Dans le monde sans en être

Godzilla, figure de foi ?

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Je me suis toujours demandé comment les gens faisaient pour aller voir un film catastrophe sans avoir envie de parler d’eschatologie à la sortie. Si l’on prend la question à l’envers, les gros monstres qui peuplent l’Apocalypse ont un potentiel spectaculaire qui colle très bien au cinéma. En général les gros studios ne s’y trompent pas et connaissent la recette de la question métaphysique accompagnée d’un grand pop corn.Ce qui est encore plus intéressant, c’est quand un film Américain va chercher ses inspirations dans d’autres mythologies et croyances et arrive encore à en tirer quelque chose pour nous. Le récent film Godzilla, remake américain d’un monstre né dans le cinéma Japonais,  est de ceux-là.  Par ses origines,  le visible respect apporté par ses créateurs au matériel original, et par l’espace de son action, du Japon aux Etats Unis, il tente de créer un pont entre les deux cultures. Certes, on ne prétendra pas que Godzilla fait dans la subtilité, mais ça a le mérite de renouveler le genre.

Mythologies fondatrices

Revenons à l’origine des monstres géants. Le Godzilla original, en 1954, était une créature ancienne réveillée par des explosions atomique, revenant vers l’humanité pour la punir de son arrogance. En cela, elle s’inscrivait dans la croyance shintoïste dans les Kami, ces esprits de la nature qui peuplent le monde, naissent, vivent et meurent à la fois avec nous tout en ayant accès à un plan d’existence qui nous échappe.  Le Godzilla original revisitait précisément le thème des Kaiju, une famille de monstres qui expriment les forces de la nature qui nous dépassent. Les Kaiju sont neutres, tantôt ennemi de l’homme tantôt bienveillants. Ils ne viennent pas forcément punir les hommes mais se posent parfois en protecteur de la nature. Si nous autres occidentaux ne sommes pas très familiers de ces concepts, nous pouvons les retrouver dans beaucoup d’autres films asiatiques marqués par cette mythologie. Citons dans deux productions Ghibli  le dieu Cerf dans Princesse Mononoké de Hayao Miyazaki et les tanukis dans Pompoko d’Isaho Takahata.

Le regard croisé entre Amérique et Japon fait rentrer cette mythologie ancienne en résonnance avec le Mythe de Cthulhu. Il s’agit là d’une religion purement littéraire, imaginée dans les romans de l’américain H. P. Lovecraft dans les années 1920. Dans cette mythologie, les Grands Anciens sont des créatures aussi vieilles que le monde plongées dans un profond sommeil qu’on ferait mieux de ne pas réveiller. Ces créatures géantes ont au mieux un mépris pour l’humanité, et leur réveil est synonyme de fin du monde, ce qui n’implique pas que l’humanité ait survécu jusque là. Cthulhu en est le plus puissant et le plus célèbre, dieu poisson qui dort désormais dans la cité sous-marine de R’lieh au fond du Pacifique Sud. Littérature d’horreur, Lovecraft cherchait  à exprimer  l’insignifiance de l’homme face aux horreurs cosmiques qui existent dans l’univers.

Hérésies scopiques

Le cinéma hollywoodien, grand recycleur de cultures, nous produit donc des films de monstres aux origines diverses qui ne reculent ni devant le blasphème ni devant la contradiction. Lorsque les Américains s’étaient essayés à un premier remake de Godzilla en 1998 réalisé par Roland Emerich (le roi des films catastrophes : Independence Day, Le jour d’après, 2012…), le lézard géant n’était qu’un animal, un iguane rendu géant par les essais nucléaires Français de Mururuoa, et n’avait rien d’un esprit supérieur. La réponse de l’Homme était de celles qu’on réserve aux animaux nuisibles.

L’an dernier, quand Guillermo Del Toro offrait sa vision du genre avec le très réussi Pacific Rim, il reprenait autant l’esthétique des Kaiju Japonais que les origines horribles des créatures lovecraftiennes. Mais le film ne portait pas de regard spirituel sur la nature. Le message était autour de l’homme, qui parvenait à se transcender, physiquement, technologiquement, spirituellement afin de vaincre des démons toujours plus gigantesques.

L’intérêt de ce nouveau Godzilla,  très proche des autres mais plus fidèle à la tradition Japonaise, est de faire revenir le spirituel. Les monstres géants du film sont de créatures qui dorment depuis la nuit des temps, potentiels protecteurs bienveillants du monde ou monstres porteurs de destruction et de chaos. Le film n’amène l’intervention de l’humain que pour chercher à démontrer son inutilité à l’échelle représentée. Et c’est une idée bien difficile à porter à l’écran que celles de monstres trop gigantesques pour interagir avec nous.

Vanité des vanités

Et pourtant, la majorité du film se déroule sans apercevoir beaucoup de monstres. Il commence même assez maladroitement, par des intrigues mêlant des personnages auxquels on a du mal à s’attacher. Un ingénieur d’une centrale nucléaire à tendance paranoïaque, un soldat spécialiste en grosses bombes à comptes à rebours, une infirmière, un enfant, qui tous par nécessité scénaristique feront partie d’une même famille. Est-ce fait exprès, si leurs préoccupations semblent si ridicules ? Il n’aborde pas non plus avec énormément de conviction le thème de la radioactivité au Japon dans un premier acte du film pourtant très inspiré de la tragédie de Fukushima. Peut être est-ce voulu pour nous faire ressentir l’état de réflexion à l’intérieur d’une fourmilière au moment où un pied vient la fouler. C’est ce qui se ressent dans la mise en scène, toujours très proches des hommes et de leur point de vue, partiels, décentrés, ne dévoilant qu’en guise de conclusion très souvent des plans d’ensemble montrant les  humains organisés comme dans des fourmilières que peuvent être un stade ou un champ de fouille.

Mystères monstrueux

Le film ne prend son envol que quand il s’ouvre à quelque chose de plus grand. Les monstres géants arrivent enfin, surgissent dans le coin de notre vision, pour pratiquement disparaitre avant que l’on n’ait pu fixer le regard dessus. Créatures d’ombres et de radiation, dont on mesure la présence avant de les voir…  Dans une esthétique visuelle très sombre, les monstres en dépit de leur taille gigantesque parviennent à se dissimuler dans la brume. Seules quelques images, souvent reprises par de flash télévisés nous permettent de voir des bribes des combats de monstres qui dévastent les villes. Fragilité de l’expérience spirituelle, comme cette scène qui  sombre dans le ridicule si on ne l’accepte pas comme une métaphore : L’armée entre dans une base à l’intérieur d’une montagne où elle a entreposé un œuf d’insecte géant. Elle s’enfonce profondément sous terre, cherche dans toute les pièces… Au moment où l’on ouvre la porte de la bonne cellule, on constate que c’est quasiment la moitié de la montagne qui a disparu avec le monstre. Une vue offre la trace d’un sillon, mais plus de créature. La chose est étonnante car elle est à l’opposé des films actuels. Encore plus depuis l’avènement des images de synthèse et des films à grand spectacle, le monstre est en général corollaire de monstration. Alors encore qu’on faisait l’effort de suggérer il y a peu, les films à gros budget revendiquent le spectacle et le prix de leur budget en CGI. La suggestion, arme fétiche du cinéma pendant des décennies, a été chassée d’Hollywood, subsistant seulement dans le cinéma d’horreur, où l’on se souvient encore combien elle est plus efficace que la surenchère visuelle pour entretenir la peur.

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C’est le rythme créé qui permet d’ouvrir à une vérité spirituelle. Au cœur même de l’action, des plans en suspension détendent souvent le rythme pour nous laisser le temps de nous demander ce qu’il y a derrière l’image et qu’on ne voit pas. Sur les lieux où se joue l’affrontement final, un protagoniste géant se dessine lentement dans le fond, tandis qu’au premier plan tremblent des lanternes chinoises rouges. Des vibrations, Quelques notes de piano, et pour une fois, soulagement, pas de lourde musique hollywoodienne. On se laisse glisser vers un monde habité de spiritualité.

Les hommes du film, finissent tant bien que mal par accepter l’existence d’un autre niveau de perception. Impuissants face à cette invasion de sauterelles géantes, ils  remettent leur sort entre des griffes qui les dépassent. On invoque donc un Japonais (quitte à bien faire, apprécions le choix d’avoir engagé Ken Watanabe), pour indiquer la Voie. Celui-ci lui partage l’idée que l’issue est déjà jouée parce que la Nature gagne toujours. Que l’influence de l’homme est donc négligeable, et que la meilleure chose à faire est donc de « faire confiance à Godzilla ».

Messianisme à sang froid

Godzilla3Que l’Humanité accepte ses limites et s’en remette à un sauveur, l’idée n’est pas originale au cinéma. On se rappelle encore  de Man of Steel  l’an dernier où Superman enfilait les allusions christiques comme des perles à un chapelet. Que ce sauveur ne soit pas un humain mais un gros lézard géant qui crache des radiations, ça l’est un peu plus.

C’est cette dernière figure qui sera la plus troublante. Est-ce que croire en Godzilla requerrait de la foi ? Sa première apparition  passe par une photo, où seule la silhouette dentelée dessinant dans les vagues comme on agiterait un visage du Christ apparu sur un toast. Au fur et à mesure qu’il gagne la confiance et la ferveur du public, les plans laissent alors deviner un soupçon d’humanité sur la face du lézard. Mais on ne peut pas s’y tromper, le lézard n’est pas un nouveau Messie. Et l’originalité est que le monde trouve pour une fois dans ces films la réponse non dans un héros qui se transcende et se sacrifie (parfois) mais dans une nature immanente.

Herméneutique des remakes

Quel regard chrétien face à ce message ? Une réaction courante est souvent un rejet pur et simple de toute philosophie non occidentale. Il est communément admis que le christianisme fait la distinction entre Créateur et Création, et ne peut admettre que la nature soit d’essence divine. Exit les animismes et polythéismes faciles… Une autre barrière est relayée par les détracteurs du christianisme. Le récit de la Genèse plaçant l’homme maître de la Création, cela lui servirait de prétexte pour en faire son instrument sans se soucier de sa préservation. En somme le chrétien mépriserait la Nature. Deux interprétations absurdes si elles aboutissent à ce que le chrétien pense vivre dans un monde coupé de toute dimension spirituelle, mais c’est un constat pertinent dans la plupart des récits que notre culture produit. Combien de Frankenstein, de King Kong, de Jurassic Park pour reprocher cette insouciance à l’homme?

D’où l’intérêt d’un éclairage extérieur pour nous appeler à revoir que les frontières n’ont jamais été si franches dans les récits bibliques. A-t-on eu besoin d’attendre le film Le Jour d’Après pour parler de l’équilibre fragile de la Création ? L’Exode fournirait pourtant une bonne matière à un ces scénarios catastrophe : il suffit que la colère Divine s’enflamme contre le Nil pour voir toutes les plaies d’Egypte s’enchainer avec logique et bouleverser l’ensemble de l’écosystème local. L’homme est-il le seul à porter la marque de son Créateur ? Ce n’est pas l’avis du livre de Job avec sa description nourrie des êtres vivants sous le regard de Dieu : les grands Béhémoth et Leviathan pourraient même donner un coup de patte à Godzilla si on nous gratifie d’une suite. Telle est donc la leçon de cathé du lézard: nous décentrer, entrer en dialogue pour sortir de nos évidences, puis relire, réinterpréter, remaker, et trouver de nouvelles façons d’espérer.

 L’apôtre du swag

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