Dans le monde sans en être

Qu’ils aient à manger !

Dans l’Evangile de ce dimanche, la foule accourt et suit Jésus comme des brebis sans berger…  Mais à la différence de la semaine dernière, il n’est pas fait mention d’un enseignement donné par Jésus. L’Apôtre saint Jean prend soin de nous avertir que cet épisode se déroule « un peu avant la Pâque, qui est la grande fête des Juifs. » Cette indication nous permet de comprendre que le signe que Jésus va opérer n’est pas anodin. En effet il s’agit d ‘une multiplication des pains dans un contexte pascal. Après la Résurrection, les disciples y verront une anticipation de l’Eucharistie.

Commentant ces versets, Origène remarque que Jésus a « guéri les malades avant de leur faire distribuer par ses disciples les pains qu’il a bénis. » Cette remarque nous indique que depuis les origines, l’Eglise fait un lien entre la communion et une cohérence morale de vie. Autrement dit il manifeste le lien existentiel entre le sacrement de guérison que nous appelons la confession et l’Eucharistie. Il poursuit son commentaire en disant : «  Maintenant encore ceux qui sont malades ne peuvent recevoir le pain de bénédiction que donne le Christ. » Ce lien lui semble si important qu’il ajoute en s’appuyant sur l’enseignement de saint Paul[1] : « Celui qui n’obéit pas à cette parole, reçoit en téméraire le pain du Seigneur, il tombe dans une faiblesse et un sommeil léthargique, sous l’étourdissement que produit en lui la force de ce pain[2]… »

Philippe, le local de l’étape

« Jésus leva les yeux et vit qu’une foule nombreuse venait à lui. Il dit à Philippe: ‘Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ?’» Comme le diraient les chroniqueurs cyclistes du Tour de France, Jésus se tourne vers Philippe, « le local de l’étape ». En effet, il  est né, a grandi et a vécu jusque-là à Bethsaïde, au bord du lac de Tibériade. Il connaît la région comme sa poche, il est le plus qualifié pour répondre à cette demande de Jésus : « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ?» Demande si profonde et fondamentale qui nous en rappelle une autre : « Donnez-leur vous-mêmes à manger… »

« Il disait cela pour le mettre à l’épreuve, car lui-même savait bien ce qu’il allait faire. Philippe lui répondit : « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun ait un petit morceau de pain. » Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit : « Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons, mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ! » Cet Evangile manifeste l’immense délicatesse de notre Dieu qui s’intéresse à notre humanité en guérissant les malades et en donnant lui-même à manger à la foule. Par ailleurs, sa question nous pousse à nous intéresser à ceux qui ont faim et soif physiquement et spirituellement. Jésus veut que nous participions à son œuvre de miséricorde, il nous interroge afin que nous utilisions notre intelligence, notre cœur, toutes nos capacités humaines, mais aussi afin que nous prenions conscience de nos limites. D’où la réaction de saint Pierre : « Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons, mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ! » En effet, sans Jésus nous ne pouvons rien faire…

Rendre grâce, c’est se réjouir en se souvenant des merveilles que le Seigneur fait pour nous

« Jésus lui dit : ‘Faites-les asseoir.’ Il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit. Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille hommes. Alors Jésus prit les pains, et, après avoir rendu grâce les leur distribua ; il leur donna aussi du poisson, autant qu’ils en voulaient… » Le Seigneur prend les choses en main. Comment ne pas faire ici un lien entre Jésus qui fait asseoir la foule sur l’herbe, la nourrit, la servant et le bon pasteur du psaume 22 et le lavement des pieds ? Toujours au sujet de ces versets, saint Jean Chrysostome note que Jésus « prie en ce moment et il rend grâces, afin de nous apprendre à rendre grâces à Dieu toutes les fois que nous prenons notre nourriture[3]… » Dans son humanité Jésus rend grâce à Dieu le Père pour tout ce qu’il nous donne. Il est notre modèle. L’action de grâce, comme nous le disions la semaine dernière, est le meilleur antidote contre l’orgueil et le retour sur soi : « Qu’as tu que tu n’aies reçu ? » Rendre grâce, c’est se réjouir en se souvenant des merveilles que le Seigneur fait pour nous. Dieu est notre Père, nous sommes ses enfants bien aimés…

« Quand ils eurent mangé à leur faim, il dit à ses disciples : ‘ Ramassez les morceaux qui restent, pour que rien ne soit perdu.’ Ils les ramassèrent, et ils remplirent douze paniers… » Comme lors de l’épisode de la manne au désert, la foule fait l’expérience de l’infinie bonté du Seigneur et de la surabondance de sa grâce, tous furent rassasiés au delà de leur espérance… Saint Hilaire de Poitiers dit  à propos des excédants que « c’est l’abondance de puissance divine, mise en réserve pour les peuples païens, qui déborde du service de la nourriture éternelle[4]… »

La foule manipule le signe, elle veut s’accaparer la grâce

« A la vue du signe que Jésus avait accompli, les gens disaient : ‘C’est vraiment lui le grand Prophète, celui qui vient dans le monde.’ Mais Jésus savait qu’ils étaient sur le point de venir le prendre de force et faire de lui leur roi ; alors, de nouveau, il se retira, tout seul, dans la montagne. » Notons au passage que saint Jean ne parle pas de miracle, mais de « signe », car le signe n’attire pas l’attention sur lui-même, il renvoie à autre chose. Le signe des pains n’a pas pour but de nourrir la foule, mais de révéler qui est Jésus en vérité. Voilà pourquoi Jésus se « retire tout seul dans la montagne» La foule manipule le signe, elle veut s’accaparer la grâce. Elle ne reconnaît pas la royauté de Jésus, mais veut en faire son roi, sa chose, son idole de qui elle veut obtenir, soutirer tout ce qu’elle veut comme un enfant gâté… En effet, la royauté de Jésus n’est pas de ce monde… Pour lui régner, c’est servir et donner sa vie en rançon pour les multitudes… Comment ne pas penser aux tentations auxquelles il a dû faire face ? Ici, la tentation serait qu’il ne veuille plus recevoir du Père la gloire, l’honneur et la puissance, mais des hommes… Afin de ne pas succomber à la tentation, Jésus prend le chemin de la prière. Dans la montagne il peut prier son Père dans le secret et dans l’action de grâce…

Bon dimanche, bon été et à la rentrée !

Pod

[1] 1 Co. 11.

[2] Commentaire de l’évangile selon saint Matthieu, X 25.

[3] Homélie XLIX sur l’évangile selon saint Matthieu, 2.

[4] Commentaire de l’évangile selon saint Matthieu, XIV 11.

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