Dans le monde sans en être

Le mystère des églises fermées de Venise

Aucune ville n’a autant fasciné que Venise les artistes, qu’ils soient peintres, écrivains ou musiciens. Venise à double tour,  le nouveau livre de Jean-Paul Kauffmann, que le grand public connaît également parce qu’il fut otage au Liban, ne dément pas cette prédilection des chercheurs du Beau pour la Sérénissime.

Forcer l’entrée des églises fermées de Venise

Cependant, les beautés artistiques ne sont pas l’objet principal de la recherche de Jean-Paul Kauffmann. Le but de ses pérégrinations vénitiennes est plutôt d’entrer dans les églises fermées de la ville italienne ! En accompagnant le narrateur dans cette étrange quête, le lecteur sera surpris d’apprendre qu’elles sont très nombreuses à Venise. Mais ce n’est pas la seule surprise que lui réserve ce récit écrit à la première personne.

D’abord, en suivant les péripéties de la recherche du narrateur dans le dédale de la bureaucratie de la Curie vénitienne, le lecteur découvre que celle-ci n’a rien à envier à celle décrite par Kafka dans Le Château ! C’est tout juste si le héros ose motiver, devant les autorités détenant, en ce domaine, le pouvoir des clefs, sa demande qu’on lui ouvre les portes des églises fermées au public (pour des raisons plus ou moins obscures), tant ces détenteurs du pouvoir en imposent ! Puis, au fil du récit, le narrateur finit par douter lui-même des motivations qui l’ont poussé à vouloir pénétrer dans ces bijoux architecturaux. Est-il fasciné par le goût du mystère ? De la beauté des objets que recèlent les édifices ? Ou bien est-ce une réminiscence de son enfance bretonne, marquée par la fréquentation des lieux de culte catholiques ?

Le lecteur devient ainsi le témoin des interrogations introspectives du héros, tandis que ce dernier lui fait visiter des lieux hors des circuits touristiques d’une ville qui semble comme violée par la masse de visiteurs qui déferlent chaque année sur ses trésors artistiques. Les églises fermées représentent-elles l’acte ultime de résistance de l’orgueilleuse cité contre les envahisseurs à appareil-photo qui débarquent sur ses pontons ?

Une quête du mystère vénitien

Chercher à pénétrer dans les églises fermées devient un excellent prétexte romanesque pour essayer de forcer le mystère, religieux et artistique, de la cité lacustre. En effet, pour Jean-Paul Kauffmann, Venise représente, avec ses églises, « l’approche du divin dans sa partie la plus sensuelle, la plus jubilante, dans ce pouvoir de symbolisation infini qui fascinait tant Lacan. Ces églises fermées en sont la quintessence. Elles portent très haut ce qu’il y a de plus indispensable, de plus réussi, de plus occulte et sans doute de plus spirituel dans la transmission du temps. Quelque chose qui se cache tout en se manifestant. ».

Les échecs répétés du narrateur, sinon à trouver les interlocuteurs idoines qui lui ouvriraient ces églises, du moins à forcer leur bonne volonté, ne découragent jamais  notre chercheur qui admet que « la fermeture change tout. Elle confère au sanctuaire une intériorité secrète  qui n’est pas comparable aux autres. Une qualité de silence qui grandit l’espace. ».

Au fond, la quête insolite du narrateur nous invite à laisser au mystère le dernier mot. Le livre de Jean-Paul Kaufmann nous fait découvrir une Venise inédite, ce qui est une gageure, quand on sait qu’elle est, avec Paris, la ville sur laquelle on a le plus écrit ! Au fil du récit, apparaît une Venise sensuelle, secrète, séduisante, mais dans le même temps consciente de son passé prestigieux, et rétive de ce fait à se donner au premier venu.

Même si Venise est unique, toutefois, après avoir lu le récit de Jean-Paul Kauffmann, le lecteur ne regardera plus nos églises fermées du même oeil !

Jean-Michel Castaing

Venise à double tour, de Jean-Paul Kauffmann, éditions des Equateurs, 334 p, 22 €

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