Dans le monde sans en être

Un soir auprès d’Arvo Pärt

Il marche le long d’une allée parisienne. Des façades haussmanniennes s’élèvent à sa gauche et à sa droite. Au-dessus de lui, le ciel s’obscurcit lentement. Quelques lampadaires sont suspendus à mi-hauteur telles des bougies flottantes. Il voit de grosses taches rondes, des formes changeantes, des clignotements de phares rouges et orangés. Le décor défile sous ses yeux tandis que les rumeurs urbaines s’éteignent graduellement. Paris a sur lui un effet hypnotique. Bientôt, il n’entend plus rien, absorbé par les formes géométriques et les tons nocturnes de la ville.

Le voici devant un grand square vide. D’immenses arbres élancent leurs branches vers un ciel devenu bleu nuit. Quelques étoiles se perdent dans les branchages. On se croirait en forêt, mais l’ordonnancement des parterres ne trompe pas : nous sommes toujours dans un lieu administré par l’homme, bien qu’il semble en être absent. Au bout du square se tient la majestueuse façade d’une église. Son porche est éclairé d’une lumière qui émane de l’intérieur.

Le silence d’une ville est souvent glacial. Mais cette façade élevée, ses pierres mystérieuses, sa présence à la fois sereine et fragile au cœur de la mégapole, tout cela forme un foyer de chaleur qui attire, irrésistiblement. Les errants convergent naturellement vers les églises. Il s’avance et, à mesure qu’il s’approche de l’édifice, il ressent un silence plus grand, une enveloppante tendresse. Il gravit les marches du parvis et entre à l’intérieur presque sur la pointe des pieds. Ne pas troubler la paisible apesanteur, le charme secret du lieu qui, bien qu’étranger, dégage un parfum familier.

L’intérieur est plongé dans la pénombre. L’église n’est pas vide ; des dizaines de personnes sont assises sur les chaises. Elles semblent attendre. Au centre, un grand chandelier de deux mètres de haut recouvert de bougies allumées domine l’espace. L’oscillation des flammes crée un jeu d’ombres et de lumières sur la voûte. Il s’assied. Rapidement, la pensée en lui s’effiloche, le temps se dissout dans la contemplation des flammèches. Sa vue se floute, les colonnes de la nef disparaissent, puis soudain sa vision se fixe à nouveau sur les bougies et toute la scène réapparaît. Rêve-t-il ?

Un bruit immense le fait soudain sursauter. Est-ce un tremblement de terre ? Il a l’impression qu’une main l’attrape par le col et le tire vers l’arrière. Le son vient d’en haut, de l’orgue qui donne maintenant toute sa puissance. Comme si un vent de mer s’était engouffré dans tous les tuyaux de l’instrument pour le faire vibrer à pleine capacité. Ce résonnement est épique et militaire, il évoque une armée en pleine charge. Il y a des cuivres, de l’argent, des ors, des armures brillantes, des boucliers, des lances, des casques. Il croit voir un régiment céleste en formation devant l’armature de l’orgue. Le régiment se met en marche et défile au-dessus de l’assemblée, suspendu dans les airs. D’angéliques guerriers répandent leur énergie et leur gloire sans effort et sans retenue.

Les personnes assises sur les chaises tentent de se réfugier dans leurs gros manteaux d’hiver. La cohorte éclatante passe puis s’éloigne petit à petit tandis que le son diminue en proportion. Elle part se disperser dans l’éther des voûtes, en route vers quelqu’autre épopée mystique.

Cette vision est produite par le début d’« Annum per annum », un morceau du compositeur estonien Arvo Pärt. Le morceau commence par un gigantesque son d’orgue, qui convoque toutes les souverainetés célestes. Aux commandes de son instrument, Pärt dégage d’immense espaces et purifie l’air. La terre s’en trouve sanctifiée. Les silences qui suivent ses charges d’orgue ont une texture cristalline, une fraîcheur d’altitude.

Il écoute encore. La musique reprend avec des notes isolées. Les sons se forment en gouttes et tombent en une fine pluie, si douce en apparence et pourtant si lourde d’évènements, d’histoires, d’années. La pluie se répand sur l’assemblée et agît sur les âmes à la façon d’un élixir. Sa saveur monte aux visages et aux yeux.

Quelle est cette étrange mélodie, cette musique des âges anciens ? Comment peut-elle à la fois renfermer tout le poids de nos histoires humaines et posséder la majesté aérienne des anges ? Cette musique est l’écho de ce qui est en nous mais ne vient pas de nous. Elle est sacrée tout en étant totalement nôtre.

L’orgue en vient maintenant à des harmoniques joyeuses. Les conquêtes s’achèvent. Le son retombe, le morceau se termine, l’assemblée se tient coite et rêveuse.

Véritable passeur, Pärt nous entraîne au seuil de contrées mystiques où demeurent des êtres inconnus. Ces êtres fascinent, intriguent, passent et repassent entre les colonnes des architectures gothiques. Nous ne comprenons pas, mais cela ne nous effraye pas. Nous sentons que le fond de tout ceci est bienveillant. Que tout ceci est régi par une loi suprême, par une simplicité presqu’enfantine. Lorsque nous ressentons une paix totale, elle demeure en partie incompréhensible.

Il se lève, sort de l’église et retourne aux rues haussmanniennes. La clarté de Pärt lui donne un sentiment d’allègement. Quand on se promène sur les crêtes de clarté, que l’on réside pour un temps en de tels lieux, les déserts urbains n’impressionnent plus. L’âme rassérénée plonge résolue dans le jeu de l’action et ne s’attarde plus sur les soucis du temps. Ainsi les méditations de Pärt sont-elles aussi des dons. Les gouttes dorées distillées par ses airs d’orgue déposent en nous leur unique chaleur, que nous emportons avec nous comme un précieux viatique.

Il y a de la joie à croiser par hasard une grande âme, un soir, à Paris.

Léopold

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