Dans le monde sans en être

Peer Gynt ou la recherche du royaume

Peer-Gynt-1876Un livre sur l’étagère, jamais loin de mon chevet. Sous la couverture, l’histoire d’une vie d’homme, dans ses petites lâchetés et ses grandes folies. C’est le récit des soifs d’aventure, une quête de liberté et de sens : celle de Peer Gynt, héros du conte philosophique imaginé par le norvégien Henrik Ibsen en 1866. Une histoire « qui n’est ni exemplaire ni édifiante, qui n’est universelle que par son caractère humble et complexe », a commenté Eric Ruf, l’un des nombreux metteurs en scène à s’être attaqués à ce monument du théâtre.

Un départ

Peer Gynt a 20 ans, rêve de gloire et s’ennuie dans son village du fond de la campagne norvégienne. Fantasque, mythomane, querelleur et vantard, il s’attire les foudres de sa mère et les moqueries des villageois. Ayant séduit, puis déshonoré une future mariée le jour de ses noces, il se voit obligé de quitter le pays. Il le fera avec le sourire, direction les montagnes, où règnent trolls et démons, puis les continents lointains. Solveig, jeune femme pure et timide, qu’il aime et qui l’aime en retour, le laisse partir. Son Peer Gynt a besoin de cheminer. Elle l’attendra, le temps qu’il faudra.

S’en suit pour notre héros une vie d’aventures, avec, chevillée au corps, cette volonté farouche de défier le monde et de devenir quelqu’un. En bien ou en mal, quel qu’en soit le prix ou les voies empruntées. Jusqu’à fuir la réalité. Mais son désir profond est bien plus complexe : « Ibsen, raconte le traducteur François Regnault, somme son héros déficient, tout au long des cinq longs actes qu’il traverse en glissant, marchant, courant, suant, nageant, errant et se perdant, de répondre constamment à la question de savoir ce que peut bien signifier cette formule saugrenue propre à la condition humaine : être soi-même »

« Suffit-toi toi-même »

Tour à tour négrier, capitaliste, poète fortuné ou ruiné, prophète ou roi des fous, il court après un empire, la réussite sociale, le pouvoir, les femmes… Peer veut être heureux et se fourvoie volontiers dans les joies faciles, de fausses consolations qu’il prend à bras le corps avant de s’en lasser, ou de s’en trouver écarté. « Suffit-toi toi-même », lui ont un jour appris les trolls des montagnes. Il fera sienne cette devise tout au long de sa vie. Jusqu’à l’heure dernière, l’heure des comptes où, se retournant sur son parcours, il n’y verra qu’une succession de longues années d’errance. Sans savoir s’il n’a jamais réussi un jour à « être lui-même », sans n’avoir jamais été, finalement, ni bon ni vraiment mauvais.

Quelle consolation pour celui qui, au soir de sa vie, se trouve confronté à la vacuité de son existence ? Vers qui aller, puisque le voyage de cet antihéros nous apprend que l’homme ne peut se suffire à lui-même ? Il y a cette femme, Solveig, seule dans la forêt. Elle qui a attendu patiemment que son Peer chemine. Le voilà de retour, vieux et fatigué : « dis-moi où j’étais, moi, moi-même, celui que je suis vraiment ? » « Tu étais dans ma foi, dans mon espoir et dans mon amour », lui répond Solveig. Son royaume était là. Peer Gynt le voit enfin, et, avec lui, la révélation du sens d’une vie qui lui avait échappé, l’espérance d’une communion plus profonde, seule apte à répondre, finalement, à l’énigme humaine : « tu es mon enfant, lui murmure Solveig, et ton père est celui qui te pardonne quand je lui demande ».

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