Dans le monde sans en être

Charlie, la République et nous

Plus le temps nous sépare du deuil national qui a suivi l’attentat contre Charlie Hebdo, plus je suis perplexe, interrogatif et mal à l’aise devant cette “union sacrée” autour d’un journal érigé comme coeur de notre République.

Le journal des survivants publié mercredi va clairement trop loin. Il poursuit la ligne de “journal irresponsable” initiée par Charb en 2011 lors des premières caricatures de Mahomet. Or nous sommes parfaitement en droit de nous interroger sur la pertinence de ce choix éditorial. En 2011, les caricatures avaient déclenchés des pogroms anti-chrétiens au Pakistan. Le local de Charlie Hebdo avait été incendié. La une du journal des survivants a créé les mêmes remouds : au Pakistan, encore, les manifestations contre Charlie reprennent. Mais le pire est au Niger : des émeutes anti-Charlie ont entraîné la mort de cinq personnes et l’incendie de vingt églises… L’Eglise, la France et Charlie ont été amalgamés par les émeutiers.

Il n’y a pas que les intégristes qui se sentent offensés par les caricatures du prophète de l’Islam. De nombreux musulmans modérés qui ont condamnés les attentats sont blessés par ces dessins. Et ne croyons pas que ces réactions sont seulement dues au fait de représenter Mahomet. Ce qui blesse est sa représentation caricaturée, ridicule, avec un turban et un visage qui évoquent un sexe masculin quand on met le journal tête en bas… Charlie est fidèle à sa ligne caustique.

L’attentat du 7 janvier a été une infamie. Les journalistes assassinés étaient des hommes de grande valeur, avec un immense talent reconnu par tous et de vraies qualités humaines. Les témoignages de leurs proches, leurs interviews sont souvent bouleversants. Mais cela n’empêche pas de discuter leurs choix politiques, leurs idées et les moyens qu’ils utilisaient pour faire passer leur message. La reconnaissance de leurs qualités ne nous empêche pas de contester le fait que leur ligne éditoriale devienne celle de la République. Auraient-ils même souhaité cela ? Ils étaient des esprits libres, des anarchistes or quoi de pire pour un anar de devenir une icône vénérée par l’Etat ? Luz, avec audace et sincérité, n’a pas manqué de brocarder cette solidarité aussi hétéroclite qu’inattendue…

La liberté d’expression est invoquée à tout va. Mais nous pouvons répondre : la liberté d’expression, pour quoi faire ? Dans quel but ? Peut-elle être invoquée pour justifier une offense faite à des millions de croyants ? Peut-on rire de tout, avec n’importe qui, au risque que cela mette la vie de personnes en danger ? La vie des journalistes, mais aussi celle des policiers, d’un correcteur, d’une femme de ménages. La vie aussi de cinq nigériens qui ne connaissaient pas l’existence de Charlie Hebdo. Il y a quelques années, Daniel Cohn-Bendit avait qualifié Charlie Hebdo d’irresponsable, aujourd’hui c’est Delfeil de Ton ou Philippe Gelluck qui sont perplexes. Il n’y a donc pas que les croyants qui sont mal à l’aise devant ces provocations.

La liberté d’expression n’est pas illimitée. Notre droit le reconnait : on ne peut ni diffamer, ni insulter. Le bon sens aussi : comme l’a dit avec humour le Pape François, « Si un grand ami dit du mal de ma mère, il doit s’attendre à recevoir un coup de poing ! ». Le respect est essentiel, surtout en ce qui concerne les religions : la foi touche au plus intime, au plus profond de l’homme. Manquer de respect envers un prophète ou un Dieu, c’est se moquer du sens profond de la vie d’un croyant. Qu’il y ait une menace ou pas, on ne doit pas brocarder une religion : par respect pour la vie intérieure des autres.

Le gouvernement semble amalgamer la République à Charlie Hebdo. Là il faut dire : Pas d’amalgame ! La République c’est bien autre chose : elle est l’institution, le régime politique par lequel la Nation administre la France. Toute la Nation : aussi bien les chrétiens, les musulmans, les athées, les juifs, les agnostiques, les bouddhistes etc. Or, faire de Charlie le martyr de la République revient d’emblée à creuser un fossé entre celle-ci et les musulmans. Mais aussi entre la République et les chrétiens, car nous aussi ne rions pas souvent à la lecture de Charlie. Un journal athée peut-il devenir la référence de la Nation ? Non, a moins de vouloir instaurer un athéisme d’Etat, or la vraie laïcité est tout le contraire de ça.

La question que nous pose cette union sacrée est finalement celle des principes qui fondent notre République. Quels principes pour quelle République ?

La laïcité positive, vécue comme un dialogue permanent et respectueux entre l’Etat, les religions et les sensibilités athées ?

Le laïcisme des années 1900 où l’Etat méprise les religions ?

La liberté d’expression responsable, où les auteurs respectent leurs contradicteurs et évitent les provocations blessantes ?

La liberté d’expression sans frein où tout est permis, même s’il doit y avoir des tragédies ?

Et finalement, la question qui nous est posée est celle de la République. Laquelle voulons-nous ? Celle de 1958, née de l’union nationale créée autour du chef de la France Libre, Charles de Gaulle ? Celle de 1968, fantasmée par des étudiants libertaires où il est interdit d’interdire, où la licence remplace la liberté, et où l’individu est libre comme une particule élémentaire perdue dans le cosmos ? Ou bien voulons-nous celle de 1904, la République dirigée et instrumentalisée par l’anticlérical fou Emile Combe ?

Je préfère nettement la République de 1958, celle là même qui a voulu rassembler la Nation dans le respect de tous, notamment des religions, et dans l’amour de la France. La République, notre royaume de France, disait Péguy. De Gaulle avait fait sienne cette maxime, et sa politique s’inscrivait dans une continuité historique. L’unité de l’histoire de France va de pair avec l’unité de la Nation. L’union sacrée commencée après le 7 janvier aurait pu s’inscrire dans cette logique gaullienne… Mais il semble que non, tant le point de rassemblement semble être une autre vision de la République : celle de 1968 avec quelques relents de 1904. Qui pourra se reconnaître en elle ? Certainement pas les musulmans, ni les chrétiens… Cette République risque bien d’être sans Nation, elle sera donc vouée à l’échec.

Charlie Hebdo s’est construit en réaction contre le gaullisme. Il est né après l’interdiction du journal satirique Hara Kiri qui avait titré après la mort du Général “Bal tragique à Colombey : 1 mort”. Le nom de “Charlie” est une allusion ironique au “grand Charles”.

En mettant Charlie Hebdo comme martyr de la République, le gouvernement nous met devant une grave question : la République est-elle celle de Charlie ou… du grand Charles ?

Charles Vaugirard

2 réponses à “Charlie, la République et nous”

  1. Phylloscopus_inornatus

    Intéressant, mais je ne suis pas d’accord avec tout 😉
    Je ne sais pas si, en fin de compte, cela nous est d’un grand secours de vouloir chercher un modèle de République parmi ceux du passé. D’ailleurs, s’ils ont existé, c’est bien que par moments, la République a éprouvé le besoin de se réinventer. Vu comme tu définis la République de 1958, elle a de quoi susciter l’adhésion; mais est-ce vraiment ce qui la définissait, je veux dire, ce qui définissait l’état de la société française à ce moment-là ? Mai 68 n’a pas été tant dirigé contre un régime que contre un ordre social. Or celui-ci, dans les années cinquante, était resté à bien des égards passablement fermé, et étouffant – non pas tant à cause “des religions”, mais de toute la morale comment dire ? “bourgeoise” du XIXe, celle qui faisait que le vote de Madame était généralement un clone de celui de Monsieur, qu’on ne se mariait pas toujours avec qui on voulait, qu’on ne choisissait pas non plus très librement ses études ou son métier. Des libertés sur lesquelles personne ne voudrait revenir aujourd’hui y sont nées. Malheureusement, pas toutes seules. Et au nom de la pensée par packs, on se laisse sommer d’être pour ou contre 68 et toutes ses suites, sans discernement aucun. De même, le respect était-il si général en 58, sans mauvais jeu de mots ? On respectait les religions – voire – en raison d’une adhésion sociologique, routinière, encore massive. Mais d’autres catégories d’idées ou de citoyens qu’il ne nous vient plus à l’idée de mépriser l’étaient tout aussi massivement.
    Non, je crois que ce que nous avons à reconstruire n’est ni 58, ni 68, ni même un mélange des deux: les valeurs que nous connaissons et reconnaissons ont trop massivement changé. Le défi, c’est de garder le meilleur des deux: un respect largement partagé de ce qui fait la dignité de l’homme, et sa foi en fait partie (athéisme inclus), mais charpenté par un choix libre et éclairé, plutôt qu’imposé par un conformisme social étouffant ou des rafales de lois sur le vivrensemble obligatoire. Libre et éclairé, ça veut dire aussi la liberté d’expression pour ceux qui ont un modèle à proposer, et non la censure de fait envers “ceux qui veulent nous dire quoi penser” abandonnant l’individu à son propre arbitraire.
    Quant à la liberté, ne nous y trompons pas: pour la plupart de nos concitoyens, elle consiste à pouvoir faire et exprimer ce qu’eux ont envie de faire et d’exprimer, et à interdire le reste à tout hasard. Et ça, j’en ai peur, c’était déjà le cas en 68, et même en 58.

  2. Basho

    Cette note me met mal à l’aise : elle semble en effet gaulliste que chrétienne.

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS