Dans le monde sans en être

Entretien avec Viktor Frankl

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“Votre vie est un mémorial que nul ne peut retrancher de ce monde” entretien avec V. Frankl. J’ouvre au hasard un livre de Frankl (fondateur de la logothérapie), Le Dieu inconscient, et je tombe sur ce passage, un entretien improvisé entre Frankl et une patiente âgée, atteinte d’un cancer incurable, lors d’une conférence devant des étudiants en psychiatrie et en théologie.

“Hé bien, chère madame, que pensez-vous aujourd’hui de votre longue vie, rétrospectivement (…) ?
– Ah monsieur le professeur, vraiment, il faut vous le dire, ce fut une bonne vie, et je ne peux que remercier le Bon Dieu pour tout ce qu’il m’a donné (…)
– Vous parlez, madame, de belles expériences vécues, mais tout cela, maintenant, va être fini.
– Oui, maintenant, tout cela va finir.
– Qu’en est-il maintenant, madame, croyez-vous qu’ainsi toutes ces belles choses que vous avez vécues sont retranchées du monde, qu’elles sont devenues sans valeur, anéanties ?
– (pensive) Toutes ces belles choses que j’ai vécues…
– Dites-moi madame, quelqu’un peut-il faire que ce bonheur vécu n’ait pas été ? Quelqu’un peut-il l’effacer ?
– Vous avez raison, monsieur le professeur, personne ne peut faire que cela n’ait pas été.
– Quelqu’un peut-il effacer la bienveillance que vous avez rencontrée durant votre vie ?
– Non, ça non plus, personne ne le peut.
– Quelqu’un peut-il effacer ce que vous avez obtenu et conquis ?
– Vous avez raison, monsieur le professeur, personne ne peut le retrancher du monde.
– Ou quelqu’un peut-il retrancher du monde ce que vous avez supporté courageusement, vaillamment ? Quelqu’un peut-il le rayer du passé, du passé où vous avez mis tout cela que vous vouliez sauver, récolter ? Ce passé dans lequel vous l’avez conservé, engrangé ?
– Personne, personne ne le peut. (…) Bien sûr, j’ai eu beaucoup à souffrir. Mais j’ai essayé de tenir sous les coups que le destin m’a infligés. Vous comprenez monsieur le professeur, je suis croyante, je crois que la souffrance est une punition. Car je crois en Dieu.
– Mais dites-moi madame, la souffrance ne peut-elle pas être aussi une épreuve ? Ne se peut-il pas également que Dieu ait voulu voir comment vous supportiez sa souffrance ? Et finalement n’a-t-il pas dû reconnaître : Oui, vraiment, elle a supporté cela vaillamment ? Et maintenant, dites-moi, (…) peut-on faire que de tels accomplissements n’aient pas été réalisés ?
– Non, personne ne le peut.
– Cela demeure bien, n’est-ce pas ?
– Sûrement, tout cela demeure.
– Vous voyez madame, vous n’avez pas seulement accompli quantité de choses dans votre existence, mais dans vos souffrances, vous avez encore donné le meilleur. Et vous êtes à cet égard un modèle pour nos patients. Et je félicite vos compagnons de misère de pouvoir prendre modèle sur vous.”
Les auditeurs éclatent spontanément en bravos. (…)
“Vous voyez madame, ces bravos s’adressent à vous, ils applaudissent à toute votre vie, qui fut une belle vie, un accomplissement unique. Vous pouvez être fière de cette vie (…) Je voudrais vous dire, madame, votre vie est un mémorial que nul ne peut retrancher de ce monde.”

Voilà ce qu’il faut dire. Et pas : “Votre vie est sans valeur, quittez-la donc !”…

Une semaine plus tard, la vieille dame mourut. Elle avait jusque-là été très tourmentée et déprimée à la pensée que sa vie avait été vaine et inutile ; elle passa sa dernière semaine dans la joie et mourut dans la paix, avec la conviction que sa vie était pleine de sens et qu’elle n’avait pas vécu pour rien.

 

 

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