Dans le monde sans en être

Un Te deum sous la mitraille

25 août 1944, fête de la Saint Louis. Après une semaine de combat entre les parisiens et l’occupant Allemand, et trois jours après l’arrivée dans Paris de la 2éme division blindée (2eme DB) dirigée par le général Leclerc, le général Von Choltitz, commandant la place de Paris, signe l’acte de réddition.

Paris est libérée. Libérée par elle-même et par les Forces Françaises Libres.

Le lendemain, Paris est en liesse. “Journée d’apothéose” titre l’Aube du 27 août 1944. 1L’Aube est le journal démocrate-chrétien fondé par Francisque Gay en 1931 et arrêté en 1940. Il reprend ce jour-là pour devenir l’organe des démocrates-chrétiens de la Résistance qui créeront très vite le MRP. Ce journal nous décrit cette journée de joie dans les rues de Paris : “Paris manifeste son amour et sa reconnaissance au Général de Gaulle” écrit Francisque Gay dans son édito. Le Général ravive la flamme sous l’Arc-de-Triomphe et il commence, accompagné du Président du CNR 2Conseil national de la Résistance, organe suprême de la Résistance intérieure. Son premier président a été Jean Moulin. Après l’arrestation de celui-ci, Georges Bidault fut désigné pour lui succéder. Georges Bidault, des généraux Leclerc et Koenig, et d’une foule de cadre de la résistance, à descendre à pied les Champs-Elysées, précédé de chars de la 2eme DB. Le défilé est improvisé, il n’a rien de nos défilés du 14 juillet réglés au millimètre près. Les parisiens sont massés aux bords de l’avenue et de la place de la Concorde, ils sont assis sur les trottoirs, les balustrades, ils se font la courte-échelle pour apercevoir le Général : c’est la joie de la victoire.

Mais où vont les chefs de la France Libre ?

Ils ne s’arrêtent sur la place de la Concorde. Ici, il n’y a pas l’estrade où s’installent le nos gouvernements contemporains pour assister à la suite du défilé de la fête nationale.

Non, ils ne s’arrêtent pas à la Concorde car ils vont vers l’île de la Cité, vers Notre-Dame de Paris pour assister à un Te deum 3Cérémonie religieuse d’action de grâce. : les chefs de la Résistance vont remercier Dieu pour la Libération de la capitale. Tous ensemble ils vont chanter le Magnificat, le cantique de Marie. Un chant ô combien révolutionnaire où Marie rend grâce à celui qui “renverse les puissants de leur trône” et “renvoie les riches les mains vides”… La Vierge est plus subversive qu’on le pense, et cela a fait dire à l’athée Maurras que le Magnificat était un “venin”.

Mais la guerre n’est pas fini et cette fête a été perturbée par l’ennemi. Lorsque les chefs de la France Libre allaient entrer dans Notre Dame, des coups de feu ont retenti. Des tireurs cachés sur les toits ont tenté d’assassiner de Gaulle et les autres résistants. “Le Te Deum sous la mitraille” titre l’article de l’Aube racontant cet évènement. Cette attaque n’a pas empêché ces hommes d’entrer dans la cathédrale pour rendre grâce.

Cet épisode est méconnu. Nous parlons peu de la cérémonie religieuse qui a suivi le défilé, et trop souvent le rôle des chrétiens dans la Résistance est minimisé.

Pourtant, de Gaulle était un catholique pratiquant. Le Président du CNR, Georges Bidault, successeur de Jean Moulin, était catholique engagé. Les généraux Leclerc, Koenig, de Lattre de Tassigny aussi. Il y a encore beaucoup d’autres exemples et les catholiques ont eu une place prépondérante dans la Résistance.

Et, nous oublions peut-être que le symbole de la résistance, la Croix de Lorraine, est la croix du Christ. Choisi en 1940 par l’amiral Muselier pour reconnaître les avions Français Libres, ce symbole faisait référence à Jeanne d’Arc. Mais avant d’être un symbole lorrain, cette croix était en Anjou où elle était nommé “La vraie croix” car elle avait la forme d’un reliquaire abritant des morceaux de la Croix du Christ, et reprenait la forme de celle-ci. La Croix de Lorraine s’est imposée dans les rangs de la Résistance et de Gaulle l’a tout de suite utilisée. Le Général souhaitait opposer à la croix gammée une autre croix. Le choix ne pouvait pas être meilleur : la croix du Christ avec un deuxième croisillon, celui de la pancarte où il est dit “Roi des Juifs”… De Gaulle et Muselier avaient-ils pensé l’emblème de la Résistance comme  un symbole s’opposant à l’antisémitisme nazi ? Je ne sais pas. Mais ce qui est certain : ces chrétiens ont agit en cohérence avec leur foi en refusant la victoire d’Hitler.

Et pourtant ces hommes ne se sont pas battus “au nom de Dieu” car on ne peut se battre en son nom. La résistance était comme la République : laïque. Elle a rassemblé dans ses rangs ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas. Mais ce symbole chrétien et le Te deum n’ont pas gêné les athées : il y a eu une fraternité dans la résistance. Une fraternité soudée dans le refus de la barbarie nazie.

Aujourd’hui nous fêtons les 70 ans de la Libération de Paris. Nous avons le regard tourné vers ces hommes qui ont choisi de se battre contre le IIIème Reich. Cette guerre était nécessaire. Elle a été terrible et, bien que justifiée, elle a été un malheur. Et pourtant il fallait la faire sinon le nazisme allait exterminer des peuples et en asservir d’autres : il fallait arrêter la barbarie.

Que l’exemple des alliés et de la France Libre puisse nous inspirer quand la barbarie s’installe dans le monde. C’est tout le sens de la fête d’aujourd’hui.

Charles Vaugirard

Notes :   [ + ]

1. L’Aube est le journal démocrate-chrétien fondé par Francisque Gay en 1931 et arrêté en 1940. Il reprend ce jour-là pour devenir l’organe des démocrates-chrétiens de la Résistance qui créeront très vite le MRP.
2. Conseil national de la Résistance, organe suprême de la Résistance intérieure. Son premier président a été Jean Moulin. Après l’arrestation de celui-ci, Georges Bidault fut désigné pour lui succéder.
3. Cérémonie religieuse d’action de grâce.

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