Dans le monde sans en être

Quand un empereur devient chrétien. La conversion de Constantin, 1700 ans après

Vision de Constantin2013 est l’année du 1700ème anniversaires de l’Edit de Milan, par l’empereur Constantin, qui mit fin aux persécutions des chrétiens sous l’Empire Romain.

313 marque un grand retournement de l’histoire. Auparavant, le christianisme était une religion pourchassée. Un proche prédécesseur de Constantin, Dioclétien, a été l’auteur d’une des pires persécutions de l’Empire, encore plus meurtrière que celle de Néron. Un très grand nombre de martyrs que l’Eglise fête ont été suppliciés sous son règne.

L’édit de Milan est intimement lié à la conversion de Constantin. Evénement qui peut paraître surprenant et qui serait dû à un phénomène mystique : Constantin, alors qu’il était en guerre contre un rival, a vu dans le ciel une croix, puis il a reçu une vision lui disant qu’il gagnerait s’il apposait un signal chrétien sur les étendards de sa légion. LabarumIn hoc signo vinces lui aurait dit la vision : « Par ce signe tu vaincras » et le signe était le monogramme grec du Christ, le chrisme. Les historiens sont partagés sur les causes réelles de sa conversion. Certains défendent l’idée d’un choix politique devant le succès du christianisme dans l’Empire. Cette thèse n’est pas récente et elle était souvent évoquée au XIXéme siècle, y compris par des historiens catholiques comme Frédéric Ozanam.

Actuellement, cette thèse reste très discutée car les découvertes du XXéme siècle ont démontrées que le christianisme était encore très minoritaire en 313. La conversion de Constantin peut donc difficilement être un acte d’opportunisme politique. Mais surtout, le fait est que le récit de la vision figure dans la “Vie de Constantin” d’Eusèbe de Césarée. L’auteur a connu personnellement cet empereur et il affirmait tenir cette information de sa bouche.

L’événement a une portée exceptionnelle : sa conversion va conditionner le fondement de la future Europe chrétienne. La romanité constantinienne est la matrice de la civilisation européenne. Mais cela ne s’arrête pas à la politique : Constantin a été l’organisateur du Concile de Nicée qui réorganise l’Eglise et qui, surtout, devait trancher la question de l’arianisme. Autrement dit, ce Concile devait répondre à cette question essentielle : Jésus est-il Dieu ? Les ariens considéraient en effet Jésus comme un homme sans divinité.

ConcileNicée

Le concile de Nicée a permis à l’Eglise de consolider sa théologie. C’est un des plus importants concile de l’histoire de l’Eglise car il a reconnu la divinité du Christ et invalidé l’hérésie arienne. Mais à court terme il a peu été suivi. Il n’a pas empêché l’hérésie arienne de se répandre et même de supplanter le christianisme orthodoxe pendant quelques décennies. Constantin lui-même aurait fini sa vie arien. La crise de l’arianisme s’est terminée plusieurs décennies plus tard.

Mais cet événement nous interpelle sur deux points : il démontre la puissance de la conversion d’un responsable politique, et il interroge sur la question de l’Etat et de ses liens avec l’Eglise.

Quand le Prince devient chrétien 

Les conséquences de la conversion d’un souverain sont toujours très importantes. La conversion de Constantin a permis la fin des persécutions. Nous pouvons la comparer à beaucoup d’autres conversions de princes païens : la plus célèbre est celle de Clovis qui est à l’origine de ce qui deviendra la France chrétienne. Il y a beaucoup d’autres exemples dans le reste de l’Europe et du monde. Quand un souverain devient chrétien, tous ses officiers suivent, tous les cadres de la société deviennent chrétiens, les lois sont validées par l’Eglise et ainsi la société est officiellement christianisée.

Cela interroge : nous pourrions trouver cela positif. Après tout, la civilisation européenne doit beaucoup à ces princes chrétiens qui ont protégé l’Eglise et permis à l’Evangile de prospérer. Il y a même eu, des siècles après, quelques saints souverains : Saint Louis, mais aussi Saint Wenceslas, Saint Edouard le confesseur, Saint Henri, Saint Erik, Sainte Elizabeth de Hongrie et, plus proche de nous, le bienheureux Charles 1er d’Autriche. Un cadre politique favorable à l’Eglise peut porter de nombreux fruits… Mais pas seulement, car on ne peut nier qu’il existe certains effets pervers.

Quand un Etat est « chrétien » 

Le grave problème posé par un Etat se revendiquant chrétien est que le pouvoir politique est intimement lié à l’Eglise. Ainsi, l’Eglise devient politique et le politique est imprégné de religion. Etat et clergé deviennent des lieux de pouvoir avec le lot d’intrigues, d’ambitions et de coups bas qui y sont liés. L’Eglise a profondément souffert de cela dans son histoire. Dès l’édit de Milan, l’Eglise est entrée en position de force dans l’Empire. Et cela a perduré dans les Etats qui ont succédé à l’Empire de Rome : Empire Byzantin, royaumes barbares chrétiens (Royaume des Francs après 496)… Dans tous ces Etats, l’Eglise a eu un poids politique considérable : les évêques étaient des princes, les curés des barons, les abbés des grands seigneurs… Avoir une fonction ecclésiastique était très convoité, les grandes familles princières ne manquaient pas de manœuvrer pour avoir un pape, un abbé, ou un archevêque qui puisse les soutenir dans leur politique.

Nous pouvons parler, à juste titre, de corruption. Bien sûr cela n’a pas empêché l’Eglise de tenir bon et d’avoir un grand nombre de saints. La corruption n’a pas gagné toutes les âmes, et beaucoup de saints étaient consternés par ces prélats « politiques ». Saint Bernard de Clairvaux a vivement réagi devant la décadence de Cluny, Saint François d’Assise s’est jeté tout entier dans la pauvreté…

Le bienheureux Frédéric Ozanam avait fait ce constat en 1851. Il était historien, et il connaissait bien l’histoire de l’Eglise et de Constantin. Il avait ces mots très fermes :

« Nous voulons toujours le rétablissement de la religion par des voies politiques, nous rêvons un Constantin qui tout d’un coup et d’un seul effort ramène les peuples au bercail. C’est que nous savons mal l’histoire de Constantin, comment il se fit chrétien précisément parce que le monde était déjà plus qu’à moitié chrétien, comment la foule des sceptiques, des indifférents, des courtisans qui le suivirent dans l’Eglise, ne firent qu’y apporter l’hypocrisie, le scandale, le relâchement. Non, non, les conversions ne se font pas par les lois, mais par les mœurs, mais par les consciences qu’il faut assiéger une à une ».

Ozanam nous met en garde contre le risque de corruption. Certes, il ne nie pas l’effet positif des conversions de Constantin ou de Clovis. Dans son oeuvre d’historien à la Sorbonne, Ozanam a étudié le travail de l’Eglise à la fin de l’Empire romain et à l’époque mérovingienne. Il en déduit une transformation progressive de la société. Transformation qui continue, avec l’avènement (1500 ans plus tard) de la notion de liberté de conscience… chose inconnue au temps de Clovis qui s’est fait baptiser avec son armée. Ainsi, Ozanam ne porte pas un jugement anachronique sur Constantin : il nous invite surtout à ne pas revenir en arrière et à poursuivre la marche de l’histoire. Et pour Frédéric, le monde entrait dans une nouvelle ère : une démocratie chrétienne composée d’hommes et de femmes libres, adhérant librement à la foi et à une Eglise catholique indépendante du pouvoir politique.

Le césaro-papisme

L’autre problème est celui que les spécialistes nomment le césaro-papisme : l’ingérence de l’Etat dans le fonctionnement de l’Eglise… voire la domination du Prince sur l’Eglise. L’histoire de la chrétienté est traversée par cette problématique. Cela a commencé avec Constantin : en convoquant le Concile de Nicée, il est intervenu directement dans les affaires internes de l’Eglise. Il a demandé aux évêques de trancher une question théologique, et il a organisé l’Eglise… Un autre empereur chrétien, Théodose, a institué le christianisme comme religion d’état en 380 avec l’Edit de Thessalonnique. Cette fois-ci, la foi chrétienne était la seule religion permise et tous les citoyens étaient obligés de l’embrasser… Bien sûr, Théodose s’arrogeait des droits dans l’Eglise. Celle-ci n’était pas indépendante.

L’histoire de l’ingérence des princes dans l’Eglise est un long feuilleton qui a traversé le moyen-âge et qui semble moins présent aujourd’hui (du moins au niveau pontifical).

Mais alors, que désirer ? Constantin, malgré ses limites, a tout de même permis l’arrêt des persécutions. Aujourd’hui, beaucoup de chrétiens sont persécutés dans le monde. Ils se contenteraient bien d’un Constantin pour que cesse ce cauchemar.

Je crois qu’il faut espérer et défendre deux choses : la première est l’indépendance de l’Eglise. Il n’est pas bon de vouloir une Eglise « religion d’état » avec un clergé entretenu, une pompe religieuse autour des dirigeants et une foi enseignée à l’école publique. Cela n’a aucun sens car ce serait prendre le risque de la corruption… La laïcité à la française a du bon, car elle a permis une totale indépendance de l’Eglise. Les anticléricaux de 1905 nous ont finalement rendu service : une Eglise plus pauvre, plus libre, est aussi plus prophétique.

La deuxième chose est la présence de chrétiens en politique (et pourquoi pas la conversion de nos dirigeants). Ce n’est pas contradictoire avec ce qui précède. En effet, nous avons grandement besoin de chrétiens en politique. Les exemples d’hommes politiques saints sont magnifiques et ils doivent nous inciter à les suivre. Bien sûr il ne s’agit pas de placer des chrétiens dans nos Etats pour tisser les liens politiques avec l’Eglise. Les deux doivent rester indépendants. Mais vivre l’Evangile en étant au pouvoir reste encore le meilleur moyen d’atteindre le bien commun.

Le jubilé de l’Edit de Milan doit nous inviter à réfléchir sur ces questions essentielles. Puissions-nous y trouver quelques réponses à nos questions contemporaines.

Charles Vaugirard

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3 réponses à “Quand un empereur devient chrétien. La conversion de Constantin, 1700 ans après”

  1. Ayssalène

    Mon Cher Vaugirad,

    Comme je suis une réac’ moderne en plus d’être une tradismatique, j’aime bien l’idée qu’on puisse garder une vieille maison en ruine et la retaper de l’intérieur.

    Peut-être est-il possible de penser une religion d’État sans pompe, sans faste, etc.; même si je ne dis pas qu’il faut qu’il y ait nécessairement une religion d’État, mais cela peut s’envisager autrement que ce qui a été fait par le passé en France. Ou tout du moins s’en inspirer dans certaines lignes mais s’adapter aux évolutions sociales et contextuelles des moyens à mettre en place (sinon on régresse au lieu d’avancer). Et on pourrait s’inspirer de (rares) modèles où cela a pu fonctionner.

    Cela dit, on est bien d’accord qu’une Eglise mêlée à un pouvoir politique temporel étatiquement limité (et armé, et financé!) entraine forcément une dénaturation de son message (il me semble que c’est d’ailleurs Benoît XVI qui parlait de cette “dénaturation du message de l’Eglise” lors d’une allocution sur les guerres de religions…). Le pouvoir politique et moral du Vatican reste d’abord à visée éternelle et universelle, et pour la protection du “petit troupeau”.

    Autre point: concernant la foi enseignée à l’école. Un enseignement de la foi à l’école est tout de même un moyen d’évangélisation incroyable, à partir du moment où cela est bien pensé et bien encadré. Ne serait-ce que dans l’ordre de la morale “humaine” (en fausse opposition avec la morale chrétienne), c’est un outil qui peut transcender le coeur de l’homme à l’âge où rien n’est encore endurci. On peut beaucoup semer grâce à cela, je pense. Et cela n’empêchera jamais un enfant de rejeter la religion un jour s’il le souhaite (combien d’enfants de famille très catho ont tout lâché à cause d’une épreuve ou d’une révolte?). Donc la liberté des enfants (de Dieu) serait conservée. Si cela est bien pensé et bien encadré, encore une fois.

    Et cela pourrait avoir sa place dans une école publique souvent en piteux état au niveau social ou moral (comparativement à beaucoup d’écoles privées ou hors contrat).

    Mais on est d’accord que c’est un sujet épineux et que l’idéalisme du catholique de bonne volonté se confronte à la réalité complexe et compliquée de la société.

    Bref, “duc in altum!”.

  2. pierre josemaneau

    la vie de constantin dans l,rglise est comme l,image de l,eglise de l,ancien testament ou les prophets de dieu avaient acces aupres des gourverneurs.mais dans le nouveau testament nous pouvons constater que le premier ennemi de l,eglise fut l,etat,et l.avait annonce on vous amenera devant les gouverneures et les tribunaux.donc constantin etait seulement uninstrument dans la main de dieu pour evangelisation massive du christianisme a l,epoque.

  3. raharimalala clarisse

    ca veut-dire quoi le signe xp sur notre bible

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