Dans le monde sans en être

De l’empattement à l’empâtement

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          Vous avez sûrement remarqué que depuis quelques semaines la typographie de nos Cahiers a changé. L’amour des lettres n’est pas simplement un amour des idées, c’est aussi l’amour des idées incarnées dans des lettres, de l’incarnation de la pensée. Il y a ainsi un art majeur et coextensif à l’art de l’écrivain : celui du typographe 1Certains maîtrisaient ces deux arts, c’est le cas de Charles Péguy, auteur et typographe.. La typographie, le papier, le mode d’impression et la mise en page jouent un rôle décisif dans notre rapport au texte. Pour ceux qui en doutent, achetez un livre publié par les Éditions Rougerie 2Je vous conseille le recueil de poésie L’ardent silence de Serge Núñez Tolin. : le grain du papier, l’enfoncement de chaque lettre dans le papier par une impression par des caractères en plomb 3Et non une impression laser comme c’est le cas de 99,99% des livres aujourd’hui., la typographie soignée, etc. vous en convaincra.

EMPATTEMENT             Dans la plus part des livres imprimés – et maintenant dans vos Cahiers – vous remarquez que chaque lettre est ornée de fioritures, d’excroissances. Comme si chaque lettre allait plus loin qu’elle-même, comme si chaque lettre se débordait, … comme si la pensée, dans son incarnation dans les lettres, perçait les extrémités – les pointes – de chaque caractère. En terme typographique, on parle d’empattement (en rouge dans l’illustration).

            Historiquement, l’empattement semble venir de la trace laissée par l’outils (plume, pinceau, ciseau, …) lorsque la main se retire en achevant le geste d’écriture. La main se retirant laisse sa trace et finalement reste présente. Le texte reste irrémédiablement une œuvre manuelle, charnelle, humaine. Mais ce qui est très intéressant est que l’imprimerie a conservé ce « défaut technique » et que jusqu’à la fin du XIXe siècle il n’y avait pas de typo sans empattement (appelée en français linéale, en anglais sans serif et en allemand Grotesk). Comme si, malgré l’industrialisation de l’impression, le lien à la main humaine, le lien à l’imperfection du geste, la marque d’un geste ne pouvant s’achever était maintenu.

sans-serif            À la fin du XIXe siècle, alors que triomphe le positivisme et l’enthousiasme pour la perfection technique, apparaissent les premiers caractères sans empattement. L’esthétisme est abandonné et le fonctionnalisme prime. Après la Première Guerre Mondiale, les typographies linéales se banalisent, notamment via les imprimés publicitaires. Ces nouvelles typographies témoignent d’une nouvelle mentalité, la référence – concrète et graphique – à l’homme (la main) et à l’histoire (le manuscrit) est abandonnée, les caractères sont simplifiés et purement fonctionnels. 4Un parallèle architectural pourrait être fait avec la réduction dans l’architecture communiste de l’édifice à l’utilitaire ; un parallèle picturale pourrait être fait avec le pop-art qui prend comme modèle la production industrialisée.

            Chose étonnante cependant, si les linéales sont plus simples à tracer que les typos avec empattements, des études ont montré qu’elles sont cependant bien moins agréables à la lecture. L’imperfection – l’empattement – des typographies traditionnelles accroche l’œil, lie les lettres en elles et facilite ainsi la lecture. La trace de l’imperfection humaine facilite la lecture ! Voilà un intéressant démenti au rêve techniciste pensant que l’abolition des limitations propre à l’homme assure toujours un progrès.

            Les typos avec empattement, plus lisibles, ont donc été gardées pour le corps du texte dans l’édition papier, les typos sans empattement n’étant habituellement utilisées que pour les titres. Mais les exigences techniques liées à la lecture sur écran (et non plus sur papier) ont provoqué un triomphe (temporaire) des typos sans empattement sur internet. En effet, pendant longtemps, l’empattement a gêné la lecture sur écran et si Times New Roman était utilisé pour les documents à imprimer, c’est Arial et ses consœurs sans serif qui ont triomphé sur le web. On constate en effet que la règle de l’imprimerie (titre sans empattement et corps du texte avec empattement) est inversée sur internet (titre avec empattement et corps du texte sans empattement). Cependant de nouvelles typographies – telles que Georgia – ont été développées afin d’être empattées et lisibles sur écran, et l’on voit depuis peu sur les sites de journaux des modes de « lecture zen » où justement le corps du texte utilise des typos avec empattement. La technique nous permet donc aujourd’hui de publier dans une typographie avec empattement sans nuire à la lisibilité.

            C’est pour renouer avec la tradition typographie, et par là-même avec cette finitude humaine que nous chérissons, que nous avons choisi de publier dorénavant nos Cahiers  dans des typographies empattées, empâtées d’homme, de pâte humaine.

Benoît.

Notes :   [ + ]

1. Certains maîtrisaient ces deux arts, c’est le cas de Charles Péguy, auteur et typographe.
2. Je vous conseille le recueil de poésie L’ardent silence de Serge Núñez Tolin.
3. Et non une impression laser comme c’est le cas de 99,99% des livres aujourd’hui.
4. Un parallèle architectural pourrait être fait avec la réduction dans l’architecture communiste de l’édifice à l’utilitaire ; un parallèle picturale pourrait être fait avec le pop-art qui prend comme modèle la production industrialisée.

3 réponses à “De l’empattement à l’empâtement”

  1. amblonyx

    Cher Benoit,

    Tu sais ce que j’en pense mais comme tu fais un article je me dois de faire un com’^^

    Tout d’abord, contrairement à ce que tu dis toutes les écritures manuscrites, même anciennes, n’ont pas d’empattements, par exemple les écritures dites “française” comme la ronde ou la caroline.
    Il n’y a donc pas de “tradition typographique” de l’empattement.
    D’ailleurs tu remarqueras que bien que n’ayant pas d’empattements ces polices ne sont pas “bâtons” comme les linéales ou les mécanes qui sont apparu avec le numérique.

    Ensuite, effectivement les empattements de l’imprimerie viennent de l’imperfection de l’outil : c’est pour s’assurer que l’ensemble de la lettre était imprimé que l’on utilisait ces ajouts. On voit bien sur les vieux livres qu’il y a des “trous” dans les lettres, les empattements sont alors nécessaire à la compréhension.

    Avec l’amélioration de la précision des imprimantes les empattements n’ont plus été obligatoire et les polices se sont diversifiés.

    L’arrivée du numérique a même changé complétement la donne puisque si l’affichage en pixel est certain (il est soit noir soit blanc), la résolution faible des polices bitmap favorisai des lettres “bâtons” et les polices dîtes “linéales”.
    Et si les polices vectorielles et l’amélioration de la résolution des écrans font que l’on peut aujourd’hui de plus en plus revenir aux empattements cela n’est pas encore valable partout (voir cette étude de cas par exemple : http://www.sitepoint.com/serif-fonts-vs-sans-serif-fonts-a-working-case-study/ je sais que tu as un mac mais essaye d’aller sur les CL avec un PC et tu vas déchanter…).

    Enfin sur l’argument de la facilité de lecture en fait il n’en est rien (voir cette étude : http://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=serif%20vs%20sans%20serif%20when%20to%20use%20study&source=web&cd=9&ved=0CJABEBYwCA&url=http%3A%2F%2Fwww.uv.es%2F~mperea%2Fserif_JCP.pdf&ei=lkFhU5KEHsjsswbcqoHIAg&usg=AFQjCNH1jYDsj8Wz9QJwyCc1vEn5kWavCQ&bvm=bv.65636070,d.Yms&cad=rja ; ou ce texte : http://alexpoole.info/blog/which-are-more-legible-serif-or-sans-serif-typefaces/ )

    voili voilou 😉

  2. SIBILLE PASCALE

    alors plus de “comic sans MS” !!!

    hi hi hi!

  3. SIBILLE PASCALE

    et fini aussi “word art” !!!
    je pleure: tous mes souvenirs d’apprentissage de l’utilisation d’un ordinateur s’envolent.

    oups! j’avais oublié que Cahiers libres c’était sérieux!

    Promis je ne recommencerai pas …. tout de suite!

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