Dans le monde sans en être

Real humans : qui sont les vrais humains ?

Real_HumansÄkta Människor, véritablement humains en suédois, est le nom d’une série suédoise dont la deuxième saison vient de s’achever sur Arte. Traduit pour l’étranger par “Real humans”, elle a connu un succès phénoménal. Son pitch est simple : dans un futur proche, ressemblant à s’y méprendre au présent, le monde est transformé par une innovation technologique majeure : les “hubots”. Hubot est la contraction de humain et robot, autrement dit ce sont des androïdes, des robots à l’apparence parfaitement humaine.

Attention : ce qui suit dévoile une partie de l’intrigue.

Les hubots sont de parfaits travailleurs : ouvriers, domestiques, secrétaires, infirmières, coach sportifs, mais aussi prostitués. Dans la Suède de Real humans, les hubots sont partout et les hubots-marchés 1Magasins vendant des hubots. sont des commerces très lucratifs.

Mais dans ce monde parfait où les hubots sont disciplinés, gentils et inoffensifs, quelque chose va s’emballer. Des savants fous vont jouer avec leurs programmes, les hommes vont craindre qu’ils se révoltent et des propriétaires de hubots vont tomber amoureux, ou simplement s’attacher à leurs androïdes… Cette invention majeure que représente l’intelligence artificielle, et ces corps hubots à la plastique parfaite, bouleversent totalement notre monde.

Dans la série, la technologie des hubots porte un nom : le transhumanisme. Ce n’est pas seulement une technologie mais une révolution, avec ses idéologues, ses révolutionnaires et ses contre-révolutionnaires.

C’est une révolution car elle estompe totalement la différence entre l’homme et la machine. Les “hubbies” 2Les hommes et les femmes qui sont amoureux ou amis de leurs hubots. répètent sans cesse que leur hubot est semblable à une personne… et réciproquement ils considèrent que l’homme n’est pas supérieur au hubot. Souvent revient cette formule : “Vous dites qu’un hubot n’a pas de conscience, mais prouvez-moi que l’homme en ait une !” La perte des repères est complète. Et elle s’aggrave d’autant plus que l’homme perd le contrôle des hubots : des trafiquants modifient leurs programmes pour les “libérer” de leurs propriétaires. Ainsi ils se comportent comme des humains, ont des désirs humains : ils veulent pouvoir épouser des êtres humains et avoir des enfants avec eux. Quelques uns découvrent même la foi et certains chrétiens hubbies 3Comme le personnage d’une pasteure luthérienne. disent qu’ils ont une âme. Un mouvement milite même pour l’égalité entre hubots et humains : les transhumanistes. Ils ne font plus la différence entre les deux et ils définissent l’être humain comme un “hubot-naturel”… La confusion est complète, jusque dans la sexualité car certains se considèrent comme “transhumainsexuel” (THS) c’est-à-dire attirés sexuellement par les hubots.

Mais, à l’inverse, les hubots suscitent des craintes. Le parti politique Äkta Människor, les vrais humains, souhaite revenir à un monde sans hubots. Pourquoi ? Selon eux, les hubots représentent un danger : une révolte des robots est toujours possible et les hubots pourraient bien gagner la guerre. Les Aktä Manniskor ne croient pas au caractère inoffensif des hubots… Et ils n’ont pas tord car du côté des hubots, un groupe s’est constitué : les enfants de David 4Du nom de leur créateur. , des hubots totalement libres et conscients, qui au fil du temps se radicalisent contre les hommes.

Mais Real humans n’est pas une série manichéenne avec des gentils hommes contre de méchants robots. Tout est en nuance, chaque personnage est tantôt attachant, tantôt terrifiant. Les hommes sont souvent des victimes qui réagissent par rapport à leur histoire, souvent douloureuse. Les hubots sont très attachants quand ils sont programmés, mais quand ils sont libérés ils deviennent comme les hommes : parfois bons, parfois méchants, quelques fois cruels, injustes… Ils deviennent de vrais humains.

Real humans nous interroge sur la question du transhumanisme, cette idéologie en vogue qui veut améliorer l’homme à l’aide de prouesses technologiques. Les hubots sont considérés comme des transhumains. Ils veulent être reconnus comme humains, mais certains humains veulent aussi devenir des hubots : un corps parfait, qui ne vieillit pas, qui se répare à l’infini et dont la conscience peut être sauvegardée et réimplantée ailleurs. Le hubot est l’homme immortel, l’homme augmenté, le transhumain. Les ingénieurs qui ont créé les hubots ont prévu cela : ils ont travaillé sur un programme permettant à l’homme de télécharger sa conscience dans un hubot. Ils ont conçu des hubots-clones : des répliques exactes d’un être vivant, soit pour héberger une conscience humaine téléchargée, soit pour avoir la réplique de l’esprit d’un mort. Le transhumanisme répond aux angoisses de l’homme moderne face à la mort : un homme moderne de plus en plus matérialiste qui vit dans une société qui a perdu toute transcendance.

La mort est omniprésente dans Real humans. Certains personnages ont une vision purement matérialiste qu’ils expriment par d’angoissantes tirades sur le néant après la mort. Leur seul espoir est dans la technique qui leur promet de se réincarner en hubot.

Real humans nous décrit la marche de l’humanité vers un monde où il n’y a plus de frontière entre l’homme et la machine. Mais ce monde sera-t-il au bénéfice d’une humanité devenue transhumaine, augmentée, ou bien sera-t-il au détriment de l’homme dominé, voire anéanti, par des hubots révoltés ?

Real humans n’est pas que de la science-fiction. Comme les autres oeuvres dont il s’inspire (Blade Runner de Ridley Scott, les Robots d’Isaac Asimov) il nous interroge sur le progrès technique et sur les idéologies nées du progrès technique. L’idéologie du cyborg qui abolit la frontière homme-machine, le transhumanisme, existent bel et bien. L’intelligence artificielle, l’augmentation de l’homme sont des techniques qui sont en cour d’élaboration. Nous en prenons le chemin en oubliant totalement les limites de l’être humain. La tentation prométhéenne de se prendre pour Dieu en créant des êtres à notre image est bien là…

Réfléchissons à ces questions essentielles car le monde inquiétant décrit par Real humans est peut-être pour demain.

Charles Vaugirard

Notes :   [ + ]

1. Magasins vendant des hubots.
2. Les hommes et les femmes qui sont amoureux ou amis de leurs hubots.
3. Comme le personnage d’une pasteure luthérienne.
4. Du nom de leur créateur.

2 réponses à “Real humans : qui sont les vrais humains ?”

  1. Phylloscopus_inornatus

    La fusion entre les deux est, je crois, le danger le plus effrayant et le plus proche aussi. Techniquement, il est probable que l’homme tentera de se cyborgiser avant d’avoir créé des cyborgs pensant vaguement comme des hommes… jusqu’à ce que le monde soit composé d’êtres 50/50… abolissant de facto la frontière. Il est aussi significatif de voir des chercheurs proclamer qu’ils vont doter les machines d’émotions et de conscience: cela supposerait que nous maîtrisons et savons définir à 100% ce qu’est une émotion et une conscience, au point d’être capables de la modéliser ! Or, il n’en est rien – sinon il n’y aurait plus un seul psy – par contre, ce qui va se produire, c’est qu’on va baptiser conscience ce qui ne sera qu’un modèle, donc forcément simplifié et surtout, unique (en tout cas pas aussi divers que les consciences des hommes). Et une fois de plus nous aurons supplanté la diversité du monde réel par l’effroyable, la totalitaire homogénéité – voire identité – du monde artificiel, où tout est cloné, standardisé, reproductible, copie, où tout est Même; où la diversité ne dépasse pas quelques dizaines, cad le nombre de produits qu’on peut proposer à un consommateur pour un même besoin…
    Mais ce sera ce modèle standard qui deviendra la nouvelle définition d’une conscience, et la complexité des consciences réelles sera honnie comme archaïsme source de problèmes et de freins à l’efficacité. Bref, le même phénomène qui a présidé à l’élimination de 95% des races domestiques qui entouraient nos ancêtres: pas standard, pas efficace ! appauvrissement dont nous payons aujourd’hui le prix.
    Sauf que là, il s’agira d’hommes et d’esprits pensants !

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS