Dans le monde sans en être

Super voces aquarum multarum…

La tempête apaisée.
Evangéliaire d’Echternach, XIe s., Allemagne

Comme dimanche dernier, mais cette fois-ci sur les bords du lac, nous continuons à suivre Jésus qui parcourt la Galilée en proclamant l’Évangile du salut et la proximité du Royaume de Dieu. « Le soir venu, il dit à ses disciples : ‘Passons sur l’autre rive.’» Après une journée harassante, Jésus décide de prendre du repos avec ses disciples. Saint Thomas d’Aquin dans son commentaire de l’Évangile selon saint Marc note que le Seigneur avait trois lieux de refuge : la barque, la montagne et le désert et que « toutes les fois qu’il était pressé par la foule, il se réfugiait dans l’une de ces retraites. » Autant de lieux où il pouvait retrouver l’intimité du Père et de l’Esprit dans la prière.Autant de lieux dans lesquels il nous invite à reprendre des forces.

« Quittant la foule, ils emmènent Jésus dans la barque… » Dans cette première phase du ministère public, le scénario est bien huilé. Après avoir parlé toute la journée aux foules en paraboles, Jésus prend ses disciples à part pour leur donner les explications nécessaires à une bonne compréhension du message évangélique. Cependant dans ce passage nous voyons un élément nouveau : le Seigneur ne prend pas avec lui ses disciples pour d’abord les enseigner, mais pour en faire les témoins d’un miracle qu’il va opérer.

“Nous sommes perdus: cela ne te fait rien?”

C’est alors que « survient une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait d’eau. Lui dormait sur le coussin à l’arrière. » Commentant ce verset, saint Thomas d’Aquin dit que Jésus « se livre au sommeil, pour laisser à la crainte l’occasion de s’emparer  de ses disciples… » En effet, cela fait quelque temps que les Douze le suivent, l’entendent et le voient,  mais ils ne savent pas encore qui il est. Voilà pourquoi : « Il les laissa donc tomber dans cette frayeur en face du danger, pour leur faire éprouver personnellement les effets de sa puissance, eux qui l’avaient vu s’exercer en faveur des autres[1]… » Nous sommes ici les témoins d’un événement par lequel Jésus commence à préparer ses disciples à l’épreuve de la Passion et à la foi en sa Résurrection. Cet épisode peut nous rappeler l’événement fondateur de la foi juive lorsque le peuple fuyant l’Égypte se retrouve pris en tenaille par les chars de pharaon et la Mer Rouge…  La mort par les armes ou par la noyade semble inéluctable. Pourtant Dieu a un tout autre plan : il veut libérer son peuple de l’esclavage du péché et de la mort… et lui donner la vie. C’est ainsi qu’il lui fait passer l’épreuve de la mort en traversant la Mer Rouge à pied sec montrant qu’il commande aux éléments et qu’il est le Dieu de la vie.

« Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait d’eau. Lui dormait sur le coussin à l’arrière. Ses compagnons le réveillent et lui crient : ‘Maître, nous sommes perdus : cela ne te fait rien ?’» Dans cet évangile ainsi que le dit saint jean Chrysostome : « Le Sauveur nous donne ainsi une leçon d’humilité et aussi de grande sagesse. » En effet, « ses disciples, qui l’entouraient, ne connaissaient pas encore l’étendue de sa puissance : ils croyaient sans doute qu’il pouvait, étant éveillé, commander aux vents et à la mer ; mais ils étaient loin de lui supposer ce pouvoir pendant son repos et son sommeil. » Deux phrases retiennent mon attention : « Lui dormait sur le coussin » et ‘Maître, nous sommes perdus : cela ne te fait rien ?’» Elles résument les griefs ou accusations retenus par l’humanité contre Dieu et son silence : où était Dieu ? N’aurait-il pas pu l’empêcher…?

“Non il ne dort pas, le gardien d’Israël”

Déjà dans l’ancien Testament, au Livre de la Sagesse, une voix nous dit : “Dieu n’a pas fait la mort ; il n’éprouve pas de joie quand périssent les vivants ; il crée toutes choses pour qu’elles existent.” Saint Paul dans l’Épitre aux Corinthiens nous enseigne à propos du Christ que « le dernier ennemi qu’il détruit, c’est la mort.[2] » Plus loin, à la fin de ce chapitre, il ajoute : « La mort a été engloutie dans sa propre victoire. Ô mort, où est ta victoire ? Où est ton dard mortel ? » A titre très personnel, lorsque les flots semblent tout engloutir, j’aime me souvenir et redire des versets du  psaume 92 : « Super voces aquarum multarum…[3]et « Dieu règne… » Mais aussi la promesse de Jésus faite à Pierre « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église et la puissance de la mort ne l’emportera pas sur elle. Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux… » Mais aussi l’agonie à Gethsémani et enfin le long psaume 22 où la tristesse, la peur, l’angoisse, l’espérance, la paix et joie sont vécues et exprimées avec une intensité totale : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (…) Mon Dieu, j’appelle tout le jour, et tu ne réponds pas ; 
même la nuit, je n’ai pas de repos (…)
 Tous ceux qui me voient me bafouent, 
ils ricanent et hochent la tête : 
” Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre !
 Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami !  (…) Tu m’as répondu !
 Et je proclame ton nom devant mes frères, 
je te loue en pleine assemblée (…) Et moi, je vis pour lui : ma descendance le servira ;
 on annoncera le Seigneur aux générations à venir.
 On proclamera sa justice au peuple qui va naître :
 Voilà son œuvre ! » Aucune réponse me direz-vous ! Aucune assurément mais la certitude et la  foi en un Dieu qui s’est fait l’un de nous, qui a connu nos joies et nos angoisses, qui est toujours présent à nos côtés, qui est mort et ressuscité, victorieux. Aucun mal n’a de prise sur lui …

« Réveillé, il interpella le vent avec vivacité et dit à la mer : ‘Silence, tais-toi.’ » Commentant ce verset saint Thomas dit que « le Sauveur agit donc ici comme un souverain qui fait usage de menaces contre des sujets turbulents, et qui, par de sages édits, met un terme aux murmures des rebelles. Roi de toutes les créatures, il enchaîne, par sa parole menaçante la violence des vents, et contraint la mer de rentrer dans le silence. Ses paroles sont aussitôt suivies de leur effet : Et le vent cessa (sur la menace qui lui était faite), et il se fit un grand calme. » Dieu nous invite à faire taire le bruit, les cris et les angoisses dont nous sommes parfois les complices en les laissant proliférer et augmenter en intensité. Nous assistons ici à une sorte d’exorcisme. Jésus ordonne le silence qui seul permet d’écouter sa Parole de paix et de consolation. Dieu ne se révèle pas dans le vacarme mais dans le doux murmure d’une brise légère. Enfin, ces temps de tempêtes, souvenons-nous que Dieu règne. Aucun événement de notre vie ne lui est étranger, il est le Seigneur du temps et de l’Histoire… Nous sommes dans ses mains… « Non il ne dort pas, il ne sommeille pas, le gardien d’Israël, Le Seigneur ton gardien, le seigneur, ton ombrage[4]… »

Bon dimanche à tous.

Pod

NB: voici une belle méditation de saint Bède le Vénérable citée par saint Thomas : « Lorsque le Sauveur monte sur la poupe de la croix, il voit se soulever autour de lui les flots des blasphèmes de ses persécuteurs, excités par une tempête qui vient de l’enfer, tempête qui ne peut troubler sa patience, mais qui ébranle la faiblesse de ses disciples. Leur empressement à éveiller leur Maître figure le désir ardent qu’ils ont eu de le voir ressusciter, après l’avoir vu mourir. Jésus s’éveillant, commande en maître aux vents irrités, et il ordonne à la mer de faire silence ; ainsi, par la gloire de sa résurrection, il écrase l’orgueil du démon (…) Il adresse des reproches à ses disciples, comme, après sa résurrection, il leur reproche leur incrédulité. Nous aussi, lorsque, marqués du signe de la croix, nous nous préparons à quitter cette terre, nous entrons dans la barque avec Jésus, nous nous efforçons du traverser la mer. Mais, dans le cours de la traversée, il s’endort au milieu des frémissements de l’abîme ; c’est la flamme de l’amour, qui, malgré nos efforts pour pratiquer la vertu, s’affaiblit et devient languissante, au milieu de la lutte contre les esprits impurs, ou contre les hommes méchants, ou contre le tourbillon de nos propres pensées. Cependant, au milieu de ces bouleversements intérieurs, ayons soin d’éveiller notre Sauveur, et, à l’instant, sa voix calmera la tempête, rendra à notre âme sa tranquillité, et nous ouvrira le port bienheureux du salut. »

[1] Théophane.

[2]1 Corinthiens 15, 24-25.

[3]  « Plus que la voix des eaux profondes, des vagues superbes de la mer, superbe est le Seigneur dans les hauteurs… »

[4] Ps 120, 4-5.

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