Dans le monde sans en être

Demeurez en moi…

Une fois n’est pas coutume, ce commentaire commencera par quelques considérations personnelles à propos de l’Evangile de ce jour. Ce texte a une double résonnance dans ma vie, une résonnance à la fois humaine et spirituelle. Humaines, les vacances passées au milieu des vignes entre Castillon-la-Bataille et le Bergeracois où j’ai vu sarcler, émonder, tailler et pu entendre parler du dur et beau labeur des vignerons… Spirituelles, cet Evangile et celui d’un coup de foudre, une parole du Seigneur Jésus qui transperce le cœur et l’âme : demeurez en moi comme moi en vous…

 “Je suis la vraie vigne”

Mais venons-en au texte, si vous le voulez bien. « Moi, je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron. » Ainsi que le dit saint Hilaire de Poitiers dans son commentaire, Jésus « va accomplir le mystère de sa Passion ; il veut auparavant leur expliquer le mystère de son Incarnation qui nous donne le pouvoir de porter par lui et pour lui des fruits[1]. » Saint Augustin précise cette idée en disant que Jésus « s’est fait homme, afin que la nature humaine fût en lui comme une vigne dont nous pourrions être les sarments[2]. L’Incarnation est la clé du mystère de notre salut, de notre régénération et de notre participation à cette Œuvre extraordinaire à laquelle Dieu veut nous associer en son Fils.

La condition pour cette participation au Salut est de nous laisser « cultiver » par le vigneron, mais aussi selon une bien étrange image de l’évêque d’Hippone, en cultivant Dieu : « Nous cultivons Dieu en l’adorant, et Dieu nous cultive en nous travaillant comme le laboureur, pour nous rendre meilleurs, en extirpant de nos coeurs les germes mauvais, en les défonçant par sa parole, en y semant les germes des vertus, en attendant nos fruits de piété[3]. »

« Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève, tout sarment qui donne du fruit, il le nettoie» Ce verset fait dire à saint Clément d’Alexandrie que « toute vigne qui n’est pas taillée devient sauvage. Le Verbe est un glaive qui retranche les branches luxuriantes : il force toutes les passions à ne pas convoiter et à porter du fruit[4]… » Pour être d’authentiques disciples du Seigneur, avoir part à la vie éternelle et travailler au salut du monde, nous devons à son exemple accepter la volonté de Dieu et choisir de la faire …

 

A la suite de Jésus nous comprenons et acceptons que Dieu le Père émonde en nous les bois secs qui empêchent la pousse de nouveaux sarments… Mais plus encore, en méditant sa Passion, nous comprenons et implorons la grâce accepter librement de ce que Bossuet appelle la seconde opération sur le bon bois. Qu’entend-il par là ? Ecoutons-le : « Que de choses à retrancher en toi, chrétien ? Veux-tu porter un fruit abondant ? Il faut qu’il t’en coûte, il faut retrancher ce bois superflu, cette fécondité de mauvais désirs, cette force qui pousse trop et se perdrait elle-même en se dissipant. Tu crois qu’il faut toujours agir, toujours pousser au-dehors, et tu deviens tout extérieur. Non ; il faut non seulement ôter les mauvais désirs, mais ôter le trop qui se trouve souvent dans les bons : le trop agir, l’excessive activité qui se détruit et se consume elle-même, qui épuise les forces de l’âme, qui la remplit d’elle-même et la rend superbe[5]. »

 

Mourir à nous pour vivre en Christ

Comment ne pas voir ici comme en filigrane cette parole du Seigneur au jeune homme riche : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suis-moi. » Et Bossuet de poursuivre en disant : « Dans le printemps lorsque la vigne commence à pousser, on lui doit ôter jusqu’à la fleur, quand elle est excessive. Coupez, céleste ouvrier ; et toi, âme chrétienne, coupe aussi toi-même, car Dieu t’en donnera la force et, c’est par toi-même qu’il te veut tailler. Coupe non seulement les mauvaises volontés, mais le trop d’activité de la bonne qui se repaît d’elle-même[6]… » Pourquoi nous demande-t-il se sacrifice ? Pourquoi le Seigneur purifie-t-il jusqu’au sarment qui porte déjà du fruit ? La réponse est claire : «  pour qu’il en donne davantage. »

« Mais vous, déjà vous voici nets et purifiés grâce à la parole que je vous ai dite : Demeurez en moi, comme moi en vous. Celui qui demeure en moi, et en qui je demeure, celui-là donne beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. » Souvent, lorsque nous sommes victorieux dans les petits ou grands combats de la vie, nous sommes tentés d’oublier que c’est Dieu qui donne la victoire et qu’il nous l’a obtenue une fois pour toutes sur le bois de la croix… Demeurer en Dieu est l’antidote à toutes nos vaines glorioles… Car comme le dit saint Augustin : « Les sarments sont dans la vigne non pas pour enrichir celle-ci, mais pour recevoir d’elle le principe de leur vie. La vigne est dans les sarments pour leur communiquer sa sève vivifiante, non pour la recevoir d’eux[7]. » Ici, nous pouvons particulièrement nous mettre à l’école de la Vierge Marie. Je pense tout particulièrement à la réponse qu’elle fit à l’Ange à l’Annonciation : « Voici la servante du seigneur qu’il me soit fait selon sa Parole », mais aussi à Cana : « Faites tout ce qu’il vous dira… »

 

Saint Justin nous invite à constater que si nous croyons et que nous sommes fermement unis au Christ, alors  « personne sur terre ne peut nous effrayer… » Et d’ajouter que « plus les tourments se multiplient, plus par le nom de Jésus-Christ se multiplient les croyants, plus leur fidélité et leur piété deviennent parfaites : comme une vigne, plus elle est taillée, plus elle multiplie les branches qui portent du fruit[8]. »

« Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez tout ce que vous voudrez, et vous l’obtiendrez. Ce qui fait la gloire de mon Père, c’est que vous donniez beaucoup de fruit : ainsi, vous serez pour moi des disciples. » Que peut-on lui demander ? A chacun de répondre… Mais une chose est certaine « si nous demeurons en lui parce que ses paroles demeurent en nous, nous demanderons tout ce que nous voudrons, et nous l’obtiendrons[9]. »

 

 

Beau et bon cinquième dimanche de Pâques à tous.

 

Pod+

 

NB : Voici ma demande : « Unam petii a Domino hanc requiram ut inhabitem in domo Domini omnes dies vitae meae ut videam voluntatem Domini … »

 

[1] De Trinitate, IX 55.

[2] Tractatus in Johannis evangelium, LXXX 1

[3] Sermon LXXXVII.

[4] Le Pédagogue, I 8.

[5]  Méditations sur l’Evangile, la Cène, seconde partie, IV.

[6] Idem.

[7] Tractatus in Johannis evangelium, LXXX 1.

[8] Dialogue avec Tryphon, CX.

[9] Saint Augustin : Tractatus in Johannis evangelium, LXXX 4.

 

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