme riche, quel contraste avec celui d’aujourd’hui. En effet, alors que le jeune homme quittait Jésus triste et sombre, car il avait de grands biens, l’aveugle n’hésite pas un seul instant à laisser son bien, son unique bien, son manteau pour bondir jusqu’à Jésus et le suivre joyeusement. Le premier approche Jésus de manière réfléchie, le second le fait spontanément. L’un a tout et ne peut rien recevoir, l’autre n’a rien et peut tout recevoir… Voilà une belle invitation à simplifier nos modes de vie, à désencombrer nos cœurs, nos intelligences et nos âmes de nos fausses certitudes qui nous empêchent de croiser le regard de nos frères, celui de Jésus… d’entendre ses appels et d’y répondre.

[1] Homélie II sur les péricopes évangéliques, 2.

[2] Sermon CCCXLIX 5.

[3] Homélie sur l’évangile selon saint Matthieu, LXI 1.

[4] Sermon LXXXVIII.

[5] Idem.

[6] Homélie II sur les péricopes évangéliques, 7.

[7] Idem.

[8] Commentaire de l’évangile selon saint Luc VIII 83.

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