Dans le monde sans en être

Jean Clair, et le visage du Christ

La vie est décidément bien surprenante. Et son combat, bien édifiant. Dernier exploit en date, la vidéo amateur de Vincent Lambert, tournée par un ancien camarade de Saint Joseph des Carmes, venue bouleverser un équilibre de jeu de quilles. On s’attendait à voir le visage d’un homme qui devait être mort, ou du moins, en était au seuil bien plus qu’à moitié. Le débat public qui avait précédé les images vidéo de ce visage dérangeant s’orchestrait autour de l’acharnement thérapeutique; la fin de vie étant acquise, on se disputait de savoir s’il fallait continuer les soins intensifs. C’est peu de dire que nous sommes tombés de haut.

La vidéo fit un tabac. Elle balayait d’un simple revers l’argument de la fin de vie. Vaincu sur le fond, on se scandalisa sur la forme, prétextant qu’il était tout à fait « obscène » de montrer ces images sur le net. Elle fut tout de même diffusée à la télévision, après que la chaine eut préalablement grisé le visage de Vincent Lambert. Car l’obscénité n’était pas ici le malade sur son lit mortuaire, mais bien ce visage d’une vitalité insultante qu’il fallait renvoyer au royaume des ombres.

La vue de la mort nous est devenue insupportable. La mort est cet instant où nous passons du tout au rien, d’une vie dont nous sommes devenus maîtres à la mort de Dieu, à un vide complet. Ce qui se passe après cet instant est devenu une non-question. S’interroger sur l’instant qui suit la mort serait réhabiliter Dieu dans ses prérogatives et abandonner notre « liberté souveraine ». Ne pouvant prouver l’inexistence de Dieu, nous l’avons simplement proclamé, à la manière des iconoclastes d’antan qui pensaient supprimer le dogme en détruisant les icones. Nous rêvons de lendemains qui chantent, de jeunesses éternelles, de jouissances sans entrave. La mort est d’un pragmatisme grossier trop étriqué pour nos rêves. Malade, nous n’avons plus notre place dans cette parenthèse enchantée. Nous gagnons alors notre bon pour la mort, devenue une espèce de vide-ordures géant des inutiles et des impuissants.

Nous ne savons plus méditer sur la mort. La mort est pourtant ce qui donne tout son sens à la vie. Elle est une partie intégrante de la mystique humaine. L’immortalité n’est-elle pas d’ailleurs considérée dans nos cultures occidentales comme une malédiction ? Il ne peut y avoir de construction sans destruction, d’exploits sans échecs. Il n’y a plus de transcendance s’il n’y a pas de limites.

Il y a une collusion entre le rejet de Dieu et du Christ, et cette détestation de la mort. Mort, que notre épuration eugénique moderne nous contraint à cultiver ; mort, dans laquelle nous nous jetons, par crainte d’y tomber. Mort, conséquence direct du péché d’Adam ; désormais passage obligé, où le Christ nous précède, pour jouir de la Vie Eternelle.

« Le Christ sur la croix, qui était lui en fin de vie et ne pouvait plus s’adresser qu’à son Dieu, était-il un «pauci-relationnel»? Aucune image pourtant, dans notre culture, n’a été aussi répandue, regardée, examinée, reproduite, interrogée, priée, vénérée, que l’image de ce visage, incliné au sommet d’un corps crucifié, et dont on ignore s’il est encore vivant ou s’il est déjà mort. Dressé en haut des monts ou suspendu au cou des élégantes, des autels des églises aux carrefours des chemins, un agonisant n’en finit pas de mourir, dont on scrute les traits depuis deux mille ans, en attendant de lui notre survie. Et puis, bien plus -et l’image devient saisissante-, cet homme qui va mourir d’asphyxie, mais entre-temps privé d’hydratation et de nutrition, est l’objet de ce geste inouï que rapportent les Évangélistes: un simple soldat, un centurion, vient apporter un réconfort en lui tendant, au bout d’une lance, une éponge imbibée de vinaigre pour apaiser la brûlure de la soif… 

Si [cette image] nous frappe encore si fort, n’est-ce pas que nous ressentons en elle l’énigme de la vie, terrible et fascinante à la fois, qui ne se réduit pas, même en sa dernière extrémité, à des «mouvements réflexes», et qui n’est pas indifférente à la douleur, si tristement humaine?

Volonté forcenée de l’homme «moderne» de parvenir à une vie parfaite et qui, dans l’impuissance d’être satisfaite, se tourne en attraction suicidaire. La même qui nous pousse à des procédures niant l’humanité, la GPA, l’avortement généralisé, et sous le couvert hypocrite d’un monde enfin convaincu par la puissance technique, un eugénisme vu comme une extermination douce qui, sans livrer son nom, ne supporte plus l’image des ratés, des souffrants, des incurables, tous ces entre-deux qui nous renvoient le reflet insupportable de notre condition, alors qu’ils nous mettent sous les yeux l’énigme de la vie. »

(Jean Clair, académicien, historien de l’Art pour Le Figaro du 15/06/2015)

Hervé de Labriolle

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