Dans le monde sans en être

Qu’on garde au fond de soi comme on garde un mystère #2

Le visage de la Vierge, Faiza ouzaghla, 2012.

Les Cahiers libres vous proposent de découvrir la seconde série de billets publiés par Melinda Selmys en 2012, retranscris ici avec son aimable autorisation (1ère partie à retrouver ici). Cette Canadienne anglophone y livre un témoignage émouvant sur sa conversion au catholicisme, son mariage et son passé de lesbienne. 

Traduction : Elke.

“Marie, qui avait été pour moi l’image même de la servilité des femmes, me semblait maintenant l’icône, l’archétype de la féminité.”

Melinda Selmys4Au commencement, « Dieu créa l’homme à son image… homme et femme Il les créa.”  Homme et femme. Deux sexes, pas de queer. Voilà l’histoire classique, telle que la raconte le catholicisme.  J’ai essayé de vivre cette histoire pendant douze ans : je me disais que si je clopinais avec bonne volonté, faisant tous les efforts pour consolider ma féminité, je finirai par guérir complètement. Je serai restaurée dans la ressemblance de Dieu, suivant son plan authentique pour la sexualité humaine.

Mais là, au milieu de l’hiver, jetant un coup d’œil vers mon corps, je ne me sentais pas féminine. Je me sens rarement féminine ; la plupart du temps, j’ai de mon corps une image masculine, et en douze ans de tentatives pour être une femme parfaite, je n’avais réussi qu’à cultiver une profonde haine de moi-même, et un grand ressentiment envers les femmes pour qui la féminité est chose aisée.

J’avais pourtant fait de grands progrès, au début. Alors que j’étais auparavant incapable d’être ouverte émotionnellement avec qui que ce soit, j’avais pu entrer dans une relation amoureuse et sexuelle avec mon mari. Alors que je me sentais complètement étrangère à la maternité, je suis devenue une mère enthousiaste, une vigne féconde, ouverte à la vie.  Marie, qui avait été pour moi l’image même de la servilité et de l’humiliation des femmes, me semblait maintenant l’icône, l’archétype de la féminité, « belle comme la lune, pure comme le soleil, terrible comme une armée en ordre de bataille ». J’avais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour changer, mon idéologie, mon comportement, mes relations avec les hommes et avec Dieu.

“Devenir quelqu’un d’autre que moi-même ?”

Je pensais que le reste suivrait naturellement. Le reste ne pouvait être que des broutilles. Et pourtant, je me heurtais à un mur : je ne pouvais pas changer ma perception de mon corps, je ne pouvais pas changer mon aliénation vis-à-vis de la féminité, je ne pouvais pas changer l’orientation de mes désirs involontaires. Je me sentais perdue, frustrée. Autour de moi, des chrétiens conservateurs, pleins de bonnes intentions, s’extasiaient sur la sagesse de Dieu qui nous a créés hommes et femmes pour nous permettre d’avoir part à la vie intime de la Trinité. Mais ils n’avaient rien à offrir à ceux qui passaient entre les mailles du filet : les transgenres, les intersexes, les queer. Je ne trouvais que des théories psychanalytiques douteuses, des traitements hors de prix pour réduire –peut-être, le désir homosexuel. Tout cela supposait que les personnes ayant des troubles de l’identité sexuelle souffraient d’une sorte de maladie mentale, probablement causée par leurs parents. Je me sentais en colère, abandonnée. J’avais l’impression que la vocation la plus profonde de l’âme humaine, ma maturité chrétienne, ma conformité au Christ, dépendait de ma capacité à devenir quelqu’un d’autre que moi-même.

Je suis revenue à la Genèse. « Au commencement… Dieu créa l’homme à son image… homme et femme il les créa. » Au commencement. Au commencement, Dieu a créé l’homme pour qu’il vive éternellement, sans la souffrance, sans la mort. Au commencement, la femme ne devait pas connaître les douleurs de l’enfantement. Au commencement, ce n’était pas comme aujourd’hui. Depuis la chute, tout ce qui est humain est sujet à des faiblesses et à des imperfections : non seulement notre psychisme, notre esprit, notre volonté, mais aussi notre corps. L’intellect, la mémoire, la conscience, la capacité à aimer et à être aimé, tout cela peut être affaibli ou effacé par diverses maladies biologiques ou neurologiques, qui sont complètement involontaires. Pourquoi la sexualité, la féminité, la masculinité, seraient-elles miraculeusement exemptées d’une déchéance qui affecte l’ensemble de la personne humaine ?

Sur ce sujet particulier, nous sommes renvoyés à la porte de l’Eden. On nous dit que pour être parfaitement conformés au Christ, nous devons d’une manière ou d’une autre, par la prière, la psychothérapie, l’exorcisme, ou juste les efforts de volonté, revenir à ce que nous étions avant qu’Eve ne croque la pomme. Mais c’est impossible : un ange garde la porte, avec une épée de feu, et nul ne peut entrer.

“J’avais accumulé pas mal d’homophobie, pendant toutes ces années…”

On me demande souvent comment mon identité queer va affecter mes enfants. Que vais-je leur dire ? Comment expliquer mon passé ? Que vont-ils en penser, d’avoir une mère queer ?

Quand mes espoirs de devenir un exemple parfait et resplendissant de féminité catholique se sont avérés vains, j’ai eu des moments de grande angoisse vis-à-vis de mon rôle de mère. Pour ne rien arranger, à cette époque, je lisais quantité d’articles sur les troubles de l’identité sexuelle, à des fins de recherche. Beaucoup de ces articles offraient des conseils aux parents, pour éviter que leurs enfants ne développent de tels troubles, ou ne deviennent gay. En général, il s’agissait de dire aux parents d’être eux-mêmes des exemples, d’endosser des rôles sexués traditionnels clairs, et d’encourager les enfants à s’y conformer aussi. Tout cela m’a beaucoup tracassé. J’ai passé de longues journées dans un puits sombre, me débattant avec le dégoût de moi-même, torturée de doutes sur mon choix de me marier. Peut-être que ma féminité était trop endommagée pour que je sois une bonne mère. Peut-être que j’étais effectivement narcissique, immature, incapable de relations adéquates avec les hommes, et les femmes, et inapte à la maternité. Après coup, tout cela semble ridicule. Je pense que j’avais accumulé pas mal d’homophobie, pendant toutes ces années, et que cela remontait à la surface en un flot de honte et de haine de moi-même.

J’ai eu la tentation de réprimer tout cela, de me remettre à faire bonne figure, de sauver les apparences pour les enfants. Mais les enfants sont très perspicaces. Quand leurs parents prétendent avoir certaines qualités, pour montrer l’exemple, ils finissent souvent par rejeter ces qualités-là comme des hypocrisies. Je pouvais déjà percevoir cette tendance dans ma famille. Tous mes efforts de retape pour la féminité traditionnelle, mon insistance artificielle pour la présenter comme belle et épanouissante, tout cela n’avait pas rendu mes filles enthousiastes sur leur féminité. Au contraire, cela avait semé des graines de ressentiment.

Accepter mon côté queer a eu deux effets sur mon rôle de mère. Tout d’abord, je me suis rendue compte qu’il y avait des éléments de la féminité que je ne serai pas capable d’enseigner à mes enfants. Il a fallu admettre que je ne peux pas être tout pour mes enfants, l’éducation n’est pas un métier solitaire. J’ai prié que Dieu mette sur mon chemin d’autres femmes qui seraient de bons modèles pour mes petites filles, qui pourraient leur apprendre ce dont je manque moi-même, et qui leur permettrait de réaliser leur propre féminité authentique. Deuxièmement, j’ai compris que je rendrai un grand service à mes enfants en témoignant de ma féminité réelle, plutôt qu’en essayant de me conformer à un idéal extérieur de féminité. Le seul problème était que j’ignorais ce que ma féminité réelle pouvait bien être. Après des années de simulacre pour me maintenir dans une identité hétérosexuelle, j’étais dans le vide.

Melinda Selmys

Melinda Selmys

“Qu’est-ce que la féminité authentique ?”

J’ai été créée femme, véritablement femme, depuis ma conception. Mais je suis aussi queer. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce que la féminité authentique ?

Au commencement, Dieu méditait sur la création du monde. Un monde de matière. Matière, materia, mater, mère. En-dessous de lui s’étendait le vide informe, muet mais réceptif. Se retirant en Lui-même, il se demanda quel serait le but de ce monde. Une œuvre d’art, pour le plaisir des anges ? Non, le but serait plus élevé. Il y aurait des âmes, libres et capables d’amour. Des âmes dans une matrice de matière, qui pourraient entraîner la matière dans la communion à la divinité. Une nouvelle sorte d’être, à son image et à sa ressemblance, qu’il introduirait en Lui-même en prenant Lui-aussi un corps, en devenant l’un d’eux. Omniscient, Dieu savait que ces créatures Le rejetteraient, qu’elles choisiraient la souffrance et la mort. Pour les sauver, il devrait Lui-aussi entrer dans la souffrance et la mort. Cela ne pouvait être accompli que par le consentement d’une femme. Le fiat de Dieu a été prononcé dans l’anticipation du fiat de Marie. Au commencement, la femme était déjà conçue dans le cœur de Dieu, dans la joie du cœur de Dieu. C’est sa beauté qui L’a séduit, c’est pour elle qu’Il a créé le monde. En son corps Il serait nourri, Il prendrait forme humaine. C’est elle, l’archétype de la matière créée, matrice étoilée, creuset du soleil.

Le mal est venu dans le monde par la faiblesse d’une femme, mais la vie est venue dans le monde par la force d’une femme. C’est vrai tout au long de l’histoire. Le féminin reçoit l’inspiration, la grâce, la vie, la recueille en son corps et lui donne l’existence. La femme est le récepteur par lequel Dieu transmet son signal de vie, son signal d’amour pour le monde. La médiatrice. Le milieu dans lequel Sa volonté se manifeste.

Elle n’est pas passive, elle est réceptive. Elle peut refuser, porter la mort, être Kali la mère redoutable qui dévore ses enfants. Mais elle peut aussi être la vigne fructueuse aux innombrables fruits. Elle porte les enfants, bien sûr, mais elle porte aussi les œuvres artistiques, les espoirs politiques, les idées neuves, le pouvoir de soigner, la mémoire des communautés, les amours et les souvenirs qu’elle garde en son cœur comme des trésors. Elle est la Sybille du Rhin, qui enfante les songes, les chants, les ouvrages de politique ou de médecine sous l’égide de son esprit fertile. Elle est la pucelle de Rouen, guidée par l’archange Michel, qui marche à l’assaut dans la confiance quand les hommes n’osent plus faire un pas. Elle est Catherine d’Alexandrie, dont l’intelligence et la sagesse inspirée ont couvertes de confusion les beaux esprits. Il n’y pas un seul champ de l’activité humaine qui n’ait besoin de son génie, le génie de la maternité,  sans lequel le travail des hommes est creux, mécanique, et mort.

“La féminité ne peut pas être réduite à de quelconques stéréotypes ou constructions sociales.”

La féminité n’est pas faible : elle est remplie d’une puissance qui la dépasse. C’est l’état de chaque âme humaine devant Dieu, mais la femme a le privilège d’en porter la trace dans son corps. C’est par elle que l’homme reçoit et découvre son humanité, par la révélation d’Eve qu’Adam devient lui-même. Elle est la sagesse. Son corps est le tabernacle du corps et du sang précieux de chaque nouvel être humain. Elle rassemble la chair et l’esprit. Elle est l’intercesseur, le conciliateur, un mystère, et un paradoxe. Dans le monde des relations sociales, elle réconcilie ceux qui sont en conflit. Dans le monde des idées, elle réconcilie les oppositions. Dans le monde de l’art, elle réconcilie les styles. Elle peut porter des mondes nouveaux dans son imagination, et leur donner naissance dans une chair faite de mots. La lune ne fait que refléter la lumière du soleil ; la femme glorifie la lumière du Créateur.

La féminité ne peut pas être réduite à de quelconques stéréotypes ou constructions sociales. Elle n’admet pas de bornes, elle n’enferme pas le cœur d’une femme. Ce n’est pas un idéal extérieur auquel elle doit se conformer. Ce n’est pas une liste de qualités, de vertus et de vices, d’intérêts ou de talents. La féminité n’est pas enfermée dans une image culturelle. C’est une réalité archétypique, inscrite dans le corps de la femme, qui façonne chacun de ses actes, ses pensées, son travail, ses paroles. La féminité n’est révélée en plénitude que par l’expérience de l’ensemble des femmes. Chacune de ces expériences est valable, chacune est féminine. La féminité jaillit de la nature même des personnes que sont les femmes. Si les idéaux culturels de féminité ne sont pas en adéquation avec la personnalité de telle ou telle femme, c’est la culture qui doit être mise en question, pas la personne. Sa féminité est un donné premier ; l’imagerie culturelle n’en est qu’une représentation imparfaite.

Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu, et Il attendait, la respiration suspendue, de recevoir Son image et Sa ressemblance, Sa bien-aimée, Sa fiancée. La femme, belle comme la lune, pure comme le soleil, terrible comme une armée en ordre de bataille.

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