Dans le monde sans en être

Décentralisation : Petit jeu de puzzle régional.

La mode est à traquer les stéréotypes autour de l’individu, jusque sur les biscuits et les bonbons – à coups de lois, bien entendu. Le piétinement de thermomètres est une discipline d’avenir, hélas pas olympique, car ce serait une sérieuse chance de médaille.

En revanche, une effervescence récente en a révélé d’autres sans que quiconque ne s’en offusque : je veux parler des stéréotypes régionaux. En particulier ceux que nous inflige une sphère médiatique centrée sur la seule capitale. A l’occasion d’un mot lâché à propos d’un possible redécoupage régional, ils s’en sont donné à cœur joie.

Car, à n’en douter pas, les cartes – tout à fait officieuses – qu’on a vu circuler reflètent avant tout les clichés en vigueur, vis-à-vis du territoire français, dans les grandes rédactions nationales. Elles ne reflètent même pas grand-chose d’autre.

Examinons-les ensemble. Par exemple celle-ci, citée par le Huffington Post et en bien d’autres coins de la toile.

A l’image de l’ensemble des prospectives, elle rattache l’Alsace à la Lorraine : ce sont tous les mêmes boches de là-bas en haut à droite, n’est-ce pas ? C’est d’un tact exquis, du reste, de promouvoir ce vocable comme l’avenir de la région, alors que nous nous disposons à entrer dans le centenaire de la Première guerre mondiale. Qu’importe également à nos stratèges en chambre du développement local que de tenaces rancoeurs séparent les deux entités, ou que l’axe Metz-Nancy soit suffisamment fort pour n’avoir pas vocation à se subordonner à Strasbourg. D’aucuns ont carrément proposé de « tout refiler à l’Allemagne »…

Bourgogne-Franche-Comté ? En avant marche : tous ces coins à la localisation incertaine, ces villes au milieu de nulle part, qu’on les coagule et qu’on n’en parle plus. Et tant pis si le nord-ouest de la Bourgogne penche du côté de Paris, parfois trop selon certains locaux, tandis que le sud regarderait plutôt du côté de Lyon, ou de la Suisse, et que ce bloc présumé homogène se trouverait agité de pulsions centrifuges assez peu compatibles avec la dynamique unique qu’on entend lui assigner.

Un raisonnement identique agglomère l’Auvergne tantôt à Rhône-Alpes, tantôt au Limousin, l’essentiel étant de ne pas s’emm… à se pencher sur ces coins-là ; et le même engendre un vaste pâté central appelé Val de Loire mais d’où, histoire de jouer un peu avec le buzz régionaliste, on détache Nantes pour le projeter en Bretagne.

Le pompon, dans la catégorie « fourre-tout », reste tout de même le monstre étendu de l’île de Noirmoutier aux pics pyrénéens, censé faire allégeance à Bordeaux ; et tant pis pour Poitiers, La Rochelle et les autres, priés de s’effacer, il y a des économies à faire, autant que ce soit aux dépens de ces contrées vraiment trop éloignées de mon bureau et qui font rien qu’à gâter mon score sur jeux-geographiques.com, n’est-ce pas ? Qu’importe si on amalgame là des espaces dont le dynamisme économique et culturel, ainsi que l’Histoire, projettent qui vers Nantes, qui vers l’Océan, qui vers Bordeaux. Quant à prendre en compte les atouts, le maillage de villes dites moyennes, qui sont quelquefois déjà bien grandes, l’état des industries, de l’agriculture, des espaces naturels, ou pis, l’avis des citoyens, encore faudrait-il avoir conscience qu’il en existe.

Bizarrement, un travail beaucoup plus fin opère autour de l’ïle-de-France, où il s’agit avant tout d’annexer ce qui plaît, et d’éjecter ce qui ennuie. Tout au plus notera-t-on un désir de prouver quelque culture historique en rattachant la Seine-et-Marne à la Champagne, ce qui est historiquement juste pour une bonne part. De là à supposer que le développement de l’axe du RER A basculera tout à coup en direction de Reims…

Comment en arrive-t-on là ?

Se demande-t-on qui penche vers quoi, quel est le point d’attraction actuel de tel ou tel bassin de vie, et surtout, pourquoi assembler untel avec untel, quelle dynamique on envisage de créer, quelle vie insuffler à ces nouveaux espaces ?

Nenni : on rattache des morceaux qui, vu de loin, se ressemblent.

L’appréciation qui anime une telle vision des régions françaises ressemble dangereusement à celle des illustrateurs de planisphères anciens. Pour un peu, on parsèmerait ces super-régions de représentations d’indigènes bariolés fuyant devant quelque léviathan, vert avec des écailles bleutées.

Vous me direz que toutes les cartes proposées ne sont pas aussi absurdes… et bien, pour ma part, je n’en ai pas vu de beaucoup mieux. L’absurde, en fait, réside déjà dans la démarche d’en pondre, là, comme ça, d’un claquement de doigts. De quoi parle-t-on ? S’il s’agit de réorganiser le territoire français dans le but de le vivifier, de permettre le maintien ou la reconstitution d’un tissu rural vivant et actif, d’un réseau de villes petites, moyennes et grandes qui sont autant de lieux d’activité économique, certes, mais surtout de vie (trois fois le mot vie ou un dérivé en une phrase : je l’assume), de s’appuyer pour cela sur les atouts, l’héritage, les forces vives, et la connaissance des fragilités de tous ces territoires, alors ce n’est pas en trois coups de crayon qu’on trouvera la bonne piste. Pas davantage, d’ailleurs, en proclamant « l’idée révolutionnaire » de tout supprimer et remplacer par une carte monochrome parsemée d’un semis de points.

Ah, mais on me souffle dans l’oreillette qu’en réalité, il s’agit juste de supprimer des conseils régionaux pour faire des économies.

Vivifier le territoire français ? Le quoi ?

Très occupés à rabâcher « village planétaire, mondialisation », nous  n’en sommes pas moins à considérer tout ce qui se situe à plus de cent kilomètres comme une sorte de campagne archaïque, tout juste entrée dans le vingtième siècle. Où l’information ne serait accessible qu’en se déplaçant (à cheval ?) et où la sexualité serait restée au même état de tabou que sous le Second Empire, tableau à peu de choses près brossé par ce sidérant article de Metronews.

Et si c’est par jeu qu’on lance « ils ont le téléphone, là-bas ? », c’est généralement d’une manière très sérieuse qu’on assène « qu’ils n’ont sûrement pas encore l’ADSL. ».

Notre regard que nous croyons rationnel, épris de performance, reste intoxiqué par les schémas centralisés de l’école d’antan. Cadenassés par l’obsession des grosses pastilles rondes, bien centrales, reliées par d’énormes flèches rouges, nous ne savons raisonner qu’en points et en lignes. Un territoire a trois dimensions, enfin quatre, puisqu’il évolue – nous raisonnons en deux, voire en une. C’est d’abord dans notre regard qu’il faut retrouver le sens de l’espace et du temps. La déconnexion absolue de nos « élites » avec la quasi-totalité du territoire français, dramatiquement illustrée par cet épisode, est un signal d’alarme.

Un de plus, hélas.

Phylloscopus inornatus

4 réponses à “Décentralisation : Petit jeu de puzzle régional.”

  1. Edel

    On me permettra une remarque tout de même : le découpage de la carte que vous montrer prouve que celui qui l’a fait a de bonnes notions d’histoire et de géographie historique ; l’ensemble n’a pas été fait par quelqu’un qui ne sait pas où sont les choses !

    Ainsi du rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne : c’est une réalité historique, Nantes étant l’ancienne capitale des ducs de Bretagne.

    L’unification du Poitou à l’Aquitaine ne procède pas d’une ignorance mais au contraire d’une grande culture historique : l’Aquitaine, pendant longtemps, a dépendu des comtes de Poitiers ; jusqu’à la Révolution, Poitiers, Saintes… étaient des évêchés suffragants de Bordeaux…

    La région Rhône-Alpes correspond peu ou prou à l’ancien Dauphiné de Savoie ; la Provence a son identité historique propre.

    La Bourgogne et la Franche-Comté vont d’autant mieux ensemble que le nom historique de la Franche-Comté est celui de… comté franche de Bourgogne.

    L’Alsace et la Lorraine correspondent à un ensemble de territoires acquis par les rois de France entre le XVIe et le XVIIe siècle, et qui historiquement relevaient de l’empire germanique.

    L’union de la Normandie n’est guère contestée ; quand à l’ensemble Nord et Picardie, il s’agit d’un ensemble relativement cohérent, des possessions des rois de France au nord de leur domaine propre, l’Ile de France actuelle.

    Avec cette méthode historique, il faudrait sans doute aussi joindre Languedoc et Midi-Pyrénées. Mais bon…

    L’union de l’Auvergne et du Limousin pose un peu plus de questions ; il pourrait plutôt être envisagé un ensemble Auvergne-Berry, et le démantèlement de la région Limousin entre Auvergne et grande Aquitaine.

    Quand à l’ensemble du Val-de-Loire, il a le mérite d’être un peu plus cohérent que l’actuelle région centre, à condition d’en retirer le département du Cher.

    Le risque, à ce petit jeu là, c’est de raviver les identités régionalistes.

    Le risque aussi, c’est que les centres économiques ne sont plus nécessairement les mêmes qu’au Moyen Âge. Mais on ne peut pas sacrifier l’histoire à l’économie, c’est se couper l’herbe sous le pied…

  2. Phylloscopus_inornatus

    Je ne suis pas vraiment convaincu, au vu des articles qui entouraient ce modèle de carte, qu’il y ait présidé une solide culture historique: plutôt le hasard et le choix d’agréger deux à deux. Comme vous le soulignez vous-mêmes, les centres économiques ne sont plus les mêmes, et les dynamiques culturelles elles-mêmes ont changé depuis le Haut Moyen Age: aujourd’hui, la Vendée regarde vers le nord, contrairement aux Charentes, et ce depuis une paire de siècles – par exemple. Surtout, le problème n’est pas tant que ces morceaux recoupent une très vieille unité politique (qui, d’ailleurs, pour être ancienne, n’a pas forcément duré très longtemps pour autant; les provinces d’Ancien régime ont bien plus imprimé leur marque): c’est surtout leur taille, alliée à la démarche de centralisation à l’échelle de chacune d’entre elles qui est systématiquement proposée. Que le Poitou soit administrativement sous orbite aquitaine pourrait ne pas être un souci, s’il n’était proposé également que tout ce territoire n’ait comme projet qu’un développement étoilé à partir de la métropole bordelaise ! On re-dé-centralise, en prônant comme idée géniale l’idée jacobine qui nous vaut “Paris et le désert français”. Nous aurions Bordeaux et le désert aquito-poitevin, Dijon et le désert bourguigno-franc-comtois et ainsi de suite, au lieu de laisser une chance aux centres moyens.
    D’autre part, un raisonnement basé sur l’histoire médiévale pourrait aussi nous inciter à fusionner avec la moitié ouest de l’Allemagne et l’Italie du Nord… mais cette réalité ne correspond plus à grand-chose désormais.

  3. Décentralisation : Petit jeu de puzzle r...

    […] La mode est à traquer les stéréotypes autour de l’individu, jusque sur les biscuits et les bonbons – à coups de lois, bien entendu. Le piétinement de thermomètres est une discipline d’avenir, hélas pas olympique, car ce serait une sérieuse chance de médaille. Via : Phylloscopus inornatus, Cahiers Libres, 06/02/2014  […]

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