Dans le monde sans en être

Les métropoles et le désert français

MétropoleL’un des grands problèmes, lorsqu’on souhaite traiter un sujet d’actualité, c’est la dictature du quotidien. Si vous bloguez sur autre chose que sur ce qui fait déjà le buzz, par exemple si vous traitez d’un autre sujet que de la quenelle qui ne se mange pas (mais vraiment pas), des dames un peu agitées de la carafe qui se font gloire de faire pipi dans les églises ou de New York qui se joue Le Jour d’Après, vous le paierez cher : personne ne vous lira.

Vous serez la voix qui crie dans le désert des réseaux sociaux.

Et bien crions.

Crions, parce qu’à ce rythme, les sujets les plus oubliés sont, paradoxalement, ceux qui ne sont jamais à la une de l’actualité parce qu’ils sont en permanence d’actualité. A l’arrière-plan.

Le désert est de ceux-là. Le désert français.

Il est un livre assez connu des professeurs d’histoire-géographie qui date de l’après-guerre et qui s’appelle « Paris et le désert français ». On le cite, à l’occasion, mécaniquement, un peu comme « 1515 Marignan ». Puis on opine gravement du chef et on passe à autre chose.

Depuis combien de temps n’a-t-on plus entendu un parti politique pesant plus d’un demi pour cent inscrire à son programme, de manière sérieuse, réfléchie, non démagogique, la lutte contre les déséquilibres spatiaux du territoire français ? La préservation d’un vrai tissu rural ? Une façon quelconque de remédier à ce constat hallucinant de 20% de la population concentrée dans une agglomération, engluée dans tous les problèmes qui en découlent, tandis qu’à deux cents kilomètres de là, villes et villages sont, au sens propre, en voie d’extinction ?

Ne cherchez pas. Et de manière générale, ce n’est pas la seule désertification qui est absente des débats publics, ni les suicides d’agriculteurs, ni le chômage dans les ex-villes moyennes industrielles qui parsèment encore la plupart des régions de France. C’est tout le territoire concerné. C’est, tout simplement, la plupart des régions de France.

Faites un test. Cherchez, dans l’actualité, un sujet français qui ne traite ni de Paris, ni de Marseille ; qui mentionne un autre lieu, pour autre chose qu’un fait divers ou un phénomène climatique. Ce sera vite fait. Vous en trouverez un sur les municipales à Lyon, un sur les stations alpines et peut-être un ou deux qui citera Toulouse ou Nice. Et le sport. Et c’est tout.

Récemment, un lien a fait le buzz : une carte de France interactive qui indique le revenu moyen selon un très fin maillage de pixels. Il est ici. http://www.comeetie.fr/galerie/francepixels/#

Quelles analyses en a-t-il été tiré ?

« Regardez comme la Seine Saint Denis et les quartiers nord de Marseille apparaissent rouges par rapport à d’autres quartiers très bleus. »

Voilà certes une nouvelle.

Tout est dit : une carte de France ? Vite, réduisons-là à deux grandes villes.

Le reste ? On n’en dira, prudemment, pas un mot.

Pourtant, avant tout, sur cette carte, on voit du rouge. D’immenses zones rouges. Un pays majoritairement rouge. C’est-à-dire « pauvre ».

Non seulement cela n’a fait réagir à peu près personne, mais il n’est venu à l’idée de personne qu’il y eût quelque raison de se préoccuper de tous ces lieux. Comme si ce n’était, une fois pour toutes, plus du tout la France.

Au siècle dernier, mon professeur de géographie avait proféré une ineptie qui, hélas, fournit un élément d’explication : « l’espace rural n’a ni intérêt ni valeur, ni en lui-même, ni les gens qu’il y a dedans. Il est là pour nourrir les villes, un point c’est tout. C’est tout ce qu’on lui demande et le reste, il ne faut pas s’en occuper. »

La leçon a été tristement bien apprise.

On a fini par ignorer son existence – sauf quand on en a besoin, parfois, pour nos vacances.

On a même fini par oublier ses villes moyennes. Exit l’idée de « métropoles d’équilibre ». Une poignée de super-métropoles suffiront à l’obsession de compétitivité, et le reste… Quel reste ? On ne le condamne même plus, on ne se résigne même plus à son abandon : on l’a gommé des radars, des cartes, des dossiers, depuis trente ans au moins.

A l’instar du projet de scission du département du Rhône en département et métropole lyonnaise où, à moins d’un an de l’échéance, à peu près rien n’est prévu pour le « Rhône vert » résiduel. Ni projet, ni structures, ni rien. Comme s’il était liquidé, fermé, disparu – qu’il n’y avait plus de collines, de bois, de champs, de bourgs, de villes, d’êtres humains là-dedans.

Pourtant, que nous le voulions ou non, ce territoire, c’est aussi la France, voyez-vous. Non pas – j’anticipe l’inévitable objection – en vertu d’un quelconque pétainisme pétrole-picotin, une nostalgie (qu’on taxerait fatalement de fascisante…) de « la société d’avant-guerre », du « paysan blanc catholique de droite machin ». Non, mais d’abord parce que c’est 90% de notre territoire et une bonne part, peut-être même une majorité des Français. Des activités, des idées, des vies. Toute la vie d’un pays, en fait. Qui, à la lecture des médias nationaux, peut à bon droit se demander si elle en fait encore partie. En tout cas, ses « élites » semblent avoir répondu à la question. Par la négative.

Quel ridicule et lamentable gâchis.

Phylloscopus inornatus

6 réponses à “Les métropoles et le désert français”

  1. Henry le Barde

    C’est effectivement un sacré gâchis. D’autant plus que le développement du numérique pourrait tout à fait redynamiser les zones rurales. Combien de personnes (développement informatique, web, etc.) pourraient tout à fait (beaucoup le font déjà) s’implanter dans un village pour effectuer leur activité ?

  2. Christian Politica

    Je ne peux qu’applaudir des 2 mains, auteur il y a un temps, de nos territoires que l’on assassinent. Le futur découpage cantonale fait lever tous les élus et habitant, tout le monde s’en fout. Les dotations de l’état pour les communes rurales sont la moitié des villes urbaines, tout le monde s’en fout. Les maires ruraux ont 2 fois plus de territoire à gérer que les maires urbains, tout le monde s’en fout. La ville préfecture de mon département perd des habitants au profit des communes rurales, toujours pas de réaction. Au prochaines élections les partis extrêmes et l’abstention seront les vainqueurs mais ce sera trop tard…

  3. Axolotl

    C’est une évidence depuis longtemps et, même lors qu’ils viennent de “province”, les dirigeant deviennent vite très parisiens. Mais le pire est probablement la presse nationale, exclusivement parisienne. J’ai beau l’être, parisienne, je trouve cela affligeant et surtout inquiétant.
    Le Monde avait pourtant eu une belle initiative avec un blog qui suivait la campagne présidentielle en différents lieux, avec de belles rencontres… mais cela aurait du se poursuivre sur du long terme.
    Dommage puisque, même pour les municipales, on ne parle que des plus grandes villes.
    Et, de la même façon, le tour de France de J Lassale était une belle idée… qui n’a eu – me semble-t-il- aucun écho !! Aucune “presse” parisienne n’a du se sentir concerné.

  4. Phylloscopus inornatus

    @Henry le Barde: en effet, certains le font déjà, mais encore faut-il que le réseau le permette (et là on est très vite dans le cercle vicieux: pas de réseau performant installé parce que pas assez de connectés, et donc personne ne vient se connecter parce que le réseau n’est pas assez performant). Le numérique, logiquement, devrait redonner sa chance à une répartition géographique plus homogène des activités et des hommes: à quoi bon s’empiler dans les mêmes ZAC quand on n’échange que des fichiers ? Et pourtant…

  5. Charles Vaugirard

    La révolution numérique peut en effet être une solution à la redynamisation des campagnes. Encore faut-il qu’il y ait une forte volonté politique (côté Etat, mais aussi du côté de collectivités comme la région) pour rendre possible l’accès au haut-débit dans les zones rurales.
    Or actuellement la tendance est plutôt au discours : “la France est devenue urbaine, assumons-le et priorisons les villes…”. Renversons la tendance pendant qu’il est encore temps.

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