Dans le monde sans en être

Éducation : le « grand malaise »

Les symptômes d’une crise

En septembre 2014, l’Unicef publiait un rapport, issu d’une consultation nationale auprès des jeunes de 8 à 18 ans, intitulé « Le grand malaise ». Y apparaissaient les symptômes d’une crise de la jeunesse particulièrement aiguë : entre autres chiffres alarmants, 43% des jeunes entre 15 et 18 ans seraient en état de souffrance psychologique, 11% ayant déjà tenté de se suicider 1http://www.unicef.fr/contenu/actualite-humanitaire-unicef/2014/09/23/consultation-nationale-des-6-18-ans-ecoutons-ce-que-les-enfants-ont-nous-dire-22.. Parallèlement, le ministère de l’Intérieur relève une augmentation et un rajeunissement troublants de la délinquance chez les mineurs 2http://www.senat.fr/rap/r01-340-1/r01-340-15.html. Ces informations sont signalées comme provenant du ministère de l’Intérieur.. Enfin, le malaise semble également grandissant du côté des éducateurs, parents et professeurs – comme le révèle la très médiatisée crise de recrutement de l’Education nationale. Force est donc de constater, d’un côté comme de l’autre, que nous nous trouvons face à une crise de l’éducation de grande ampleur, reçue de plein fouet par la jeune génération. Il apparaît dès lors essentiel de reconnaître et de dénoncer les erreurs commises, afin de repenser le sens profond de l’éducation.

Éducation : le sens d’un cheminement

Qu’est-ce que l’éducation ? L’éducation – e-ducere, « conduire hors de » – est d’abord l’activité par laquelle l’adulte conduit l’enfant à quitter sa condition infantile qui est à la fois une condition d’impuissance, puisque l’enfant n’a pas encore développé toutes ses capacités, et d’irresponsabilité, puisque, pour cette raison, il n’est pas encore tenu de répondre de ses actes. Mais quitter n’a aucun sens si ce n’est pour se diriger vers un but nouveau ; ce but, dans le cas du cheminement de l’éducation, c’est la condition adulte : non pas une condition adulte abstraite et générale, mais incarnée dans une société concrète, dans un « monde ». En effet, l’enfant ne se définit pas seulement comme un futur être humain (représentant de son espèce) adulte – auquel cas le temps et la satisfaction des seuls besoins vitaux suffiraient à son développement – mais encore comme le futur acteur d’un « monde humain », fait de culture et d’institutions : un monde donc qui le précède, dans lequel il fait irruption, où il est appelé à vivre et s’épanouir, et qu’il est susceptible de changer. L’éducation vise alors au développement des capacités personnelles de l’enfant, c’est-à-dire à la fois proprement humaines – intelligence et volonté, liberté et responsabilité – et individuelles, caractérisées par une personnalité unique et des talents particuliers, en harmonie avec la société concrète dans laquelle il est né. A bien des égards donc, l’éducation apparaît comme une inducation, c’est-à-dire l’introduction progressive, par l’éducateur-adulte, de l’enfant, en fonction du développement de ses capacités personnelles, dans un monde où il est appelé à vivre, s’épanouir et agir, de manière libre et responsable.

Pourquoi l’éducation contemporaine ne remplit-elle plus ce rôle ? Comment en est-on arrivé à ce point de malaise ? Pourquoi la jeunesse d’aujourd’hui en est-elle particulièrement affectée ? Hannah Arendt, analysant la « crise de l’éducation »3Cf. Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972 – Between past and future, 1961 -, chap. 5 « La crise de l’éducation » sur lequel cet article s’appuie en particulier., avait déjà dénoncé, il y a plus d’un demi siècle, l’idéologie pédagogique qui l’a provoquée : une idéologie, c’est-à-dire un système organisé d’idées inadéquates à la réalité mais qui tendent à s’y substituer. En l’occurrence, c’est une conception dévoyée de l’enfance et de la jeunesse que l’on applique de manière volontariste et aveugle.

Au fondement de la crise : le « fabuleux » monde des enfants

En effet, la modernité a vu surgir, selon Philippe Ariès, le « sentiment de l’enfance 4Philippe Ariès, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien régime, Paris, Plon,1960. Cette thèse a néanmoins été très discutée par les historiens, notamment concernant l’opposition moderne à une conception médiévale de l’enfant comme « adulte miniature ». Reste cependant que le rapport à l’enfant s’est profondément transformé en se centrant sur lui. » et la conscience d’une particularité infantile, c’est-à-dire la reconnaissance et la prise en compte de caractéristiques différenciant l’enfant de l’adulte : notamment un certain nombre de besoins, mais aussi de pensées, de sentiments et de pratiques propres. L’idéologie pédagogique contemporaine, en radicalisant ce « sentiment de l’enfance », postule l’existence d’un « monde des enfants », essentiellement différent de celui des adultes : les différentes caractéristiques attachées à l’enfance sont conçues comme distinctes de celles de l’adulte non par leur degré ou leur ordonnancement mais par leur nature même, et donnent ainsi lieu à un « monde » à part entière, indépendant de celui des adultes. Ce monde des enfants s’instituerait spontanément en société : une société naturelle des enfants qui s’organiserait d’elle-même, et qui, tout en apparaissant comme le miroir de celle des adultes, serait parfaitement autonome – c’est-à-dire régie par ses lois propres, et donc capable de se gouverner par elle-même 5Cette idéologie semble donc d’une part héritière d’une conception rousseauiste de la nature humaine, jugée plus authentique et moins dévoyée chez l’enfant. Elle se redouble d’autre part d’une conception sartrienne de la liberté comme auto-création, et donc d’un relativisme intergénérationnel quasi-absolu..

Quelles sont les conséquences pratiques de cette idée d’une « société des enfants » ? Tout d’abord, en interdisant à l’adulte d’exercer quelque autorité que ce soit, elle le laisse désemparé face au groupe des enfants. En effet, puisque la société des enfants est autonome, le rôle de l’adulte se limite à « accompagner » ce gouvernement des enfants. Le parent, l’éducateur, le professeur, perd alors l’une des premières sources de son autorité, à savoir l’autorité d’institution, c’est-à-dire la capacité de représenter le « monde des adultes » auprès de l’enfant : l’institution des adultes doit laisser place à l’auto-institution des enfants. Par là-même, l’enfant se trouve abandonné à sa propre solitude, en même temps qu’il est pris en otage par le groupe, qui lui interdit la découverte et l’exercice de sa liberté et de sa responsabilité personnelles.

Conséquences : solitude, impuissance et violence

En effet, l’idée d’une « société d’enfants » est une contradiction dans les termes puisque l’enfant, c’est d’abord celui qui ne parle pas (in-fans), c’est-à-dire celui qui n’est pas encore apte à la communication, celui qui n’a pas encore totalement développé sa capacité à la relation et donc qui, livré à lui-même, est incapable de vivre pleinement la communauté. Ainsi l’enseignement de la langue maternelle constitue-t-il un point clef de la question qui nous occupe. L’idéologie de l’auto-éducation 6Nous appelons par commodité« idéologie de l’auto-éducation » l’idée selon laquelle les enfants seraient aptes à s’instituer par eux-mêmes en société et ses applications pratiques. Néanmoins l’expression appropriée serait plutôt « idéologie de l’auto-institution des enfants » – puisqu’éduquer, c’est conduire hors de, ce qui implique un agent, l’éducateur, et un patient, l’éduqué. , appuyée sur l’idée fallacieuse d’une société naturelle des enfants, néglige dès lors de leur transmettre les outils nécessaires à la communication, et, à terme, les moyens de véritablement faire société. Elle s’accompagne en effet de la mise en œuvre d’une péda(déma)gogie infantilisante selon laquelle l’enfant devrait tout apprendre par le jeu, qui serait son activité naturelle et par laquelle il serait le mieux susceptible d’apprendre – non plus de recevoir mais de réinventer, de recréer – les outils indispensables à sa vie future. Elle dispense ainsi la société d’enseigner à l’enfant le savoir que des générations d’êtres humains ont mis des siècles à accumuler 7Comme le souligne le récent ouvrage de François-Xavier Bellamy, Les déshérités ou l’urgence de transmettre, Paris, Plon, 2014. , et de l’éduquer à l’activité par laquelle il acquiert le pouvoir de transformer son environnement et de créer les conditions propres à une vie vraiment humaine : le travail.

Des adultes stériles, des enfants orphelins : voilà ce que l’idéologie de l’auto-éducation, en interdisant la transmission de génération en génération, a produit. En même temps qu’elle l’isole, cette idéologie laisse l’enfant à la merci du groupe, dont il ne peut se désolidariser, se protéger, ni s’échapper par l’intermédiaire du monde des adultes : il se trouve ainsi abandonné à une tyrannie de la masse infiniment plus forte et contraignante que l’autoritarisme d’un seul, fût-il adulte. L’enfant, aggloméré au groupe, ne peut que s’y conformer (là où l’adulte peine à résister, comment le pourrait-il ?) : il n’a donc pas les moyens de découvrir et d’exercer sa liberté personnelle. Impuissant, ignorant des moyens d’expression qui lui permettraient à la fois de juger par lui-même de manière raisonnable et de communiquer paisiblement avec les autres, il est acculé au seul moyen naturellement à sa portée pour exprimer sa volonté et transformer son environnement : la violence – qu’il exerce, mais aussi qu’il subit.

L’idéologie de l’auto-éducation ne peut donc conduire qu’à ceci : l’émergence non pas d’une société organisée de manière autonome, mais d’un amas anarchique de jeunes régis par la loi du plus fort, incapables de s’intégrer au monde dans lequel ils surgissent, d’y vivre et de le faire vivre, c’est-à-dire de s’y reconnaître, de s’y épanouir et de le transformer. La hausse du taux de délinquance juvénile et sa relation indéniable avec l’illettrisme 8« Selon le ministère de l’Education nationale, ”La situation de dénuement culturel est particulièrement marquée chez les jeunes détenus de moins de 18 ans. 80 % d’entre eux sont sans diplôme et près de la moitié en échec au bilan lecture proposé pour le repérage systématique de l’illettrisme. Plus de 10 % relèvent de l’illettrisme”. » http://www.senat.fr/rap/r01-340-1/r01-340-124.html. témoignent tout à la fois de cette perte de la capacité de communication paisible et raisonnable, de cette asociabilité et de ce sentiment d’impuissance chez les jeunes 9Il est remarquable qu’aujourd’hui l’évolution pénale aille dans le sens de l’extension de ce statut de l’enfance (minorité) jusqu’au-delà de la majorité législative : ainsi le jeune, qui n’est plus considéré comme un citoyen en devenir d’une société déterminée, dans laquelle il est né et dont les lois le précèdent, mais comme le fondateur d’une cité nouvelle auto-instituée, n’est pas préparé à assumer les devoirs liés à ce statut : il se trouve dès lors exempté des devoirs qui incombent au citoyen et voit sa condition d’« enfant », juridiquement irresponsable, prolongée. – toutes choses qui, sinon justifient, du moins expliquent les comportements revanchards des jeunes envers le monde des adultes, dont les médias relaient régulièrement l’information.

« Qui saura leur enseigner la vertu propre à l’homme et au citoyen ? 10Pour reprendre l’interrogation que Platon met dans la bouche de Socrate, dans l’Apologie.  »

Des jeunes malheureux dans une société en crise : un appel à notre responsabilité !

Solitude de l’individualisme et violence de l’anarchisme, impuissance et conformisme propres à la dictature des masses : l’idéologie de l’auto-éducation empêche les jeunes de développer ces facultés propres à l’humanité que sont la sociabilité et la liberté. Ce faisant, elle leur interdit l’accès à une vie proprement humaine et heureuse. Encore s’agit-il de garder à l’esprit qu’une idéologie ne naît pas d’elle-même comme par génération spontanée ; elle n’existe que par la pensée d’êtres humains bien vivants, bien réels, qui la produisent, l’alimentent, la mettent en œuvre, l’imposent ou la laissent s’imposer : aussi la crise qui touche de plein fouet la jeune génération est-elle d’abord un appel lancé à notre propre responsabilité.

On a reproché – à raison ou à tort – aux époques passées de traiter les enfants en « adultes miniatures » ; il est nécessaire aujourd’hui de prendre conscience qu’à l’inverse, une cristallisation de l’enfant dans la condition infantile, quand bien même elle aurait l’honorable intention de tenir compte de ses besoins spécifiques, interdit en fait sa compréhension profonde et dénature le sens de l’éducation – une évidence qui saute aux yeux si l’on se souvient qu’éduquer, c’est conduire l’enfant hors de sa condition infantile et l’introduire dans le monde des adultes. On a reproché aux éducateurs d’imposer aux enfants des contraintes d’adulte, bien loin de la « spontanéité », de la « créativité » infantiles : c’est oublier que l’enfance ne prend son sens que comme mouvement vers l’âge adulte comme vers son terme ; c’est oublier surtout qu’un enfant n’est vivant, en développement, dynamique, que dans la mesure où il se situe dans ce grand mouvement du passage de l’enfance vers l’âge adulte. Le condamner à rester emmuré dans le monde de l’enfance, c’est tuer à sa source même toute vitalité infantile, ce grand élan de l’enfant vers le plein accomplissement de lui-même.

Faust Malloizel

Notes :   [ + ]

1. http://www.unicef.fr/contenu/actualite-humanitaire-unicef/2014/09/23/consultation-nationale-des-6-18-ans-ecoutons-ce-que-les-enfants-ont-nous-dire-22.
2. http://www.senat.fr/rap/r01-340-1/r01-340-15.html. Ces informations sont signalées comme provenant du ministère de l’Intérieur.
3. Cf. Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972 – Between past and future, 1961 -, chap. 5 « La crise de l’éducation » sur lequel cet article s’appuie en particulier.
4. Philippe Ariès, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien régime, Paris, Plon,1960. Cette thèse a néanmoins été très discutée par les historiens, notamment concernant l’opposition moderne à une conception médiévale de l’enfant comme « adulte miniature ». Reste cependant que le rapport à l’enfant s’est profondément transformé en se centrant sur lui.
5. Cette idéologie semble donc d’une part héritière d’une conception rousseauiste de la nature humaine, jugée plus authentique et moins dévoyée chez l’enfant. Elle se redouble d’autre part d’une conception sartrienne de la liberté comme auto-création, et donc d’un relativisme intergénérationnel quasi-absolu.
6. Nous appelons par commodité« idéologie de l’auto-éducation » l’idée selon laquelle les enfants seraient aptes à s’instituer par eux-mêmes en société et ses applications pratiques. Néanmoins l’expression appropriée serait plutôt « idéologie de l’auto-institution des enfants » – puisqu’éduquer, c’est conduire hors de, ce qui implique un agent, l’éducateur, et un patient, l’éduqué.
7. Comme le souligne le récent ouvrage de François-Xavier Bellamy, Les déshérités ou l’urgence de transmettre, Paris, Plon, 2014.
8. « Selon le ministère de l’Education nationale, ”La situation de dénuement culturel est particulièrement marquée chez les jeunes détenus de moins de 18 ans. 80 % d’entre eux sont sans diplôme et près de la moitié en échec au bilan lecture proposé pour le repérage systématique de l’illettrisme. Plus de 10 % relèvent de l’illettrisme”. » http://www.senat.fr/rap/r01-340-1/r01-340-124.html.
9. Il est remarquable qu’aujourd’hui l’évolution pénale aille dans le sens de l’extension de ce statut de l’enfance (minorité) jusqu’au-delà de la majorité législative : ainsi le jeune, qui n’est plus considéré comme un citoyen en devenir d’une société déterminée, dans laquelle il est né et dont les lois le précèdent, mais comme le fondateur d’une cité nouvelle auto-instituée, n’est pas préparé à assumer les devoirs liés à ce statut : il se trouve dès lors exempté des devoirs qui incombent au citoyen et voit sa condition d’« enfant », juridiquement irresponsable, prolongée.
10. Pour reprendre l’interrogation que Platon met dans la bouche de Socrate, dans l’Apologie.

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