Dans le monde sans en être

Honore ton ennemi

“Clasped hands” by Rhoda Baer – Licensed under Public Domain via Wikimedia Commons -http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Clasped_hands.jpg#/media/File:Clasped_hands.jpg

De la guerre en Afghanistan au débat sur le mariage pour tous, nombreux sont ceux qui sont tombés dans le piège du mépris. Pourtant, depuis plus de 2000 ans un impératif se dessine, porté par de grands stratèges et un galiléen :  Honore ton ennemi. Car face à une opposition, la tentation de mépriser son adversaire vient vite. Quand on n’a pas de doute sur la conduite à tenir et sa justesse, alors l’adversaire devient celui qui n’a rien compris. L’opposant est celui qui se trompe lourdement. Et si cet opposant, s’avère apparemment plus faible, alors le mépris, la démonstration de force et l’orgueil se déchainent. L’autre sera vaincu sans faire d’histoire, en théorie.

« Qui ne réfléchit pas et méprise l’ennemi sera vaincu. » Sun Tzu, L’art de la guerre

Cette citation géniale a plus de 2000 ans. Et depuis, l’Art de la guerre est demeuré un livre fondateur pour quiconque s’intéresse à la stratégie. Les mystères qui entourent son auteur dans la Chine antique n’enlèvent rien au génie de ce court livre fait de principes et d’aphorismes. Ici la sentence est sans appel : mépriser son ennemi, c’est aller droit vers la défaite.

L’ennemi est “l’autre” par excellence, il est celui qui n’est pas moi. Mépriser son ennemi c’est nier une part de cette altérité. Penser que l’autre est inférieur, et parfois jusqu’à nier son humanité, c’est refuser qu’on puisse se laisser surprendre. Mais l’autre ayant une volonté propre, l’effet de surprise ne dépend pas de nous.

On peut commencer à voir l’autre d’un point de vue stratégique. Il est doté d’une volonté propre, qui diffère et s’oppose à la nôtre en tant qu’adversaire. Il faut le prendre en considération pour ne pas risquer de le sous-estimer. Ainsi, quand on considère simplement que l’autre se trompe lourdement sans autre forme de procès, on part du principe que l’autre a pris les mêmes bases que nous pour son raisonnement. Pourtant tout montre que ce n’est pas le cas.

« Poussez l’ennemi à l’action pour découvrir les principes de ses mouvements. » Sun Tzu, L’art de la guerre

Accepter que l’ennemi pense différemment, que ces principes sont différents et donc que des même faits il tirera des conclusions différents, c’est accepter de voir ses propres convictions critiquées. L’autre peut nous apporter quelque chose car son expérience du monde diffère de la notre et donc son point de vue révèle des choses qui passent pour nous inaperçues.

« Il faut combattre l’ennemi dans ses plans. » Sun Tzu, L’art de la guerre

Et quand toutefois il faut aller à la rencontre de cet adversaire, pour éventuellement le défaire, alors il faut rentrer dans ses plans. Il faut se mettre à sa place, penser comme lui pour le comprendre là ou il sera le plus fort. Mais faire ce travail c’est prendre le risque d’en sortir avec des convictions différentes.

Qui connaît l’autre et se connaît lui-même, peut livrer cent batailles sans jamais être en péril. Qui ne connaît pas l’autre mais se connaît lui-même, pour chaque victoire, connaîtra une défaite. Qui ne connaît ni l’autre ni lui-même, perdra inéluctablement toutes les batailles.Sun Tzu, L’art de la guerre

Cette citation a souvent été résumée ainsi : “Connais l’autre et connais toi toi-même et tu seras toujours vainqueur”. Cet impératif doit à la fois être compris de l’extérieur, comme un inventaire, mais aussi de l’intérieur comme se mettre à la place de l’autre.

Mais il n’y a pas que Sun Tzu, car bien des penseurs ont repris cette attitude de considération face à l’altérité.

« Chacun des adversaires fait la loi de l’autre […] je ne suis pas mon propre maître, car mon adversaire me dicte sa loi comme je lui dicte la mienne ». Clausewitz

« La Stratégie est une dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit » André Beaufre

« La Stratégie est la dialectique des intelligences » Hervé Coutau-Bégarie

Une fois qu’on s’est mis à la place de l’autre, qu’on a cherché à comprendre ce qui le rendait fort, ses motifs, alors naturellement on aura un certain respect pour son ennemi. Car honorer c’est montrer son estime et sa considération, c’est respecter. Même quand l’ennemi est au fond de sa barbarie, ne pas respecter ses qualités, c’est descendre au même niveau que lui.

L’armée américaine a un bel historique d’échec en la matière : au Viet-Nam ils ne pouvaient pas croire qu’une bande de bonshommes en pyjama noir leur tiendraient tête, pourtant ils auraient du voir que les Français s’y étaient cassés les dents; en Afghanistan ils ne pouvaient pas croire que des cavaliers en babouche leur résisteraient, pourtant depuis Gengis Khan rares sont ceux qui ont réussi à conquérir ces terres et surtout pas les Soviétiques…

Mais ne rions pas trop vite. Nous sommes nous aussi loin d’être des héros en la matière. Depuis le temps que dure le débat sur le mariage pour tous, chacun des camps reste sur sa position de dénigrement de l’autre. On parle d’un lobby aux objectifs détestables, on hurle à la récupération des enfants, on considère que la position de l’autre représente un mal pour la société, etc. Tout en sachant que chacun de ses éléments peut être strictement appliqué aux deux camps.

On nie la violence que l’autre ressent quand on pointe du doigt son modèle comme étant néfaste. On sous-estime sa réaction. Et voilà des foules qui défilent. (Encore une fois, les deux camps doivent reconnaître ici). On ne prend pas le risque de rentrer complètement dans la pensée de l’autre pour essayer de comprendre ce qui pousse à des réactions aussi violentes. Non, l’autre est égoïste et fondamentalement aveugle à mon ressenti. Et moi ?

Honorer son ennemi n’est qu’un début. Accepter qu’il puisse m’apporter quelque chose n’est que le commencement.

Luc 6:29 : “Si quelqu’un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l’autre. Si quelqu’un prend ton manteau, ne l’empêche pas de prendre encore ta tunique.”

Quand l’autre nous frappe, chercher à comprendre ses raisons, être frappé une deuxième fois peut permettre de mieux comprendre ce qui cause cet emportement. Il faut comprendre la violence pour accepter la souffrance de l’autre.

Romains 12:20 : “Mais si ton ennemi a faim, donne-lui à manger; s’il a soif, donne-lui à boire; car en agissant ainsi, ce sont des charbons ardents que tu amasseras sur sa tête.

Il n’est pas étonnant que l’apôtre Paul reprenne ce morceau de sagesse du peuple hébreu (Proverbes 25, 21-22). Refuser à boire à son ennemi, c’est refuser de ressentir sa soif et la détresse qui y est liée. Alors que lui donner à boire, c’est le toucher dans sa détresse et lui apporter le réconfort dont il a besoin.  Quand on sait que les charbons ardents représentent la purification des péchés (Isaïe 6,6-7), on voir que c’est d’abord l’amour qui permet de purifier…

Pour toucher la Samaritaine, le Christ lui-même lui demande à boire, pour lui montrer ensuite qu’il y a quelque chose de plus grand. Et le Christ est à voir dans notre prochain. Donc refuser à boire à notre prochain… Et à plus forte raison, refuser de voir que notre conduite blesse… (les deux camps j’ai dit). Plutôt que d’accuser à tort l’autre de tous les maux, aller à sa rencontre dans sa souffrance c’est un pas vers le salut. L’autre nous dit quelque chose du tout Autre.

“Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien ! Moi je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs, afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous réservez vos saluts à vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens euxmêmes n’en font-ils pas autant ?” Matthieu 5, 43-47

“Mais je vous dis, à vous qui m’écoutez: Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent” Luc 6:27

L’aboutissement est là. Que ce soit par pure stratégie ou pour trouver un chemin de sainteté, l’ennemi est un Autre à aimer. S’il ne faut pas assimiler le respect, qui est un moyen, et l’amour, qui est une fin, comprendre l’un peut mener à l’autre. Il est plus facile de respecter que d’aimer. C’est une étape. Honorer son ennemi c’est bien, l’aimer c’est mieux. Mais alors, est-il encore mon ennemi ?

 

Fol Bavard

8 réponses à “Honore ton ennemi”

  1. Père Louis de VILLOUTREYS

    L’ennemi c’est parfois l’être aimé, l’être le plus cher. L’ennemi est parfois son conjoint qui ne cesse d’agacer avec ses manies, ses mauvaises habitudes. L’aimer c’est donc dépasse ce qui nous agace en l’autre et lui vouloir le meilleur.

  2. Manuel Atréide

    @ Fol bavard

    Intéressant, juste une réflexion : je peux avoir des adversaires dans ces débats, je n’ai pas d’ennemi. Je ne menace la vie de personne et je suis extrêmement conscient de la nécessité de trouver au minimum un terrain commun : nous vivons non seulement dans le même pays, mais aussi sur la même planète.

    J’espère qu’en ce qui concerne la réforme du mariage et les questions sur les LGBT, ce texte sera entendu et médité. J’ai trop lu ici de papier écrits par des gens ayant assisté à deux conférences et lu trois pseudo-analyse et qui s’imaginent être subitement devenus des spécialistes. Alors qu’ils ne font que patauger dans un ragout qui devient vite révoltant de clichés, de mépris à peine caché et d’ignorance crasse.

    J’essaie pour ma part de connaitre mon voisin. S’il est mon adversaire à un moment, ça ne mange pas de pain. Si c’est un voisin avec lequel je vis en bonne intelligence, la vie est plus belle. On aime mieux ce qu’on connait bien.

    Cordialement, M.

  3. Benoît

    Cher Manuel,
    non seulement nous ne sommes pas ennemis, mais peut-être même que grâce à ta fidélité nous deviendrons amis !
    merci 😉

  4. perlapin

    D’un point de vue chrétien assurément seul le chemin de sainteté est possible, car c’est cette ambition pourvue par Dieu qui peut nous faire distinguer la finesse d’approche de l’Autre avec la tiédeur.

    Car l’Autre n’est jamais un but, c’est son union au Christ qui est un but. Et aimer autrui par le Christ et pour le Christ sera toujours aimer plus parfaitement que par soi-même.

  5. Manuel Atréide

    Pourquoi pas, Benoît ?

    L’objectif n’est pas de s’opposer en permanence mais de trouver un terrain commun malgré les divergences, non ? Même si le chemin est long et la route, dure (pour paraphraser un ancien 1er ministre), c’est une expérience passionnante que de s’entendre avec ses adversaires sans pour autant renier ce qu’on est.

    Ca change des combats en boucle !

    Cordialement, M.

  6. Basho

    Excellent texte, Fol Bavard. Comme Manuel, je pense qu’on peut avoir des divergences très vives tout en se respectant, voire s’aimant. Il faudrait encourager dans notre Eglise une culture de la rencontre. Par exemple, avant de connaître Polydamas (et de devenir amis), j’avais une vision très négative de tout ce qui est traditionaliste. Depuis, à force de le fréquenter et d’autres traditionalistes, je comprends bien mieux (et partage sur certains points) leurs revendications tout en demeurant fondamentalement proche à “gauche” (’emploie ce terme faute de mieux pour qualifier ma place)

  7. brndenburg

    Donner à boire à son ennemi,certes,mauis de l’eau vivifiante et pas de la soupe inodore,incolore et insipide!erlande.wordpress.com ,un site qui n’a pas d’ennemis chez ces frères humains ce qui n’emêche pas de leur infliger “des corrections fraternelles”,parfois fort vives par respect de leur honneur-perdu!!

  8. Manuel Atréide

    @brndenburg

    “Voie naturelle;disposant d’une immunité naturelle,elle résiste bien aux infections;voie contre-nature,elle ne dispose d’aucune immunité naturelle d’où infection comme par le virus du sida qui ne touche que les hommes ou les femmes acceptant une pénétration contre-nature ou les enfants nés de telles unions ou les transfusés par un sang contaminé.”

    Avant d’infliger des “corrections fraternelles”, commencez par étudier ce dont vous parlez et à éviter de raconter n’importe quoi: la contamination par le SIDA se fait par voie sexuelle, y compris par la “voie naturelle” comme vous le dites si tartuffement. On parlera ensuite de votre capacité à n’avoir aucun ennemi. Car j’e ai au moins détecté deux : l’orthographe et la grammaire, avec lesquels vous semblez être en conflit.

    Bref, venir faire de la retape pour son petit blog à la suite d’un tel papier, ce n’est pas très honorable. Ennemi ou pas.

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS