Dans le monde sans en être

Talitha koum

“The raising of Jairus’ daughter”, Edwin Long.

Tout comme dimanche dernier, nous voici de nouveau en Galilée, sur les bords du lac. Jésus est pressé de toutes parts la foule qui le suit ou qui a entendu parler de son enseignement et des miracles qu’il fait. C’est dans ce contexte qu’il va opérer des guérisons en faveur de deux femmes: la fille de Jaïre, « un des chefs de synagogue » et une femme qui souffrait d’hémorragie. Benoît XVI dans l’Angélus[1] du 1er juillet 2012 remarque que « ces deux épisodes présentent deux niveaux de lecture; celui purement physique: Jésus se penche sur la souffrance humaine et guérit le corps; et celui spirituel: Jésus est venu pour guérir le cœur de l’homme, pour donner le salut et encourager la foi en Lui. »


« Ma fille, encore si jeune, est à la dernière extrémité.
Viens lui imposer les mains
pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. »
Jésus partit avec lui, et la foule qui le suivait
était si nombreuse qu’elle l’écrasait. » Le premier miracle, celui de la résurrection de la fille Jaïre, ressemble à s’y méprendre à la résurrection de Lazare. Dans les deux cas on vient dire à Jésus qu’une personne est à la dernière extrémité. Dans les deux cas, Jésus ne peut ou ne veut pas intervenir dans l’instant. Pour la fille de Jaïre il en est empêché par la femme qui le touche pour être guérie et dans le cas de Lazare, il veut attendre un peu, pour que la gloire de Dieu soit révélée à ses disciples. Le second miracle, celui de la guérison de la femme hémorroïsse, révèle que Jésus est venu guérir et libérer l’être humain dans sa totalité. Voilà pourquoi le miracle se déroule en deux temps: le premier correspond à la guérison physique et le second à la guérison spirituelle. Guérison des profondeurs où se révèle la grâce que Dieu donne à ceux qui s’ouvrent à Lui avec foi. Jésus révèle ainsi qu’il n’est pas seulement un exorciste et un thaumaturge, mais qu’il est le Dieu de la vie.

Nos actes de foi ravissent le cœur de Dieu

Arrêtons-nous sur le premier miracle accompli par Jésus. Molière, bien des siècles plus tard, s’inspirera de cette mise en contexte pour parler, non sans humour, des médecins… « Une femme, qui avait des pertes de sang depuis douze ans…
- Elle avait beaucoup souffert
du traitement de nombreux médecins,
et elle avait dépensé tous ses biens
sans avoir la moindre amélioration ;
au contraire, son état avait plutôt empiré-
… cette femme donc, ayant appris ce qu’on disait de Jésus,
vint par-derrière dans la foule et toucha son vêtement. Elle se disait en effet : ’Si je parviens à toucher seulement son vêtement,
je serai sauvée’. »
 Commentant cet épisode, Saint Jean Chrysostome dit que « cette femme avait une espèce de célébrité et était connue de tous ; c’est pourquoi elle n’osait approcher publiquement du Sauveur, ni se présenter devant lui, parce que la loi la déclarait immonde. Elle s’approche donc par derrière et en secret, parce qu’elle n’osait le faire ouvertement… » Mais aussi qu’elle ne touche : « … pas le vêtement, mais la frange du vêtement du Sauveur… », car poursuit-il : « ce n’est pas du reste la frange du vêtement, mais ses dispositions intérieures qui ont été la cause de sa guérison… » Il nous rappelle en cela que la foi sauve et que nos actes de foi ravissent le cœur de Dieu et ses entrailles de Père.

Voilà pourquoi saint Marc souligne que la guérison est immédiate dès que l’acte de foi est posé : « Aussitôt, l’hémorragie s’arrêta, et elle ressentit dans son corps qu’elle était guérie de son mal. » Le plus étonnant dans cette histoire, c’est que malgré le fait que « la foule qui le suivait
était si nombreuse qu’elle l’écrasait… » Jésus va poser cette question : « Qui est-ce qui a touché mes vêtements ? » Saint Jean Chrysostome dit que « ‘Jésus connaissant en lui-même la vertu qui était sortie de lui’, nous apprend que ce n’est pas à son insu que cette femme fut guérie, mais qu’il le savait fort bien. S’il fait cependant cette question : ‘Qui m’a touché ?’ bien qu’il sût parfaitement que c’était cette femme, c’est pour faire connaître son action, proclamer sa foi, et graver dans l’esprit de tous le souvenir de cette action miraculeuse… » Une fois de plus, ce miracle a pour but de fortifier la foi de ses disciples.

“Ne crains pas, crois seulement !”

Pour autant, les disciples sont bien loin de cette interprétation. C’est pourquoi, ils s’étonnent de sa question :
« Tu vois bien la foule qui t’écrase,
et tu demandes : “Qui m’a touché ?”» Saint Jean Chrysostome remarque que « le Sauveur avait demandé : ‘Qui m’a touché ?’ c’est-à-dire par les sentiments du cœur et par la foi ; car cette foule qui me presse de toutes parts ne me touche pas véritablement, parce qu’elle ne s’approche de moi ni par l’esprit, ni par la foi. »

« Alors la femme, saisie de crainte et toute tremblante,
sachant ce qui lui était arrivé,
vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité.
Jésus lui dit alors :
« Ma fille, ta foi t’a sauvée.
Va en paix et sois guérie de ton mal. » La femme symbolise notre humanité pécheresse et sans Dieu, notre humanité qui se meurt en se vidant de sa substance vitale… Toujours à l’école de saint Jean Chrysostome nous pouvons dire : « Il l’appelle sa fille, parce que c’est la foi qui a été le principe de sa guérison, et que c’est la foi en Jésus-Christ qui nous fait enfants de Dieu. » Mais aussi : « Par ces paroles : ‘Allez en paix’, le Sauveur veut l’établir dans celui qui est la fin et la réunion de tous les biens, c’est-à-dire en Dieu qui habite dans la paix, et il vous apprend en même temps que cette femme a été non-seulement guérie dans son corps, mais affranchie des causes de sa maladie, c’est-à-dire de ses péchés. »

Tout s’enchaîne. A peine, Jésus a-t-il eu le temps d’expliquer ce miracle que des serviteurs disent à Jaïre : « Ta fille vient de mourir… » et ajoutent au sujet de Jésus : « À quoi bon déranger encore le Maître ? » Théophylactus commente ces versets en disant : « Les serviteurs du chef de la synagogue ne voyaient dans Jésus-Christ qu’un prophète, et ils regardaient comme nécessaire qu’il vînt prier sur la jeune fille mourante pour la guérir. Mais comme elle venait d’expirer, ils conclurent que tonte prière était inutile… »  

« Jésus, surprenant ces mots,
dit au chef de synagogue :
« Ne crains pas, crois seulement. » Saint Augustin commentant ce verset prend soin de distinguer la réaction de Jaïre de celle de ceux de sa maison. C’est pourquoi il dit : « Nous ne lisons pas que cet homme ait partagé les sentiments des gens de sa maison qui s’opposaient à ce que le Maître vînt chez lui, et ces paroles que Jésus lui adresse : ‘Ne craignez point, croyez seulement…’ ne sont point un reproche de défiance, mais tendent simplement à rendre sa foi plus forte et plus robuste. » Du fait des réticences des serviteur de Jaïre, Jésus « ne laissa personne l’accompagner,
sauf Pierre, Jacques, et Jean, le frère de Jacques… »

“Il saisit la main de l’enfant, et lui dit :
 ‘Talitha koum’, 
ce qui signifie : ‘Jeune fille, je te le dis, lève-toi!’.”

Comme dans l’épisode de la tempête apaisée, en arrivant à la Maison de Jaïre Jésus doit faire face à « l’agitation »,
ainsi qu’à des personnes qui « pleurent et poussent de grands cris. » Devant un tel tumulte, Il entre et leur dit : « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ?
 L’enfant n’est pas morte : elle dort. » Jésus leur pose une question pour leur permettre de se ressaisir et ainsi de pouvoir entrer dans l’espérance et de croire en Dieu qui va manifester sa Grâce. C’est ainsi que saint Jérôme explique que « dans le sens mystique, Jaïre, chef de la synagogue, vient à Jésus après la guérison de cette femme, et il représente le peuple d’Israël qui sera sauvé, lorsque la plénitude des nations sera entrée dans l’Eglise (Rm 11). Le nom de Jaïre signifie qui illumine ou qui est illuminé, et il figure le peuple juif qui, sorti des ombres de la lettre, est inondé des lumières de l’Esprit saint, se prosterne aux pieds de Jésus-Christ (…) et le prie de rendre la vie à sa fille, car celui qui a la vie en lui-même cherche à communiquer la vie aux autres… »

« Mais on se moquait de lui.» Comment ne pas faire un parallèle avec la passion et penser à ceux qui l’insultaient et se moquaient : « Il en a sauvé d’autres et il ne peut se sauver lui-même… » ? « Alors il met tout le monde dehors,
prend avec lui le père et la mère de l’enfant,
et ceux qui étaient avec lui ;
 puis il pénètre là où reposait l’enfant. 
Il saisit la main de l’enfant, et lui dit :
 ‘Talitha koum’,
ce qui signifie : ‘Jeune fille, je te le dis, lève-toi!’. » Saint Jérôme remarque justement qu’ « Il s’en trouvera peut-être qui accuseront d’erreur l’Evangéliste pour avoir ajouté : ‘Je vous le dis’, alors que dans la langue hébraïque ‘Thabitha cumi’ veut dire simplement : ‘Jeune fille, levez-vous » ; mais cette addition, dans l’esprit de l’Evangéliste, a uniquement pour objet d’exprimer la pensée de celui qui appelle cette jeune fille et le commandement qu’il lui fait… »

« Aussitôt la jeune fille se leva et se mit à marcher
– elle avait en effet douze ans.
Ils furent frappés d’une grande stupeur.
Et Jésus leur ordonna fermement
de ne le faire savoir à personne ;
puis il leur dit de la faire manger. »

Saint Jean Chrysostome nous fait remarquer que nous avons ici une preuve que cet Evangile est bel et bien celui d’une véritable résurrection, en effet, la jeune fille qui était morte  mange. Elle mange comme le Christ mangera du poisson avec ses disciples après sa résurrection sur les bords du Lac. Ici comme ailleurs dans les Evangiles, Jésus nous dit : « donnez-leur vous-même à manger… » Le Seigneur nous donne la mission de nourrir physiquement et spirituellement nos frères les hommes, avec une prédilection pour les malades, les mourants et les pauvres et les réfugiés… Enfin, l’évangéliste fait référence à la stupeur. Ce mot nous indique que les témoins de la scène commencent à comprendre qui est Jésus : il commande aux éléments, il pardonne les péchés, guérit les malades et rend la vie aux morts…

Bon dimanche et bon été à tous.

Pod

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