Dans le monde sans en être

Lectio du Mercredi des Cendres: “Memento, homo, quia pulvis es”

Mercredi 5 mars 2014

Mercredi des Cendres

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 6,1-6 ;16-21

Comme les disciples s’étaient rassemblés autour de Jésus, sur la montagne, il leur disait : « Si vous voulez vivre comme des justes, évitez d’agir devant les hommes pour vous faire remarquer. Autrement, il n’y a pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux cieux.
Ainsi, quand tu fais l’aumône, ne fais pas sonner de la trompette devant toi, comme ceux qui se donnent en spectacle dans les synagogues et dans les rues, pour obtenir la gloire qui vient des hommes. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense.
Mais toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que donne ta main droite,
afin que ton aumône reste dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra.
Et quand vous priez, ne soyez pas comme ceux qui se donnent en spectacle : quand ils font leurs prières, ils aiment à se tenir debout dans les synagogues et les carrefours pour bien se montrer aux hommes. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense.
Mais toi, quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra.
Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme ceux qui se donnent en spectacle : ils se composent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense.
Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ;
ainsi, ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra. 

Ne vous faites pas de trésors sur la terre, là où les mites et la rouille les dévorent, où les voleurs percent les murs pour voler.
Mais faites-vous des trésors dans le ciel, là où les mites et la rouille ne dévorent pas, où les voleurs ne percent pas les murs pour voler.
Car là où est ton trésor, là aussi sera ton coeur. » 

Ce passage de St Matthieu nous dresse un « programme complet » de ce que nous devons vivre durant le Carême, et à terme dans notre vie de disciples du Christ. Les trois mots que nous entendons chaque année lors du Carême et qui véhiculent une certaine image de tristesse résonnent dans cette page de l’Ecriture : aumône, prière, jeûne.

Loin des actes ostentatoires d’un Carême parfois affiché comme caution de notre bonne conscience catho’, le Christ nous demande de le suivre dans un chemin d’humilité, d’exigence, de dévotion, de recueillement et de vraie joie –celle dont Chesterton disait être « le secret gigantesque du chrétien »: la joie de faire la volonté du Père.

 Mercredi des CendresDans une action qui a de l’éclat, la vaine gloire trouve plus facilement à se glisser. Aussi Notre-Seigneur nous prémunit tout d’abord contre ce danger: il a compris qu’il est mille fois plus pernicieux pour les hommes que tous les vices de la chair. Car tandis que toutes les tentations mauvaises assaillent les serviteurs du démon, celle de la vaine gloire attaque de préférence les serviteurs de Dieu. 1St Jean Chrysostome, homélie 19

Or il n’y a que ceux qui ont lutté contre l’amour de la vaine gloire qui puissent comprendre quelle puissance elle exerce contre nous; car s’il nous est facile de ne pas désirer la louange qu’on nous refuse, il nous est fort difficile de ne pas nous complaire dans celle qui nous est offerte.
Aussi Notre-Seigneur nous ordonne d’éviter avec soin ce danger en nous disant: «Prenez garde de faire vos bonnes oeuvres devant les hommes». Il nous faut donc veiller à la pureté de notre cœur, plus encore qu’à celle de notre corps. ( Ce qui sort de l’homme, c’est cela qui le rend impur, car c’est du dedans, du coeur de l’homme, que sortent les pensées perverses, cf Marc 7, 14-23).

 «Prenez donc garde, dit le Seigneur, de ne pas faire votre justice devant les hommes, pour être vus d’eux» c’est à dire prenez garde de pratiquer la justice pour que les hommes vous voient et de chercher là votre satisfaction. «Autrement vous n’aurez point de récompense de votre Père qui est dans les cieux» non pas précisément si vous êtes vus des hommes, mais si vous faites le bien pour en être vus. 2St Augustin, Sur la Montagne

En disant: «Pour être vus par eux», sans rien ajouter, Notre-Seigneur nous défend évidemment de placer dans l’opinion des hommes la fin de nos bonnes oeuvres. L’Apôtre –St Paul- nous dit: «Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais point serviteur du Christ (Ga 1,10)». Il veut dire qu’il ne fait pas le bien pour leur plaire, mais pour plaire à Dieu, à l’amour duquel il voulait amener tous les hommes en cherchant à leur plaire. Il avait donc raison de dire qu’il ne plaisait pas aux hommes, parce qu’en cela il n’avait en vue que de plaire à Dieu. Ainsi comme il ne serait point déraisonnable de dire:« en prenant la peine de chercher un vaisseau, ce n’est pas un vaisseau, mais une patrie, que je, cherche »; de même l’Apôtre pouvait dire: « en cherchant à plaire aux hommes, ce n’est pas aux hommes, mais à Dieu que je plais: car, mon but n’est pas là, mais je tends à être imité par ceux que je veux sauver ». 3 St Augustin, ibid

 Par ces paroles: «Autrement vous n’en recevrez pas la récompense de votre Père, qui est dans les cieux», le Sauveur veut nous apprendre surtout à ne point rechercher la gloire humaine comme récompense de nos bonnes œuvres mais la seule gloire de Dieu.

Que pourrions-nous recevoir de Dieu, nous qui n’avons rien donné à Dieu? Ce que l’on fait pour Dieu, c’est à Dieu qu’on l’offre, et Dieu le reçoit; ce que l’on fait pour les hommes s’évanouit dans les airs. Or quelle folie de donner un bien aussi précieux pour de vaines paroles, et de faire mépris des récompenses divines?

Le Sauveur oppose trois vertus d’une force toute divine (l’aumône, le jeûne, la prière), aux trois vices contre lesquels il a soutenu lui-même les assauts de la tentation. Le Sauveur a combattu pour nous, en effet, contre la sensualité dans le désert, contre l’avarice sur la montagne, contre la vaine gloire sur le haut du temple. L’aumône qui aime à répandre ses biens (cf. Ps 111,8) est opposée à l’avarice qui amasse ; le jeûne à la sensualité, dont il est le contraire ; la prière à la vaine gloire, parce que la vaine gloire est le seul vice qui tire son origine du bien, tandis que tous les autres maux sont le produit d’un principe mauvais. Aussi, loin de la détruire, la vertu lui sert d’aliment. Il n’y a donc d’autre remède contre la vaine gloire que la prière seule. 4St Jean Chrysostome, sur St Matthieu

St Ambroise nous enseigne que toute la morale chrétienne se réduit à la miséricorde et à la piété, et c’est pour cela que le Sauveur place l’aumône en premier lieu: «Lorsque vous faites l’aumône, ne faites point sonner la trompette devant vous». Ces paroles se rapportent à ce qu’il a dit plus haut: «Prenez garde de ne pas faire vos bonnes oeuvres devant les hommes». Sinon, nous serions des hypocrites.

aumône

Les hypocrites jouent le rôle des personnages qu’ils veulent imiter sans qu’ils le soient en effet. Ainsi, parmi les chrétiens, celui qui dans toute sa vie veut paraître ce qu’il n’est pas est un hypocrite, car il se couvre de l’extérieur du juste sans l’être en réalité, lui qui ne veut que la louange des hommes pour tout fruit de ses bonnes oeuvres. 5St Augustin, ibid

Toutefois, gardons la charité en toute chose. Il en est qui ont l’extérieur de la sainteté, mais qui ne peuvent en atteindre toute la perfection; on ne doit pas les ranger parmi les hypocrites, car on ne peut assimiler celui qui pèche par faiblesse à celui qui pèche par hypocrisie. 6St Grégoire, Moral., 21, 8

Si vous voulez des spectateurs de vos actions, voici non seulement les anges et les archanges, mais encore le Dieu souverain maître de toutes choses. 7St Jean Chrysostome, hom. 19

Salomon (Si 9,23) nous fait cette recommandation: «Avant la prière, préparez votre âme». C’est ce que fait celui qui donne l’aumône avant de prier. Les bonnes oeuvres, en effet, réveillent la foi du coeur et donnent à l’âme la force de s’adresser à Dieu par la prière. L’aumône est donc une préparation à la prière et c’est pour cela qu’après avoir expliqué les conditions de l’aumône le Sauveur nous donne ses instructions sur la prière. 8St Jean Chrysostome, sur S. Matth

Or, il nous enseigne ici non pas l’obligation de la prière, mais la manière dont nous devons prier, de même que plus haut il n’a point parlé de la nécessité de l’aumône, mais de l’intention avec laquelle on doit la faire. Il nous défend donc de prier dans l’assemblée de nos frères dans l’intention d’en être remarqués; aussi ajoute-t-il: «Pour être vus des hommes». Que celui qui se livre à la prière évite donc avec soin tout ce qui est extraordinaire et qui peut attirer les regards des hommes, comme d’élever la voix, de se frapper la poitrine ou de tenir les mains étendues. 9 St Jean Chrysostome, ibid

 Ce qui est un mal, ce n’est pas d’être vu des hommes, mais d’agir pour en être remarqué. Il est toujours bon de se dérober au danger de la vaine gloire, mais surtout dans la prière, car si même sans ce défaut nos pensées nous égarent çà et là pendant la prière, comment comprenons-nous ce qui nous est dit si nous venons prier avec une âme travaillée de cette nouvelle infirmité?

 Mais comment doit-on prier? Notre-Seigneur nous l’enseigne par ce qui suit: «Pour vous, lorsque vous voudrez prier, entrez dans votre chambre et, après en avoir fermé la porte, priez votre Père dans le secret ». Ces paroles, dans leur sens naturel, apprennent à celui qui les entend à fuir la vaine gloire dans la prière. Sans témoin, sans chercher à se montrer, combien plus vrai peut être le cœur à cœur entre Dieu et notre âme ?

receuillement

D’ailleurs, dans les lieux retirés, nous comprenons mieux alors que Dieu est présent partout et qu’il pénètre les endroits les plus secrets de la plénitude de sa majesté.

La chambre dans laquelle nous devons nous retirer loin du monde, c’est notre cœur. A travers le silence terrestre, la voix divine peut se faire entendre. Nos pensées, nos paroles peuvent devenir autant de vains fantômes rappelant les choses temporelles et qui viennent étouffer l’oraison. Comment exiger que Dieu nous écoute si nous ne faisons pas silence afin de l’écouter ? Et Dieu, dans le secret de ce silence, entendra nos prières et nous le rendra. Remarquez que le Christ ne dit pas: «Il te donnera gratuitement», mais «Il te le revaudra», car Dieu se constitue lui-même notre débiteur. Telle est la grandeur de son amour pour nous.

Pour un esprit humble et un coeur contrit, il est évident que la prière séparée du jeûne est sans force et sans vertu. Aussi tous ceux qui ont voulu obtenir de Dieu quelque grâce pressante ont toujours joint le jeûne à la prière, parce que le jeûne est le soutien de la prière. Voilà pourquoi Notre-Seigneur fait suivre la doctrine sur la prière, de ses enseignements sur le jeûne. Le Seigneur savait que la vaine gloire prend naissance au sein même de toute vertu, il nous commande donc de couper l’épine de la vaine gloire qui pousse dans une bonne terre. 10 St Jean Chrysostome, ibid L’ascèse du jeûne n’a donc pour fin la mortification en soi mais par cette mortification, de purifier le corps et l’âme. La nature touchée dans ses sens par le jeûne peut donc permettre l’humilité du cœur nécessaire à la prière vertueuse. Il faut accomplir la loi du jeûne non seulement par le retranchement des aliments, mais en s’abstenant du vice. Car, quel est le but de cette mortification? C’est d’éteindre en nous le foyer des désirs charnels et d’atteindre la sain(t)e tempérance.

Jeune carême priere et partage

St Augustin dans son sermon sur la montagne fait remarquer qu’on peut mettre de la vanité non seulement dans l’éclat et le luxe de tout ce qui tient au corps, mais jusque dans l’extérieur négligé qui exprime le deuil et la tristesse, vanité alors d’autant plus dangereuse, qu’elle cherche à tromper sous les apparences de la religion. Celui qui, faisant profession d’une vie chrétienne, cherche à attirer les regards d’un certain public empoisonne sa vertu par l’orgueil.

Au contraire, lorsque nous jeûnons, tâchons de ne rien en laisser paraître. Notre-Seigneur parle donc ici de se parfumer la tête, en se conformant aux usages de la Palestine où on a l’habitude de se parfumer la tête aux jours de fête, et ce qu’il nous ordonne, c’est tout simplement de nous montrer nous-mêmes pleins de joie et avec un certain air de fête aux jours de jeûne. Ces paroles, comme les précédentes doivent être entendues dans un sens tant soit peu hyperbolique. Notre-Seigneur veut donc nous dire: vous devez fuir avec soin toute ostentation lorsque vous jeûnez pour que les hommes ne voient pas que vous jeûniez. Parfumer sa tête est un signe de joie. «Réjouissez-vous donc intérieurement de votre jeûne, vous qui, en jeûnant, avez rompu avec les désirs du monde pour vous soumettre à Jésus-Christ.» 11St Augustin, ibid

Ce n’est pas un médiocre avantage que de mépriser la gloire humaine, car on s’affranchit ainsi de l’esclavage accablant des hommes et c’est dans un sens véritable qu’on pratique la vertu, en l’aimant non pas pour le regard des autres, mais pour elle-même. Nous regardons comme un outrage d’être aimés par rapport à d’autres et non pour nous-mêmes; d’après cette règle, nous ne devons point pratiquer la vertu pour les autres, nous ne devons pas obéir à Dieu à cause des hommes, mais pour Dieu seul.  Jeûner pour Dieu, c’est se mortifier par amour pour lui, et on donne ainsi à un autre ce qu’on se retranche à soi même.

Si quelqu’un se propose pour motif de sa conduite un intérêt temporel, son coeur ne peut demeurer pur en se traînant ainsi sur la terre. Car on dégrade sa nature quand on l’unit à une nature inférieure, bien que cette nature ne soit pas souillée dans son espèce. Est-ce que par exemple l’argent, quoique pur lui-même, ne ternit pas l’or auquel on le mêle? Ainsi, notre âme est souillée par le désir des choses terrestres, bien que la terre soit pure en elle-même et dans son genre. 12 St Augustin, ibid

La gloire céleste au contraire est éternelle; ni le voleur ne peut s’en emparer par adresse, ni les vers, ni la rouille de l’envie ne peuvent la consumer. Et là est notre vraie joie: l’espérance du salut, la plénitude de l’amour et de la vision de Dieu.

 

Que vaut-il donc mieux pour nous : placer notre trésor sur la terre, où il est fort douteux que nous puissions le conserver ? Ou le placer dans le ciel, où la conservation nous en est assurée? Quelle est donc cette folie de laisser ce trésor dans un lieu que nous devons quitter et de ne pas l’envoyer par avance dans la patrie vers laquelle nous nous dirigeons? Plaçons donc nos richesses là où nous avons notre patrie.

 Que notre Carême soit un vrai temps de conversion, c’est-à-dire de retournement (conversio) vers Dieu. Si notre regard est tourné vers la gloire de Dieu, il ne pourra être tourné vers les gloires temporelles de ce monde.

Bon et Saint Carême.

Ayssalène

Notes :   [ + ]

1. St Jean Chrysostome, homélie 19
2. St Augustin, Sur la Montagne
3. St Augustin, ibid
4. St Jean Chrysostome, sur St Matthieu
5. St Augustin, ibid
6. St Grégoire, Moral., 21, 8
7. St Jean Chrysostome, hom. 19
8. St Jean Chrysostome, sur S. Matth
9.  St Jean Chrysostome, ibid
10.  St Jean Chrysostome, ibid
11. St Augustin, ibid
12. St Augustin, ibid

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS