Dans le monde sans en être

Vertigo, ou le destin de la gauche française

A l’instar du héros de Vertigo, la gauche française est-elle atteinte de tendance au vertige ? Si c’est le cas, le chef-d’oeuvre d’Hitchcock est-il capable de rendre compte de la léthargie dans laquelle elle est plongée actuellement ?

L’intrigue en spirale de Vertigo

Attention, ce qui suit dévoile l’intrigue du film. 

Rappelons succinctement l’intrigue du film. John Ferguson (dit Scottie), un ancien policier, est contacté par  l’un de ses anciens camarades d’études, Gavin Elster, pour suivre Madeleine, sa jeune épouse de 26 ans, qu’il croit possédée par l’esprit de son arrière-grand-mère maternelle, Carlotta Valdes. Celle-ci a été abandonnée par son amant, puis est morte désespérée, au même âge que Madeleine, un siècle plus tôt. D’abord hésitant, Scottie accepte. Au cours de patientes filatures il constate, intrigué et séduit, que Gavin dit vrai. Victime d’un nouvel accès de dépression, la jeune femme se rend dans une ancienne mission catholique espagnole qu’elle a fréquentée dans son enfance. Elle grimpe au sommet d’un clocher, se jette dans le vide et s’écrase sur le toit.  

Plus tard, Scottie retourne sur les lieux qu’il a fréquentés avec Madeleine. Il croit la voir partout. Puis il croise Judy, qui possède, quoique rousse et non blonde, les traits de la disparue. Malgré les réticences de Judy, ils entament une relation. Scottie cherche à la transformer physiquement en Madeleine. Il lui achète un tailleur identique et lui fait teindre les cheveux en blond. Affligée, Judy le laisse faire car elle s’est éprise de lui. Un soir, suite à un incident, Scottie comprend subitement qu’il a été victime d’une cynique machination. Gavin souhaitait se débarrasser de son épouse légitime, Madeleine, qu’il avait reléguée à la campagne. Il avait engagé Judy – qui ressemblait à sa femme – pour jouer le rôle de l’épouse dépressive.

Le nœud du film réside dans l’identité flottante de la fausse Madeleine (jouée par Kim Novak), et dans la question qu’elle pose au spectateur : de qui Scottie est-il épris ? De celle qu’il croit être la femme de son ami ? De la fausse Madeleine ? Ou bien encore de celle qui se dit possédée par l’esprit de son arrière-grand-mère ?

Suicide avec témoin

Analysons maintenant le moment historique traversé par la gauche. La génération Mitterrand-Hollande a souhaité faire main basse sur le mythe nommé « gauche », celui que l’on appellera, dans la transposition du destin de la gauche dans le film d’Hitchcock, la « vraie Madeleine ». Pour ce faire, cette génération  doit forcer « la gauche d’avant » à se suicider. Mais comme il est question de politique, tout cela doit se produire en public. Aussi cette génération a-elle besoin, comme Elster, d’un témoin de cette tendance suicidaire : ce seront tous les amoureux de la gauche, témoins initialement récalcitrants mais finalement consentants, qui attesteront que la disparition de la « vraie gauche » était dans l’ordre des choses. Ils témoigneront des tendances suicidaires de la gauche d’avant 1981, ce qui accélèrera la captation d’héritage par  l’aile réformiste.

Avons-nous rêvé la gauche ?

Maintenant, la question est de savoir de quelle gauche l’homme de gauche est-il épris ? De la vraie gauche, ou bien de celle que ses fossoyeurs ont voulu faire passer pour la véritable, alors qu’elle n’était qu’une contre-façon ? Certains, à l’instar de l’ex-policier Scottie qui n’a jamais fréquenté que la Madeleine contre-faite par son complice, n’ont jamais connu que la gauche « d’après ». Une fois qu’ils ont été détrompés, ils s’interrogent : la gauche vraie a-t-elle jamais existé puisqu’ils ne l’ont jamais rencontrée ?

D’autres ont aimé la gauche possédée par le marxisme et sa pulsion de mort, de même que la fausse Madeleine fait croire à Scottie (James Stewart) qu’elle est possédée par son arrière-grand-mère et ses tendances suicidaires. C’est le courant Mélenchon, et les nébuleuses à l’ extrémité du spectre politique.

Copie d’une copie

L’intrigue en spirale de Vertigo interroge aussi une autre angoisse de la gauche : celle de courir après une copie de la copie de la gauche mise en scène par la génération Mitterrand. De même que Scottie a fait une Madeleine sur le modèle de la fausse Madeleine bâtie de toute pièce par Elster, de même la génération post-Hollande a le sentiment de n’avoir aimé qu’un simulacre de simulacre de gauche. Tandis que la vraie gauche a été « suicidée », ainsi que l’a été la véritable épouse d’Ester, ses derniers militants en sont à se demander s’il ne voudrait pas mieux trouver une fausse gauche qu’on habillerait avec les oripeaux de la vraie, comme le fait Scottie, mais qui se révélerait tout aussi séduisante.

Quant au lieu du suicide de la fausse Madeleine dans la mission franciscaine Saint Jean-Baptiste, à côté de San Francisco, il peut s’expliquer par le fait que Jean-Baptiste est le dernier prophète qui, portant l’incrédulité du monde, demandait, dans son désarroi, s’il ne fallait pas attendre un autre sauveur que le Christ, de la même façon que la gauche est toujours en attente d’un messie après tous ceux qui se sont réclamés d’elle depuis deux siècles.

« Quand je mourrai, rien de notre amour n’aura jamais existé »

Mais dans tous les cas de figure, la question demeure :  qui les hommes de gauche ont-ils aimé lorsqu’ils adulaient « la gauche » ? Et a-t-on véritablement aimé, lorsqu’il y a eu quiproquo  sur la personne ?

Revenons à Vertigo. Ce n’est pas une morte que Scottie aime lorsqu’il découvre la machination dans laquelle il est tombé. Ce n’est pas non plus Judy, qu’il ne connaît pas. Est-ce Madeleine alors ? Pas davantage. Il aura aimé un être qui se faisait passer pour « Madeleine », mais qui ne l’était pas. En définitive, l’ex-policier aimait quelqu’un qui n’existait pas. D’où l’angoisse de Judy, qui le supplie de l’aimer et de la protéger en haut du clocher, à la fin du film. Elle pressent ce que savait déjà son personnage de Madeleine : en fait, elle n’existe pas. L’instant d’après, comme pour le démontrer, lorsque surgit la figure en noir de la religieuse, elle s’arrache à l’étreinte de l’homme et se jette dans le vide.     

La gauche a-t-elle existé ailleurs que dans la pensée de ceux qui l’ont imaginée (à l’exception des mesures phares des congés payés, de la réduction du temps de travail, et de quelques autres) ? Comme elle le disait Madeleine à son amant Scottie, peu avant la fin du film : « Quand je mourrai, rien de notre amour n’aura jamais existé ». Il serait prématuré toutefois d’en dire autant du militantisme, pris de vertige, de la gauche actuelle.   

Jean-Michel Castaing

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