Dans le monde sans en être

Un livre indéfendable : “Médecin catholique, pourquoi je pratique l’euthanasie”

Il y a d’abord ce titre, qui sonne comme une provocation :  Médecin catholique, pourquoi je pratique l’euthanasie (Corinne Van Oost, Médecin catholique, pourquoi je pratique l’euthanasie, Plon). On sent comme un parfum de scandale, une odeur de soufre, une bombe destinée à faire le buzz sur les réseaux sociaux et à dynamiter les repas de famille…

Puis vient le doute : les titres de livres ne sont-ils pas souvent de simples produits d’appel marketing, dont sont dépossédés les auteurs mêmes ? Alors on se décide à dépasser l’effroi suscité par la couverture, pour approcher du contenu.

On découvre d’abord la personnalité de Corinne Van Oost. Née en France, elle vit en Belgique depuis une vingtaine d’années. Mère de famille, elle affiche un CV catholique conséquent : coopération en Afrique, engagement dans une communauté nouvelle, pratique régulière… « J’ai toujours  cherché du côté de Dieu », affirme-t-elle.

Jeune médecin, marquée par la mort de sa sœur à 18 ans, elle s’oriente vers les soins palliatifs, se forme à la maison Jeanne Garnier à Paris, modèle du genre. A l’origine, fidèle à leur philosophie et à ses convictions chrétiennes, elle est opposée à l’euthanasie. Lorsque le débat sur la loi s’engage en Belgique au début des années 2000, elle se mobilise contre la dépénalisation.

Très vite toutefois, elle est confrontée à des situations complexes et douloureuses, et fait face à des demandes d’euthanasie. Une première fois, en dehors de tout cadre légal, elle y accède, pour une malade atteinte de la maladie de Charcot. Puis vient la loi, en 2002. Les convictions de Corinne Van Oost sont alors ébranlées. Il lui apparaît que d’autres philosophies que la sienne sont entendables. Alors que l’objection de conscience est autorisée, elle et son équipe choisissent d’appliquer la loi, de répondre aux demandes, tout en souhaitant « éviter un maximum d’euthanasies effectives » grâce aux soins palliatifs. Il s’agissait selon elle de « prendre le risque », de ne pas se couper de ceux qui demandent l’euthanasie, de les accompagner, jusqu’à, le cas échéant, procéder à l’acte. L’euthanasie étant alors « un échec ».

Un échec, oui, mais pas forcément un mal… Au long des pages, l’auteur renie toute forme de culpabilité à l’égard de ce geste : « Je n’ai jamais eu l’impression de supprimer mon patient. » On entre alors dans la contradiction permanente. « Le geste me blesse toujours parce qu’il n’est pas intrinsèquement bon, mais il peut être juste de se laisser blesser ». Jusqu’à l’énormité: « L’interdit du meurtre est et doit rester un principe fondateur de la société. Mais cet interdit ne renvoie pas au contexte de la fin de vie et de la maladie. » Ou un peu plus loin : « Dans l’euthanasie, ce n’est pas moi qui tue mon  patient, c’est la maladie ». Un crescendo dans l’irrationalité et le déni qui fait froid dans le dos ; mais est-ce évitable lorsque l’on a mis le doigt dans l’engrenage ? Assurément, un basculement s’est fait dans l’esprit de l’auteur, qui peut écrire aujourd’hui : « Il y a un mal plus grand que l’euthanasie : c’est de ne pas écouter la supplique d’autrui. Je pense désormais qu’une société qui admet l’euthanasie est une société qui a gagné en humanité. »

Comment peut-on brandir l’étendard de la foi tout en assumant de telles professions ? C’est pourtant ce à quoi s’emploie l’auteur, qui explique avoir prononcé des vœux dans le cadre de sa communauté il y a quelques années, confronter ses positions avec d’autres chrétiens, se former dans des lieux d’Église, et entend la faire évoluer sur le sujet… Son argument : le « primat de la conscience », qui autorise une distorsion entre les principes et la pratique : « l’euthanasie n’est pas une bonne chose (…). Mais dans les situations concrètes, le croyant doit faire appel à son for intérieur ». Jusqu’à bafouer un commandement fondamental ?

C’est finalement la notion de moindre mal qui fait le cœur de la « défense » de l’auteur, et qui pourrait, par moments, nous rendre indulgents. Placée dans un système transgressif, elle dit s’efforcer  de « sauver » ce qui peut l’être, et donne des exemples de personnes, qui, finalement, ont renoncé à l’euthanasie à son contact. Récusant  la notion de « droit » à l’euthanasie, propre aux associations militantes, elle la perçoit comme un dernier recours. Sans voir que lorsque le verrou a sauté, il n’y a aucune limite qui tienne longtemps… Y compris en soi-même. « Je reconnais que pratiquer l’euthanasie, c’est risquer de s’y habituer », concède-t-elle. Et lorsqu’à la fin du livre, l’auteur affirme qu’il règne autour des euthanasies une « humanité extraordinaire », avec le sentiment du « devoir accompli », on réalise que l’anesthésie morale est peut-être déjà bien à l’œuvre.

Si l’on doit éviter de juger la personne, un jugement sévère s’impose sur cet ouvrage qui sonne comme un plaidoyer, une justification.  Parce qu’il laisse entendre que l’euthanasie est compatible avec la médecine ( !), avec les soins palliatifs (!!), et avec la foi chrétienne (!!!), ce livre peut faire beaucoup de mal parmi le public chrétien, auquel, de toute évidence, il est destiné. Il risque de semer le doute, de créer la division, d’abaisser la vigilance, voire de faire basculer des hommes de bonne volonté qui se laisseront séduire par la « sincérité » de l’auteur, l’oscillation permanente entre la transgression et la bienveillance, les exemples parfois poignants, les réflexions pertinentes, les références spirituelles.

En même temps, parce qu’il est un témoignage parvenu d’un pays où l’interdit a sauté, il offre une édifiante démonstration des conséquences morales de la légalisation de l’euthanasie dans une société, y compris dans ses sphères les plus immunisées en apparence contre ce poison. De toute évidence, l’euthanasie légale pervertit la dynamique d’accompagnement de la fin de vie ; elle encourage la toute-puissance médicale ; elle pousse les professionnels et les familles  à des compromissions terribles ; elle accoutume insidieusement à la barbarie. Tout cela a de quoi, en France, nous mobiliser avec la plus grande énergie contre toute évolution comparable de la loi, et pour d’authentiques soins palliatifs. C’est peut-être le seul mérite de ce livre.

Cyril Douillet

5 réponses à “Un livre indéfendable : “Médecin catholique, pourquoi je pratique l’euthanasie””

  1. Incarnare

    Merci Cyril pour cette recension. Je n’ai pas lu le livre, mais les passages que tu cites sont éloquents.

    Ils montrent que l’auteur n’a pas seulement pris “l’habitude” de l’euthanasie, mais que celle-ci est en passe de devenir un habitus bien ancré, au point qu’il pervertit l’intelligence pour s’autojustifier..

  2. sophie

    Comme quoi, il vaut mieux ne pas être catho, on n’a moins d’état d’âme pour entende la souffrance de son prochain.

  3. Adrien M.

    On voit que certains repères ont sauté : ‘ne pas écouter la supplique d’autrui’. Toute supplique d’autrui n’est pas légitime du simple fait qu’elle soit une supplique d’autrui. Et si je la supplie de tuer qulequ’un d’autre, au nom de quoi s’arrêtera-t-elle ?

    N’ayant pas lu le livre, je m’interroge sur les conditions dans lesquelles elle a exercé son triste savoir-faire. Elle dit : “je n’ai jamais eu l’impression de supprimer un patient”. En quoi donc ont consisté ces “suppliques d’autrui” ? Les personnes auraient-elles même pensé lui adresser leur désir de mort si : 1) l’euthanasie, ou plutôt la mise à mort médicale, n’était pas une option ; 2) elles avaient su qu’elles feraient face à un refus catgorique ?

    Voilà encore un acte violant l’universalité désirable de tout acte, un acte qui ne peut se justifier qu’à force d’exceptions – un acte IMMORAL.

  4. jean-jacques canet

    merci de nous signaler ce livre j’ai commencé à le lire : c’est la cinquième colonne qui agit.

    Frontalement l’obstacle de l’interdit de l’euthanasie est haut, très haut, alors on sape le rempart, et on demande à des médecins qui n’ont aucune formation doctrinale de s’investir dans l’acte lui-même et ensuite d’écrire pour justifier l’injustifiable. Le pire étant que le jésuite théologien belge formé à l’Université de Louvain, médecin, est là comme caution.
    L’Eglise a clairement fait connaitre sa position : on ne l’écoute pas. C’est très grave. J’espère qu’il y aura une réponse par des médecins catholiques en communion avec l’enseignement de l’Eglise pour répondre à ce travail de sape des esprits.

  5. André Harreau

    Gabriel Ringlet, ancien vice-recteur de l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve, n’est pas jésuite.
    Pour Cyril: je respecte votre position (visiblement très fouillée et nuancée), mais permettez-moi, moi aussi catholique pratiquant, de ne pas souscrire à votre condamnation, finalement ”sans appel”, avec des insinuations, que je ressens comme perverses, du genre :”l’anesthésie morale est peut-être déjà bien à l’oeuvre”; si, comme moi, vous aviez rencontré (suffisamment longtemps) Corinne Van Oost et Gabriel Ringlet, vous ne pourriez plus écrire cela. Ce que je vous reproche, par contre, c’est de ne pas mentionner que Véronique Margron, théologienne et dominicaine, ancienne recteur de l’Université Catholique d’Angers, a, elle, rencontré Corinne Van Oost suffisamment longtemps pour accepter d’écrire la préface de son livre…Essayons de cheminer, tous ensemble, dans le respect. Ceci est d’autant important qu’il s’agit d’un domaine trop complexe pour n’avoir que des réponses binaires. Permettez-moi de vous rappeler que jusqu’à une date relativement récente, les responsables français de la médecine, refusaient l’usage de la morphine, considérée (toujours à juste titre) ,comme entraînant la mort plus ou moins rapidement…, d’où le retard de la France à s’engager dans les soins palliatifs qui usent de la morphine. Ma femme et moi, d’ailleurs, avons demandé par écrit que si nous sommes, un jour, dans le coma, on n’utilise pas la morphine pour nous soigner…
    André Harreau /mars 2018

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