Dans le monde sans en être

Daech : la caricature ne rend pas service à la vérité

Un article de l’édition suisse du 20 Minutes, repris par la cathosphère française, faisait récemment état de décapitations d’enfants chrétiens irakiens, par les miliciens de Daech (acronyme de l’État islamique en arabe). L’information émanait du pasteur anglican Andrew White.

 Le Vicaire de Bagdad: info ou intox ?

Ce dernier est un personnage connu des médias anglo-saxons. Britannique, pentecôtiste converti à l’anglicanisme, il a appris l’arabe et l’hébreu en Israël. Il fut envoyé en 2005 comme recteur de l’église anglicane Saint-George de Bagdad, où il officia jusqu’en 2007, avant d’y retourner par intermittences jusqu’à l’été 2014. Les menaces de mort dont il fit l’objet et sa sclérose en plaques ont fait de Andrew White une figure héroïque. Les médias anglo-saxons l’appellent le “Vicaire de Bagdad” (vicaire, dans l’anglicanisme, est l’équivalent du prêtre de paroisse), et utilisent ses propos comme informations de première main.

Pourtant, le témoignage de l’ecclésiastique n’est pas toujours fiable. Outre le fait qu’il s’est affiché avec des personnalités du régime d’occupation américain en Irak, comme Paul Bremer, qui fit dissoudre le Parti Baas et l’armée irakienne en 2003, il a plusieurs fois affirmé des informations fausses. En août dernier, il avait déclaré que les miliciens de Daech avaient “coupé en deux” un enfant de cinq ans qu’il avait lui-même baptisé. Il précisait que l’atrocité avait eu lieu à Qaraqosh, ville chrétienne conquise par Daech. Cette affirmation avait été couplée aux dires de Mark Arabo, homme d’affaires américain d’origine irakienne, comme quoi Daech avait décapité des enfants chrétiens à Mossoul.

Un démenti du Patriarche Chaldéen

Tout cela avait été rigoureusement démenti par le Patriarche de l’Église chaldéenne catholique Mgr Louis Sako, basé à Bagdad, à qui se rattachent la plupart des chrétiens d’Irak. Interrogé par Aleteia, il expliquait: “Aucune décapitation. A Mossoul, de l’argent a été volé, mais les chrétiens n’ont pas été attaqués physiquement. Il y a eu un exode de masse et beaucoup de panique dans la plaine de Ninive. Les personnes ont été littéralement chassées de leurs propres villages“.

Le prélat a également démenti les crucifixions de chrétiens lors de l’offensive de Daech dans la plaine de Ninive en juin dernier. Les chrétiens tombés sous le pouvoir des djihadistes ont été sommés de se convertir à l’islam, rackettés, puis expulsés de force. Mais ils n’ont pas massacrés. La ville de Qaraqosh n’a pas été le lieu d’exécutions sommaires. En revanche, les Yézidis ont été largement pris pour cible. Ils sont considérés par les djihadistes comme des hérétiques irrécupérables, contrairement aux chrétiens, à qui une conversion forcée est “offerte”. Les femmes yézidies capturées sont ainsi traitées comme des esclaves sexuelles. Les Yézidis comptent toutefois sur leur propre milice pour se défendre.

La guerre asymétrique de Daech

Daesh pratique une guerre asymétrique. Ses hommes ont procédé à l’expulsion massive des chrétiens de Mossoul et des villes environnantes, pour paralyser les communications de l’ennemi, et semer la panique chez les civils. Ils ont pu faire main basse sur leurs biens, y compris les téléphones et ordinateurs laissés par les réfugiés: les djihadistes s’en servent parfois pour appeler leurs propriétaires, afin de les menacer et les décourager de revenir. Daech a également systématiquement miné les villes conquises, en cas de contre-attaque ennemie. Une stratégie de la guerre asymétrique et aussi psychologique: les réfugiés n’ont plus espoir de retrouver leurs habitations.

Ces nuances n’excusent bien sûr en rien Daech et ses sbires. Leur crime est d’avoir chassé et dépossédé les chrétiens et d’avoir cherché à exterminer les Yezidis et autres minorités “hérétiques” à leurs yeux. Les églises de Mossoul et Qaraqosh sont transformées en mosquées ou désaffectées, plus rarement détruites. Daech a imposé son régime de terreur sur les territoires qu’il contrôle, y compris aux musulmans locaux. Quant à la guerre qu’ils mènent, elle est d’une rare violence comme par exemple à Kobane.

La prudence est donc de mise, avec les informations qui arrivent d’Irak. Le fait que Daech ne massacre pas systématiquement les chrétiens peut chagriner l’image cauchemardesque qu’il faudrait avoir des djihadistes, mais les images d’Epinal ne rendent pas service à la vérité.

Des chrétiens parmi Daech ?

Ajoutons, pour la complexité, qu’il y aurait quelques chrétiens dans les rangs de Daech, parmi les groupes baasistes. Ils seraient des anciens cadres des services secrets de Saddam Hussein. Le Parti Baas est nationaliste et s’affirme laïque, même s’il repose sur une alliance de musulmans sunnites et soufis, marginalisés par le régime chiite de Bagdad. Alliés avec les djihadistes dans leur prise de Mossoul, les baasistes se sont rapidement retournés contre eux. Des affrontements ont eu lieu entre Daech et les nostalgiques de Saddam Hussein. L’alliance contre nature a cependant été reformée, suite aux frappes de l’Occident et du régime de Bagdad contre les insurgés.

Pierre Jova

2 réponses à “Daech : la caricature ne rend pas service à la vérité”

  1. Benoît

    Merci à Pierre de rappeler la vérité factuelle, qui suffit a elle seule susciter notre indignation.
    Précisons tout de même que l’article parle de la situation en Irak. Le Daesh est cependant étalé sur plusieurs territoires et en Syrie, les crucifixions de chrétiens ont , hélas, réellement eu lieu.
    ( http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/04/18/97001-20140418FILWWW00393-syrie-des-crucifixions-de-chretiens.php )

    De tout notre coeur prions pour la conversion des hommes du Daesh.

  2. Pierre Jova

    Tout à fait, voilà pourquoi il est important de faire une distinction entre le Daech “syrien” et le Daech “irakien”: ce dernier semble moins infiltré par les combattants étrangers fanatiques. La présence d’éléments religieusement moins extrémistes au sein du Daech irakien (tribus sunnites, Baasistes) peut aussi être un facteur de “modération” (toutes proportions gardées). Cela doit également dépendre des commandants locaux de Daech. A Raqqa (Syrie), les chrétiens ont été expulsés ou contraints de payer la taxe, comme à Mossoul.

    Enfin, la vision des chrétiens est différente en Syrie et en Irak. En Syrie, ils sont directement associés au régime “impie” de Bachar el-Assad (qui avait confié le commandement de l’armée à un chrétien, depuis assassiné par un islamiste, pour les forcer à rejoindre son camp). En Irak, ils sont neutres dans la guerre chiite-sunnite, les liens de certains avec Saddam Hussein n’est pas blâmable (puisque la lutte est contre le nouveau régime proaméricain), et ils sont surtout considérés comme des proies faciles, sans milices pour les protéger.

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS