Dans le monde sans en être

Mgr Romero, martyr

C’est une nouvelle attendue depuis longtemps : Mgr Oscar Romero, archevêque de San Salvador assassiné en pleine messe le 24 mars 1980, a été reconnu martyr. L’Eglise a reconnu qu’il a été tué en haine de la foi.

Qui était Mgr Romero ?

Oscar Romero était l’archevêque de San Salvador de 1977 à 1980, la capitale du petit Etat d’Amérique centrale d’El Salvador. Durant son ministère épiscopal, El Salvador était dirigé d’une main de fer par l’Armée. En 1979, le pays sombra dans la guerre civile entre le gouvernement, soutenu et armé par les Américains, et la guérilla marxiste. Pour lutter contre la guérilla, la dictature arma des milices paramilitaires, les escadrons de la mort.

Les causes de la guerre civile sont multiples. La grande misère de la population, la terreur de la dictature y sont pour beaucoup. Mgr Romero était très proche des pauvres du pays. Engagé auprès d’eux, il compris que le marxisme se nourrissait de la misère et de la pauvreté. Mais surtout, il fut témoin de la persécution que le gouvernement infligeait aux religieux proches des pauvres qu’on accusait de “communisme” et de sympathie pour les guerilleros.

Le raccourci est trop facile. Ni les religieux assassinés, ni Mgr Romero n’étaient communistes. Mais cette “accusation” n’est pas nouvelle : déjà en 1848, Frédéric Ozanam disait aux prêtres “Ne vous ef­frayez pas quand les mauvais riches, froissés de vos discours, vous traiteront de communistes”… Dom Helder Camara, archevêque de Recife contemporain de Romero disait aussi : “Je nourris un pauvre et l’on me dit que je suis un saint. Je demande pourquoi le pauvre n’a pas de quoi se nourrir et l’on me traite de communiste.” Ces deux citations de deux figures du catholicisme social résument très bien ce qu’a vécu Romero. Les “mauvais riches” du Salvador ont accusé le prélat de communisme et l’on fait assassiner.

Pire : lors des funérailles de Mgr Romero, des coups de feu ont été tiré contre la foule de 340 000 personnes qui lui rendaient un dernier hommage.

Les assassins de Mgr Romero n’ont jamais été jugés alors que leur identité était connue.

Mais pourquoi le gouvernement s’acharnait-il contre l’évêque ? Mgr Romero demandait l’arrêt de toute violence, il appelait les Etats-Unis à cesser de fournir des armes à l’armée et il demandait aux soldats de désobéir. Il appelait à la paix et à une solution non violente du conflit ; il défendait les paysans sans terres qui travaillaient sans relâche pour des salaires de misère. L’économie du pays était concentré entre les mains de quelques uns, les masses laborieuses étaient plongées dans la misère…

Mgr Romero  exerça un ministère prophétique de Justice sociale. Il n’était pourtant pas un théologien de la libération, bien au contraire il avait un profil proche de l’Opus dei. Ce qui tord le cou à la légende d’une Opus dei soutenant des dictateurs sud-américains.

La vision sociale de Mgr Romero est tout simplement celle de l’Eglise. Il l’exprime parfaitement dans son discours à l’université de Louvain du 2 février 1980, un mois avant sa mort :

L’essence de l’Église est dans sa mission de service du monde, dans sa mission de le sauver en totalité, et de le sauver dans l’histoire, ici et maintenant. L’Église est là pour être solidaire des espoirs et des joies, des angoisses et des tristesses des hommes. Comme Jésus, l’Église existe pour évangéliser les pauvres et relever les opprimés, pour chercher et sauver ce qui était perdu.”

L’Eglise est proche des pauvres, elle vit avec eux. Elle connait les problèmes des pauvres : “Le fait de constater ces réalités et d’en recevoir l’impact, loin de nous détourner de notre foi, nous a rendus au monde des pauvres comme à notre lieu véritable ; il nous a poussé, comme premier pas fondamental, à nous incarner dans le monde des pauvres. (…) Là nous avons rencontré les paysans sans terre et sans travail stable, sans eau ni lumière dans leurs pauvres demeures, sans assistance médicale quand les mères mettent au monde un enfant et sans école quand les enfants commencent à grandir. Là nous avons rencontré les ouvriers dépourvus de droits syndicaux, renvoyés des usines quand ils réclament ces droits, réduits à la merci des froids calculs de l’économie.

Là nous avons rencontré les mères et les épouses des disparus et des prisonniers politiques. Là nous avons rencontré les habitants des taudis dont la misère dépasse toute imagination et qui subissent l’injure permanente des beaux quartiers tout proches.”

Et il ajoute : “Dans ce monde sans visage humain, sacrement actuel du Serviteur souffrant de Yahvé, l’Église de mon diocèse a essayé de s’incarner.”

L’Eglise dont parle Mgr Romero n’est pas seulement prophétique, mais elle est aussi christique : elle a décidé de s’incarner au milieu des pauvres.

En s’incarnant, comme le Christ, l’Eglise subit sa passion. Elle est persécuté, elle subit le martyr. Comme il le disait dans le discours de Louvain : “Pour donner vie aux pauvres, il faut donner de sa vie, et même donner sa vie.”

Mgr Romero a donné sa vie pour les pauvres. Il a été un autre Christ. En subissant le martyr lors de l’eucharistie, il a pleinement accomplit les paroles de la consécration : Ceci est mon corps livré pour vous. Il est devenu une hostie vivante, comme le dit Saint Paul : Je vous exhorte donc, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte1Romains 12-1.”

Quand Mgr Romero a été assassiné, il disait son homélie qui contenait le message de son don total pour les pauvres. Ce sont ses derniers mots :

De cette sainte messe, donc, de cette Eucharistie, est précisément un acte de foi : Avec la foi chrétienne, il semble en ce moment que la voix diatribe se convertit en corps du Seigneur qui s’offrit pour la Rédemption du monde et qu’en ce calice, le vin se transforme en ce Sang qui fut le prix du Salut. Que ce Corps immolé et ce Sang sacrifié pour les hommes, nous alimentent également pour offrir notre corps et notre sang à la souffrance et à la douleur, comme le Christ, non pour soi-même, sinon pour apporter des concepts de justice et de paix à notre peuple. Unissons-nous donc intimement, en foi et en espérance, à ce moment de prière pour Dona Sarita 2La messe était une messe anniversaire pour une défunte : Dona Sarita. et pour nous…”

Après ces mots, un coup de feu retenti dans l’Eglise. Tout était accompli.

Charles Vaugirard

Notes :   [ + ]

1. Romains 12-1
2. La messe était une messe anniversaire pour une défunte : Dona Sarita.

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