Dans le monde sans en être

De la Démocratie chrétienne au centrisme

Lecanuet1965Suite de la série sur l’histoire de la Démocratie-chrétienne.

1962 a été l’année de la deuxième rupture avec le gaullisme. Suite au départ des ministres démocrates-chrétiens du gouvernement Pompidou, le MRP a pu assumer plus ouvertement son antigaullisme… Ce qu’il ne s’est pas gêné de faire peu de temps après avec le referendum du 28 octobre 1962 sur l’élection du Président de la République au suffrage universel et les conditions de sa mise en place… Le MRP s’est opposé à cette réforme. Très attaché au parlementarisme, opposé à la personnalisation du pouvoir (le mouvement a une vision collective de la démocratie), les démocrates d’inspiration chrétienne ont vu dans cette réforme l’installation du régime bonapartiste qu’ils craignaient. Etienne Borne, le philosophe du MRP, le dit dans la préface du Gaullisme en question, écrit en 1981 par Jean Teitgen : « Le bonapartisme comme le gaullisme a contredit son intention première : à un peuple traversé de passions changeantes et pétri d’antagonismes il a apporté une confusion et une division de plus » Propos sévères… Le reste de ce livre ne l’est pas moins, Jean Teitgen est impitoyable avec de Gaulle…

Le sommet de la contestation MRP a été le mode de prise de décision quant à ce référendum. De Gaulle a en effet utilisé l’article 11 de la Constitution… Or comme le texte proposé révisait la constitution il aurait fallu utiliser la procédure de l’article 89 qui prévoit un vote préalable du Parlement (ce que Jacques Chirac a fait en 1999 lors du référendum sur le quinquennat). Les parlementaires MRP, associés à l’opposition et une partie de la majorité ont crié à la violation de la Constitution ! En rétorsion ils ont voté une motion de censure contre le gouvernement Pompidou. Motion qui est passée ! Le gouvernement renversé, le Général a dissous l’Assemblée nationale afin de demander aux Français de trancher ce litige…

Il faut signaler que les accusations d’autoritarisme envers de Gaulle ne tiennent guère… A-t-on déjà vu le gouvernement d’un dictateur renversé par un Parlement ?

Les Français ont majoritairement votés en faveur des gaullistes, de même qu’ils avaient massivement approuvé l’élection du Président au suffrage universel direct… Dans ces deux scrutins, le MRP a été désavoué par les Français : il a perdu vingt députés ( ! ) et certains de ses élus, favorables à de Gaulle, ont commencé à s’éloigner du mouvement. C’est le cas de Maurice Schumann et de Marie-Madeleine Dienesch.

Devant cet échec, le MRP est entré dans une phase de mutation. Le congrès du mouvement qui s’est tenu à la Baule peu après a tenu compte de cette situation mais en allant dans un sens contraire a celui des électeurs… Le MRP a alors tenté un rapprochement avec les socialistes les plus modérés, notamment Gaston Defferre porté par l’opération Monsieur X lancé par le magazine l’Express. L’initiative de ce journal visait à lancer un candidat idéal contre de Gaulle pour les premières présidentielles au suffrage universel : celles prévues pour 1965. Ce rapprochement du MRP avec la gauche n’est rien de moins qu’une nouvelle tentative de mise en place d’un « travaillisme à la française ». L’ambition était grande car le nouveau Président du mouvement, Jean Lecanuet, envisageait non seulement une alliance avec les socialistes mais carrément une fusion pour créer un grand parti de centre-centre gauche… Mais le rapprochement, qui envisageait la création d’une vaste fédération centriste regroupant socialistes et démocrates-chrétiens a été un échec. Une des raisons a été, une fois de plus, une question religieuse : les socialistes ne voulaient pas être dans le même parti que les démocrates-chrétiens…malgré Jean Lecanuet qui refusait l’appellation démocratie chrétienne. Un proche collaborateur de Lecanuet a révélé que lors des négociations, il y avait eu une entrevue entre le responsable du MRP et le Grand-Maître du Grand Orient de France. Le franc-maçon a été clair : « une coalition est possible, mais un parti unique non. Nous ne pouvons pas mettre dans le même mouvement ceux qui vont à la messe et ceux qui n’y vont pas ». L’échec a été total, il n’y a eu ni parti unique, ni coalition. Les socialistes ont eu leur candidat aux présidentielles : François Mitterrand.

Malgré ça, le MRP est resté dans son opposition au Général et a présenté un candidat aux présidentielles de 1965 : Jean Lecanuet. Celui-ci a fait un score de 15%, et a contribué à mettre de Gaulle en ballotage. Le MRP a disparu après, en 1967. Jean Lecanuet a fondé une Fédération centriste avec d’autres mouvements de centre droit : le Centre démocrate. La référence démocrate chrétienne a alors disparue au profit du « centrisme », beaucoup plus large et consensuel…

Tous les anciens du MRP ne sont pas allés au Centre démocrate. Les anciens ministres MRP du Général de Gaulle, n’ont pas suivi Lecanuet. Joseph Fontanet, a fondé le Centre démocratie et progrès qui s’est rapproché des gaullistes en soutenant Pompidou en 1969 et en participant aux gouvernements Chaban-Delmas et Messmer. Pierre Pflimlin, déçu de la dérive antigaulliste a abandonné la vie politique nationale. Maurice Schumann a suivi Marie Madeleine-Dienesch dans le mouvement des démocrates pourla Vème Républiquequi s’est intégré à l’UNR, le parti gaulliste. Enfin, Robert Buron a choisi une voie toute autre en rejoignant les socialistes. Le MRP a donc éclaté suite à la dernière rupture avec de Gaulle en 1962.

La Démocratie chrétienne française n’a pas survécu à la seconde rupture avec de Gaulle. Elle n’a pas non plus survécu à la sécularisation de la société, si forte dans les années 1960 au point que l’étiquette « démocrate chrétienne » semblait être lourde à porter par les dirigeants du MRP.

Nous pouvons légitimement regretter l’attitude du MRP vis-à-vis du Général. La politique gaulliste ne justifiait pas les peurs démesurées des républicains populaires. L’atlantisme militant de ces derniers n’était pas non plus une bonne idée car il les avait poussé à concevoir une France inféodée aux Etats-Unis au sein de l’OTAN et même à une armée française dissoute dans une force européenne dans le cadre d’une CED plus « américaine » qu’européenne…

De Gaulle avait raison quand il disait à Pierre-Henri Teitgen en 1944 qu’il fallait mettre en place un « parti conservateur intelligent ». Ce parti, s’il était demeuré le « parti de la fidélité » aurait été une vaste Démocratie chrétienne comme la CDU Allemande et la DC italienne. Le Général l’avait dit à Georges Bidault : « Si vous m’aviez suivi, vous seriez aujourd’hui comme De Gasperi en Italie ! » Les électeurs du MRP ne s’y sont pas trompés en préférant voter pour les différents mouvements gaullistes.

Les héritiers du MRP ont pour certains cultivés des regrets. Réunis au sein de l’UDF à partir de 1978, ils ont renoué avec l’image gaulliste à travers l’action de Raymond Barre. Celui-ci a placé sa campagne présidentielle de 1988 sous le signe d’un centrisme démocrate-chrétien et gaulliste. Cela peut surprendre aujourd’hui tant le gaullisme semblait être l’apanage du RPR…Mais oui, Barre était gaulliste. Un autre centriste issu de la démocratie chrétienne, mais n’employant pas ce mot, est aussi un nostalgique du gaullisme : c’est François Bayrou. Il a écrit en 1995 la préface du livre « Le Mouvement Républicain Populaire, un grand parti français » où il dit : « Les convictions de De Gaulle, sa vision de la société et de l’Homme, étaient très proches, on le sait, de celles du MRP. (…) Quel aurait été le visage ultérieur du MRP s’il avait pu sauvegarder sa proximité avec de Gaulle ? J’ai souvent, avec regret, avec mélancolie, essayé de deviner la réponse à cette question. Peut-être cette CDU à la française dont l’existence a fait si cruellement défaut… »

Alors, peut-on conclure que le Gaullisme et la Démocratie-chrétienne sont deux familles de pensées voisines voire même cousines ?

A suivre…

3 réponses à “De la Démocratie chrétienne au centrisme”

  1. pepscafe

    A propos de la motion de censure contre le gouvernement Pompidou. “Motion qui est passée !(..)Il faut signaler que les accusations d’autoritarisme envers de Gaulle ne tiennent guère… A-t-on déjà vu le gouvernement d’un dictateur renversé par un Parlement ?”

    Certes. Sauf que le général de Gaulle dissout (en représailles ?)l’Assemblée nationale, le 9 octobre, “afin de demander aux Français de trancher ce litige…”. De nouvelles élections législatives se traduisent par une large victoire gaulliste et Georges Pompidou revient, en fin de compte, chargé de former le nouveau Gouvernement !

  2. Charles Vaugirard

    Tout à fait, et je ne dis pas le contraire : les Français ont tranché ce litige en accordant leur confiance au général de Gaulle. Il était donc tout à fait légitime qu’il désigne un Premier ministre en accord avec la nouvelle majorité. Et rien n’interdit à ce que ce soit le PM sortant.

    De Gaulle est un démocrate, il considère que la souveraineté appartient au peuple directement. Donc en cas de conflit au sommet de l’Etat c’est le peuple qui tranche. Et en 62 le peuple aurait pu trancher dans l’autre sens, ce qui aurait abouti à la démission du général.

    En 1969, les Français ont répondu Non au référendum sur la régionalisation, alors que de Gaulle avait mis explicitement son mandat en jeu. De Gaulle s’est retiré devant cette déclaration de défiance, il est donc cohérent avec ses convictions démocrates (contrairement aux accusations portées contre lui.)

  3. FPitois

    La démocratie consultative et surtout “sensible” de De Gaulle pourrait-elle être une alternative à la démocratie directe ? Une question à creuser, m’est avis!

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