Dans le monde sans en être

Affirmer le primat de Dieu

Ma dernière chronique a éveillé sur les réseaux sociaux quelques échanges qui m’ont convaincu de développer mon propos. Le discours ecclésial a beaucoup tourné depuis 50 ans autour de notions comme « l’ouverture au monde », le « dialogue avec le monde », la « présence au monde ». Si maintenant j’oppose à cela les notions « d’ouverture à Dieu », de « dialogue avec Dieu », de « présence à Dieu », vous admettrez peut-être avec moi que c’est un renversement de perspective.

« Les deux perspectives ne s’opposent pas mais s’articulent », me dit-on. Admettons. Mais il faut dire alors que le « quaerere Deum » – le « chercher Dieu » – est premier, en primauté et en priorité. Et même davantage : tout procède du « quaerere Deum ». Je vous renvoie au discours de Benoît XVI aux Bernardins : chercher Dieu a des conséquences culturelles et sociales sans que celles-ci soient spécifiquement voulues. Cherchons Dieu de toute notre âme et le reste nous sera donné par surcroît.

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Au lieu de cela, il me semble que nous continuons à situer excessivement l’Eglise, notre démarche et notre pensée religieuses par rapport au monde. Il me semble que – dans ce cadre – le débat actuel sur un « catholicisme de contre-culture » ouvre la fausse piste symétrique au défunt « catholicisme d’enfouissement ».

A ce stade, nous devons peut-être nous poser une question : quel contenu donnons-nous à ce que nous appelons « monde » sans jamais vraiment le définir ? L’un de mes interlocuteurs me dit par exemple que « nous vivons dans un monde areligieux ». C’est à voir : le plus grand nombre des peuples de la terre exprime – y compris dans la vie sociale et dans les mœurs – ce que j’appellerais une « vertu de religion ».

Alors, de quel monde parlons-nous ? Je pense que nous voyons le monde principalement à travers deux prismes très “occidentalo-centrés” : la « modernité philosophique » et l’athéisme. J’entendais récemment le père Nicolas Buttet définir ainsi cette modernité : « C’est l’idéologie du progrès continu, l’idée que nous allons inéluctablement du bien vers le mieux. » Cette idéologie arrogante n’a-t-elle pas déjà un pied dans la tombe, faute d’apporter le bonheur promis ? « Laissez  les morts enterrer les morts », nous dit l’Evangile.

Le monde bien vivant, c’est par exemple mon collègue de travail. Que je l’interroge sur son rapport à la modernité et il me regardera avec des yeux ronds. Que je le questionne sur Dieu et il saura de quoi je lui parle, même si Dieu est pour lui encore un inconnu. Le père Nicolas Buttet nous dit encore ceci : « Affirmer le primat de Dieu dans une société comme la nôtre, c’est révolutionnaire et prophétique. » Et pour articuler Dieu et l’homme, il nous dit cela : « Il faut parler du primat de Dieu en partant de la vulnérabilité de l’homme. » C’est une manière de poser la question suivante : « Qui nous donnera le Salut ? »

La foi et l’espérance en ce Salut donné dans la personne de Jésus est la véritable réforme spirituelle permanente de l’Eglise. Benoît XVI avait proclamé 2012 « année de la foi ». « Nous ne pouvons accepter que le sel devienne insipide et que la lumière soit tenue cachée » écrivait-il dans la lettre apostolique Porta Fidei. Avons-nous affadi le sel et caché la lumière ? Eh bien je pense que oui. Avons-nous fondamentalement remis en cause notre perspective religieuse ? Eh bien je pense que non, du moins en partie. Sommes-nous prêts à affirmer dans notre propre « être catholique » le primat du « quaerere Deum », ce « chercher Dieu » duquel tout procède ? La réponse à cette question est un chemin intérieur, un chemin de réforme.

Guillaume de Prémare,
Chronique Radio Espérance du 28 février 2014.

2 réponses à “Affirmer le primat de Dieu”

  1. Phylloscopus inornatus

    L’une des raisons pour lesquelles, il me semble, nous avons affadi le sel de la terre, réside dans le fait que, soucieux “d’ouverture au monde” – à un monde pis qu’areligieux: résolument hostile, sinon au fait religieux, du moins aux religions constituées, vues comme des entreprises cyniques d’asservissement des individus – nous avons élaboré un discours conçu pour rester efficace même si on en ôtait Dieu. Nous avons cherché à présenter notre foi comme bonne pour l’homme même si on retranchait toute notion de transcendance, pour ne pas déranger; pour ne pas être illico rejetés par celui qui ne veut entendre parler que de rationnel et de tangible. De là, notamment, cette image que l’Eglise “défend des valeurs”, “à la limite bonnes en elles-mêmes”. Et nous avons toutes les peines du monde à oser maintenir Dieu dans l’équation, au point de nous demander si nous y croyons nous-mêmes. Un système qui marcherait quand même s’il était réduit à ses seuls éléments tangibles est si rassurant !

  2. Louis-Damien Fruchaud

    Très intéressante analyse, qui me paraît très juste. Il faut “sortir par le haut” d’une opposition stérile entre le monde et Dieu. Par le haut, c’est-à-dire par un acte de foi.
    Je me permets à ce sujet de rappeler la très profonde lettre apostolique de Jean-Paul II Novo millennio ineunte (6 janvier 2001). Le pape du Grand Jubilé y invitait puissamment à “repartir” (cf titre de la IIIe partie, au n° 29) de la contemplation du visage du Christ (n° 16), au moyen d’un acte de foi (n° 19), qui mette, comme premier objectif la sainteté (“qui doit gouverner toute l’existence chrétienne”, n° 30-31) et comme premier moyen la prière (“âme de la vie chrétienne”, n° 32).
    En soulignant avec force le “primat de la sainteté et de la prière” (n° 39), Jean-Paul II mettait au coeur de sa méditation et de notre vie l’absolue nécessité de “respecter un principe essentiel de la vision chrétienne de la vie : le primat de la grâce” (n° 38 ; 3 fois ce terme de “primat” est employé dans ce n° 38).
    Ce n’est qu’ensuite qu’il abordait l’évangélisation et, notamment, “l’exigence d’inculturation” (n° 40).

    La réflexion de Benoît XVI est donc parfaitement et totalement en continuité avec Jean-Paul II sur ce point.

    On n’a donc pas assez insisté, à mon sens, sur un point a priori surprenant du discours des Bernardins. Invité pour parler au monde de la culture contemporaine, le pape émérite n’a parlé que…du monachisme bénédictin ancien !

    L’une des conséquences à en tirer pourrait être la suivante : la priorité pastorale du moment n’est pas de recruter des prêtres séculiers, mais de se préoccuper en tout premier lieu des moines, des religieux et des consacrés. Toute réforme de l’Eglise et du monde commence là : dans le secret des cloîtres…

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