Dans le monde sans en être

La graine devient un grand arbre

C’est à l’école de Benoît XVI, d’Origène, de saint Pierre Chrysologue et de saint Jean Chrysostome que nous lirons l’Evangile de ce jour. Depuis l’arrestation et le martyre de Jean Baptiste, Jésus parcourt la Galilée et proclame l’Évangile du salut en disant : « Les temps sont accomplis : le Règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile…[1] »

Benoit XVI[2] remarque que ce n’est que récemment que le mot Évangile a été traduit par l’expression ‘bonne Nouvelle’. C’est non sans malice qu’il dit de cette traduction qu’ « Elle sonne bien à l’oreille, mais reste très en deçà de la dimension qu’a le mot ‘Évangile’. » En effet, ce mot est emprunté au vocabulaire utilisé à propos des messages des empereurs romains qui « se considéraient comme les maîtres du monde, ses sauveurs et ses rédempteurs. » C’est ainsi que, quelque fut leur contenu, les messages des empereurs étaient qualifiés d’évangiles. Le pape émérite de poursuivre : « L’idée sous-jacente était que ce qui émane de l’empereur est un message salvifique, non pas une simple nouvelle, mais une transformation du monde allant dans le sens du bien. » C’est ainsi que beaucoup furent « saisis de frayeur » par l’Évangile de Jésus. Cette bonne nouvelle est qualifiée d’ « enseignement nouveau, proclamé avec autorité ! » En effet, la parole de Jésus est efficace : « Il commande même aux esprits mauvais, et ils lui obéissent.» A travers cette nouveauté, cette autorité et cette efficacité est manifestée sa divinité et par conséquent sa royauté sur le monde. En s’incarnant, en se faisant l’un de nous, Jésus manifeste que le « Royaume de Dieu » est proche de nous.

Afin de ne pas nous fourvoyer, il convient que nous essayons de saisir les différents sens ou dimensions que revêt l’expression Royaume de Dieu. Benoît XVI en relève trois qui ont en commun de considérer que le Royaume n’est ni une organisation politique ni un territoire géographique à l’instar des royaumes terrestres.

« Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette le grain dans son champ… » Le Royaume de Dieu possédé une dimension christologique. Origène dit que Jésus est l’autobasileia, il est le Royaume en personne. Par des paraboles comme celle de ce jour, Jésus nous permet de comprendre qu’il est la présence de Dieu parmi les hommes. A l’image du semeur, Dieu est présent, il est toujours à l’œuvre. Je ne résiste pas au fait de vous livrer cette méditation de saint Pierre Chrysologue : « Le Christ est le Royaume. A la manière d’une graine de moutarde, il a été jeté dans un jardin, le corps de la Vierge. Il a grandi et il est devenu l’arbre de la croix qui couvre la terre entière. Après qu’il eut été broyé par la Passion, son fruit a produit assez de saveur pour donner du bon goût et de l’arôme, d’une manière égale, à tous les êtres vivants qui le touchent[3]… »

Le Royaume de Dieu a aussi une dimension plus personnelle, il est en chacun de nous. C’est ainsi qu’ Origène dit : « Il est donc évident que celui qui prie pour que vienne le Royaume de Dieu prie avec raison qu’en lui s’élève, fructifie, s’achève le Règne de Dieu. Dans tous les saints qui ont Dieu pour roi (…) le Seigneur habite comme dans une cité bien administrée. (…) le Seigneur se promènera en nous comme en un paradis spirituel ; il régnera seul en nous avec son Christ. »

Enfin, il existe une certaine relation entre le Royaume de Dieu et l’Église. Le rapport est asymétrique. Mais il indique que dans l’Église lorsque nous vivons de la Foi, de l’Espérance et de la Charité, lorsque nous aimons Dieu par dessus tout et que nous aimons notre prochain en nous mettant à son service, alors le Royaume de Dieu est à l’œuvre. Saint Pierre Chrysologue de dire : «  Le Christ homme a reçu la graine de moutarde qui est le Royaume de Dieu. Le Christ homme l’a reçue, alors que le Christ Dieu la possédait depuis toujours. Il a jeté la semence dans son jardin (…) Le jardin est la terre cultivée qui s’est étendue au monde entier, labouré par la charrue de la Bonne Nouvelle. Il est clôturé par les bornes de la sagesse. Les Apôtres ont peiné pour en arracher toutes les mauvaises herbes. On prend plaisir à y contempler les jeunes pousses des croyants, les lis des vierges et les rosés des martyrs (…) Le Christ a donc semé la graine de moutarde dans son jardin. Elle a pris racine quand il a promis son Royaume aux patriarches, elle est née avec les prophètes, elle a grandi avec les Apôtres, et elle est devenue l’arbre immense qui étend ses innombrables rameaux sur l’Église, en lui prodiguant ses dons[4]. »

En outre, Benoît XVI note que «  la racine hébraïque malkut renvoie — tout comme le mot grec basileia — à l’exercice de la seigneurie du roi, à son être souverain. Il n’est pas question d’un royaume à venir ou encore à instaurer, mais de la souveraineté de Dieu sur le monde, qui, de façon nouvelle, devient réalité dans l’histoire. » Dieu est toujours à l’œuvre. Par le baptême il a fait de nous un peuple de prêtres et de rois… Il veut nous associer à son œuvre de salut à sa royauté…

« Il disait encore : « A quoi pouvons-nous comparer le règne de Dieu ? Par quelle parabole allons-nous le représenter ? Il est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences du monde. » Commentant ce verset saint Pierre chrysologue nous exhorte : « Mes frères, ne nous laissons pas facilement déconcerter par les paroles du Seigneur. Si, en effet, la faiblesse de Dieu est plus forte que l’homme, et si la folie de Dieu est plus sage que l’homme (1Co 1,25), cette toute petite chose, qui est le bien de Dieu, est plus splendide que toute l’immensité du monde… » Souvent l’immensité de la tâche et la petitesse de nos moyens humains nous paraissent inconciliables pourtant souvenons-nous que rien n’est impossible à Dieu. Et saint Jean Chrysostome de commenter: « qu’y a-t-il de plus petit que le Christ dans son incarnation, puisqu’il est devenu moindre que les anges et que les hommes ? (…) Comment se fait-il que le Christ soit en même temps le Royaume des cieux et le grain, qu’il soit à la fois grand et petit par rapport au Royaume ? Voici : sa miséricorde pour ceux qu’il a créés est si grande qu’il s’est fait tout à tous pour les gagner tous. Du fait de sa nature, il était Dieu comme il l’est encore et le sera toujours. Il est devenu homme en vue de notre salut[5]. »

Aussi, en ce dimanche, prenons le temps de nous émerveiller devant l’œuvre de Dieu : « Ô grain, par lequel le monde a été fait, les ténèbres dispersées, l’Église renouvelée ! Qu’elle est grande la force de ce grain suspendu à la croix (…) De son flanc percé par la lance, ce grain a laissé couler une boisson d’immortalité pour les assoiffés. Ce grain, après qu’on l’eut descendu du bois et planté dans le jardin, a couvert toute la terre de ses branches. Ce grain, semé dans le jardin, a plongé ses racines jusqu’aux enfers. Il en a fait sortir les âmes et, en trois jours, les a emmenées au ciel. » Laissons la graine devenir un grand arbre, afin que Christ agissant en nous puisse rendre visible son Royaume à tous ceux qui ont faim et soif de Dieu, de vérité, de justice et de paix…

Bon dimanche à tous.

Pod

[1] Mc 1, 14-15.

[2] Joseph Ratzinger/Benoît XVI, Jésus de Nazareth, Flammarion, Paris, 2007, p. 67 à 77.

[3] Sermon 98, 1-2 4-7, CCL 24 A, 602-606.

[4] Idem.

[5] Homélies sur “Le Royaume de Dieu est semblable à un grain”, 7; PG 64, 21-23.

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