Dans le monde sans en être

Le chrétien est un capital-risqueur (fou)

Pour les non-croyants, l’un des motifs de la foi, serait de se “rassurer” devant l’angoisse de la mort en promettant un monde idéal post-mortem. Une idée que la marxisme-léninisme, généreuse idéologie athée, avait résumée en disant que la religion “est l’opium du peuple”. Voulant dire par là qu’elle anesthésiait les forces vives en promettant un paradis “plus tard”.

Il est difficile d’avoir une idée plus aux antipodes de la réalité… à tous le moins en ce qui concerne le christianisme. En effet, pour un chrétien, il y a certes l’espérance d’une vie éternelle mais elle n’a rien de gagnée. Tout le monde n’ira pas au paradis. Pour cela, il faut être associé aux mérites gagnés pour nous par le Christ. Pour y être associé, il faut s’identifier au Christ et donc lutter.

Soyons rapide et osés : La vie du chrétien est une lutte, une milice. Une lutte qui vise à gagner une vie qui n’a rien de certaine : la vie éternelle est espérée, elle n’est pas due. Et c’est dans cette espérance que naît la vocation de capital-risqueur du chrétien. Le chrétien s’attache toute sa vie à vivre en cohérence avec sa foi, dans l’espérance de la vie en Dieu. Mais – humainement – rien ne lui indique qu’il en bénéficiera, que ce soit dans l’absolu (y-a-t-il une vie après la mort ?), ou en relatif (mes actes vécus dans la foi me permettront-ils d’obtenir, par la grâce de Dieu, la vie éternelle ?).

La vie éternelle : un pari

Pascal a fort bien formulé cette problématique dans ses pensées, à travers le maintenant bien connu “Pari” :

« Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à engager : votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude ; et votre nature a deux choses à fuir : l’erreur et la misère. Votre raison n’est pas plus blessée, en choisissant l’un que l’autre, puisqu’il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. » (Pascal, Pensées, 1670).

On pourrait nuancer le propos de Pascal, en se disant qu’aujourd’hui une personne recherche, derrière le “bien”, des biens charnels. En se mettant à la place d’une telle personne, une alternative se propose à lui : soit vivre les vertus pleinement et renoncer à certains plaisirs, en vue du Royaume de Dieu. Soit, vivre pleinement tous les plaisirs charnels, selon le mots de St Paul “Mangeons et buvons, car demain nous mourrons”.

Il y a donc bien un enjeu pour nos contemporains. Mais s’il n’y a pas d’enjeu, il n’y a pas d’investissement. Un capital-risqueur sait qu’il peut complètement perdre son investissement. Mais c’est sans doute ce risque même qui le force à investir : il est presque grisé par l’opportunité du gain et aura tendance à plus facilement admettre le risque de tout perdre.

Développons un peu ce point : qu’ai-je à engager, ou pour mieux dire “qu’ai-je à investir” ? Pascal nous l’indique “votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude” La très fameuse parabole des talents nous donne une réponse. Les français ont eu tendance à faire des raccourcis sémantiques en réduisant le talent (somme d’argent) au talent (vertu ou capacité humaine).

Risquer le capital, pour le faire fructifier

En fait, le talent de la parabole concerne le don de la Création, dont notre propre personne fait partie. Dieu nous donne la Création et nous donne à nous même. Il s’attend à ce que nous développions la Création (comme d’ailleurs Yahvé-Dieu le demande dans la Genèse) et notre propre être (corps, âme, volonté, intelligence…), afin que nous accomplissions notre nature : Lui ressembler.

Que nous dit donc la parabole des talents : les deux premiers serviteurs investissent le capital et finissent par doubler la mise. Ils ont pris un risque qu’ils n’étaient pas obligés de prendre. Le maître s’en va, sans leur demander de faire fructifier le bien. Mais ils se doutent bien que, s’ils le font fructifier, ils se feront bien voir de leur maître. Ils ont l’espérance d’une récompense, mais aucunement la certitude de bien faire. Ils font usage de leur liberté, de leur intelligence, de leur raison.
Nul ne sait ce qui se serait passé, si leur investissement avait été calamiteux, mais là n’est pas le sens de la parabole.

Nous savons par contre ce qui se passe, lorsque le serviteur reste dans la peur du maître : il ne fait pas fructifier le bien, car le maître “est dur”, il “moissonnes là où [il n’a] pas semé]”. Il est totalement resté paralysé par la peur de mal faire. C’est à peu prêt ce que dénonce le pape François dans Evangelii gaudium

“Plus que la peur de se tromper j’espère que nous anime la peur de nous renfermer dans les structures qui nous donnent une fausse protection, dans les normes qui nous transforment en juges implacables, dans les habitudes où nous nous sentons tranquilles, alors que, dehors, il y a une multitude affamée, et Jésus qui nous répète sans arrêt : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mc 6, 37).” (Evangelii gaudium, n°49)

Le pape François nous ouvre également ici une perspective : le talent, ce n’est pas seulement la Création, notre personne : c’est la bonne nouvelle, du kérygme, ce “trésor caché dans un champ”. Nous devons faire fructifier ce trésor en l’annonçant à tous, au risque de nous tromper parfois. Et si nous avons peur, ayons au moins l’audace de le confier à quelqu’un qui saura le développer pour nous (le banquier de la parabole : quelqu’un qui acceptera de prier pour notre salut) ou nous donner conseil pour le faire.

Comment investir ?

Là encore, c’est l’Evangile qui nous donne la réponse : “Voici que le semeur est sorti pour semer” (Matt, 13, 3). Le semeur jette le grain à la volée. Il y a sans doute quelque chose d’assez invraisemblable mais le principe est ici de balancer le capital par les fenêtres, en se disant qu’il y aura de toutes façons un ROI… et quel ROI. Le Christ parle de “l’un cent, l’autre soixante, l’autre trente”. Cela représente un rendement de “3000, 6000, 10 000 pour cent”. Quel broker peut aujourd’hui proposer un tel rendement ?

Pourquoi un tel rendement ? Que fait le semeur : il lance son grain à la volée. Ce grain, c’est à la fois nous, mais aussi la Bonne nouvelle.

Nous, parce que nous somme la semence que le Christ envoie de part le monde, pour en tirer un fruit plus grand. Mais pour donner ce fruit, il faut mourir, mourir pour laisser le Christ germer en nous et donner ce fruit : le Royaume de Dieu.

La bonne nouvelle, parce qu’à notre tour nous semons, au risque que le grain se perde dans une terre non fertile.

On dit souvent qu’il y a un rapport direct entre le risque de l’investissement et le rendement obtenu. Notre mort, la mort de notre ego, de notre concupiscence est l’objet du risque. Le Royaume de Dieu est le rendement obtenu. Chose étonnante : pour gagner, il faut perdre.

Dans quels projets investir ?

Investir, c’est bien, mais où : dans quelles startups ? Quels marchés ? Le Christ encore nous répond : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir.” (Matt, 25, 34-36)

Les startups dans lesquelles il faut investir, ce sont les pauvres, les prisonniers, les malades… ça ne paraît pas comme ça, mais ce sont ceux qui auront le meilleur rendement, justement parce qu’il ne sont en aucune manière en mesure de rendre ce qu’on leur donne

Si l’Église entière assume ce dynamisme missionnaire, elle doit parvenir à tous, sans exception. Mais qui devrait-elle privilégier ? Quand quelqu’un lit l’Évangile, il trouve une orientation très claire : pas tant les amis et voisins riches, mais surtout les pauvres et les infirmes, ceux qui sont souvent méprisés et oubliés, « ceux qui n’ont pas de quoi te le rendre » (Lc 14, 14). Aucun doute ni aucune explication, qui affaiblissent ce message si clair, ne doivent subsister. Aujourd’hui et toujours, « les pauvres sont les destinataires privilégiés de l’Évangile », et l’évangélisation, adressée gratuitement à eux, est le signe du Royaume que Jésus est venu apporter. Il faut affirmer sans détour qu’il existe un lien inséparable entre notre foi et les pauvres.” (Evangelii gaudium, n°48).

La doctrine de “l’investissement total”

Il y a un certain nombre de différences entre l’investissement humain et l”investissement divin. Ces différences font de l’investissement divin, un investissement bien plus extrême que tout investissement humain, par le degré et le périmètre du risque autant que par le gain attendu.

Quelles sont ces différences ?

  • La première c’est que l’investisseur humain peut avoir un gain plus ou moins certain, à plus ou moins long terme. En général, un investissement risqué est à court terme, tandis qu’un investissement moins risqué se fait à plus long terme. L’investissement divin est un investissement (très) risqué à long terme, puisqu’on ne peut en espérer les gains qu’à la fin de la vie.
  • La seconde est que le risque de l’investissement humain peut être mesuré. Il est possible d’évaluer des gains et donc de tempérer le risque. Le gain de l’investissement humain lui, dépend de critères non-quantifiables et difficiles à évaluer par soi même : la correspondance à la grâce divine, l’identification au Christ, la conscience de la filiation divine…
  • La troisième est que le risque de l’investissement humain peut être contrebalancé par d’autres investissements moins risqués. L’investissement divin, lui, exige que tout le capital soit investi dans des projets “divins”.
  • La quatrième est que l’investisseur humain doit attendre le terme de son investissement pour en percevoir le gain. L’investisseur divin, lui, peut percevoir les “arrhes” de son gain, comme l’indique Saint Paul, aux Ephésiens “C’est en lui que vous aussi, après avoir entendu la Parole de vérité, l’Évangile de votre salut, et y avoir cru, vous avez été marqués d’un sceau par l’Esprit de la Promesse, cet Esprit Saint, qui constitue les arrhes de notre héritage, et prépare la rédemption du Peuple que Dieu s’est acquis, pour la louange de sa gloire.” (Eph, 1, 13-14). Ces “arrhes” ce sont les dons et fruits de l’Esprit-Saint, qui nous donnent l’aperçu de ce que nous pouvons espérer au terme de notre investissement.
  • La cinquième est que l’investisseur humain mise (en général), son propre capital. L’investisseur divin, qui considère avoir tout reçu, mise le capital d’un autre : Dieu, qui n’est autre que le fondateur de la startup dans laquelle l’investisseur divin mise son capital.
  • La sixième est que, l’investisseur humain mise un capital “matériel”. Si ses relations sociales et ses pensées peuvent être affectées par cet investissement, ce ne sera en général qu’un effet de bord. Met pour l’investisseur divin, le matériel, les relations sociales, l’intériorité de l’homme, sont le capital même qu’il investit en vue du Royaume des cieux. “Jésus déclara : « En vérité, je vous le dis, nul n’aura laissé maison, frères, sœurs, mère, père, enfants ou champs à cause de moi et à cause de l’Évangile, qui ne reçoive le centuple dès maintenant, au temps présent, en maisons, frères, sœurs, mères, enfants et champs, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle.” (Marc, 10, 29-30)

Le non-croyant : un socialiste ?

Comme le disait bien Margaret Thatcher, “Le socialisme ne dure que jusqu’à ce que se termine l’argent des autres.” Cela nous renvoie directement à la parabole de l’enfant prodigue.

Peu de jours après, rassemblant tout son avoir, le plus jeune fils partit pour un pays lointain et y dissipa son bien en vivant dans l’inconduite.” (Lc, 15, 13). Le fils prodigue peut renvoyer au non-croyant, qui reçoit comme les autres, sa part d’héritage. Il pourrait les faire fructifier au sein de l’entreprise paternelle, mais il préfère séparer le capital pour le consommer. Le père n’étant pas mort, ce capital lui appartient toujours. Le fil prodigue va donc dépenser l’argent de son père, qui lui est destiné.

Mauvais calcul, s’il avait attendu le partage officiel, ses gains auraient été multipliés. Car le meilleur investisseur c’est encore le Père. Il sait où placer l’argent et nous guide – par l’Esprit-Saint – dans notre entreprise d’investissement.

Il ne faut pas nous leurrer : nous sommes tous, quelque part, un peu socialistes : nous avons tous tendance à dépenser le bien paternel, avant de nous rendre compte, penauds, qu’il ne nous reste plus rien. Mais qu’importe, même le capital-risqueur se trompe parfois. Sa force est alors dans sa capacité à rebondir et à reprendre les affaires avec plus d’entrain.

Allons !

A nous maintenant d’imaginer ce que nous allons investir : en général, c’est justement le bien que nous voudrions garder pour nous, qu’il nous faut risquer sur le marché divin. Allons nous nous lancer ?

Skeepy

2 réponses à “Le chrétien est un capital-risqueur (fou)”

  1. Benoît

    Super article ! (même si la pointe contre le socialisme était un peu facile :–)
    Risquons !

  2. Scons Dut

    C’est un drôle de développement du pari de Pascal : )

    Cependant, je n’ai pas très bien compris le paragraphe sur le socialiste … Après tout, quand le fils prodigue revient, le père l’accueille avec une fête. Qu’est-ce que ça implique ?

    sd

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