Dans le monde sans en être

Les 40 rugueuses

Depuis quarante ans. Dans son adresse à la nation du 10 décembre dernier, Emmanuel Macron faisait remonter la cause de la fièvre jaune à une situation qui dure et s’aggrave depuis quarante ans. Non depuis les 18 moins qu’il est au commande, non depuis le mandat de son prédécesseur, mais depuis quarante ans. Ce qui est l’âge du Président de la République. Ce qui est aussi mon âge.

Je ne peux que confirmer ce triste constat. Depuis l’âge où j’ai des souvenirs, et j’ai toujours entendu parler de politique chez moi, j’entend le chiffre de trois millions de chômeurs, j’entend le mot crise. Une crise apparue dans les années 70 suite aux chocs pétroliers qui ont mis un terme au plein emploi. Aux trente glorieuses ont succédé les trente rugueuses disait-on il y a plus de dix ans…

Depuis quarante ans une partie importante de la population est au chômage et une autre craint d’y être envoyée. Une situation qui coûte cher : les minima sociaux, que je défend, nécessitent des impôts et des charges sociales… fiscalité et charges qui rentrent moins avec le chômage de masse. Plus de dépenses, moins de rentrées… Déficit, dette…

Une telle situation impacte le moral des Français. La confiance envers les dirigeants est usée, abîmée et le temps l’aggrave. Auparavant, malgré de graves crises comme la guerre d’Algérie, les Français ont gardé confiance au Général de Gaulle. Ils ont attendu onze ans avant d’exprimer leurs doutes… Ce qui ne les a pas empêcher d’élire à sa suite celui qui a été son Premier ministre durant sept ans, et d’envoyer au Parlement des députés gaullistes. Georges Pompidou eut la confiance des Français durant sa présidence, certes raccourci par son décès. Quant à Valéry Giscard d’Estaing, les électeurs ne l’ont désavoué qu’au bout de son septennat. Les législatives de son mandat ont toujours été de sa couleur politique, une couleur de droite proche de ses deux prédécesseurs à l’Elysée.

Le basculement du 10 mai 1981 n’a pas installé un pouvoir de gauche sur le long terme, comparable au gaullisme et à ses successeurs. Au contraire, une frénésie d’alternance doublée d’une montée de l’extrême droite s’est mise en place. Cette insatisfaction permanente nous fait apprécier la solidité des institutions de la Vème République. Sans elle, le sommet de l’Etat serait instable.

Chaque élection législative a sanctionné le gouvernement sortant. Si François Mitterrand et Jacques Chirac ont été réélu respectivement en 1988 et 2002, c’est par la grâce de la cohabitation : leur adversaire était justement leur Premier ministre, en le sanctionnant, les Français désignaient le Président sortant qui n’assumait pas le bilan gouvernemental de son concurrent. Quant à 1995, n’oublions pas que le Premier ministre Edouard Balladur a été battu dès le premier tour au bénéfice de son concurrent de droite Jacques Chirac… Car l’alternance politique peut aussi se faire en désignant un rival du même camp. C’est le cas en 2007 avec l’élection de Sarkozy : du même parti que Chirac, mais il rompait nettement avec ce dernier.

L’insatisfaction politique des Français est la caractéristique de cette longue période. Très vite, une fois l’état de grâce passé, les gouvernants voient leur côte de popularité s’effondrer. Au scrutin suivant, l’opposition l’emporte et le FN (puis RN) monte. La croissance du mouvement Lepéniste a commencé en 1984 avec les élections européennes. Ce parti qui avait fait 2% en 1981 venait de dépasser 10%. Jean-Marie Le Pen faisait son entrée dans la scène politique. Trente-quatre ans plus tard, son parti n’a jamais été aussi près du pouvoir.

Cette situation n’est pas le lot de certains pays. L’Allemagne, par exemple, connaît une stabilité exemplaire. Helmut Kohl est resté seize ans Chancelier, Gerhard Schroder huit ans, Angela Merkel est en place depuis treize ans. Tous ont eu une popularité convenable. Alors pourquoi de l’autre côté du Rhin les dirigeants sont systématiquement honnis ?

En 1997, alors que la dissolution de l’Assemblée nationale avait fait perdre à Chirac sa majorité, un commentateur avait dit que la France avait le syndrome de l’insomniaque : pour trouver le sommeil il se couche d’un côté puis de l’autre, puis encore de l’autre et encore de l’autre… ainsi de suite jusqu’à trouver le sommeil. Cette analyse est encore valable aujourd’hui.

2017 a connu une phase avancée de cette crise de confiance. François Hollande n’a même pas osé se représenter, une première dans l’histoire de la Vème République, et son parti n’a pas résisté à ces cinq années d’échec. Emmanuel Macron a fait souffler un vent de nouveauté sur la France. 18 mois plus tard il est détesté, comme tous ses prédécesseurs, et cette fois-ci il n’a pas de rival. La démocratie directe est revendiquée, nous sommes au stade ultime de l’alternance : le dégagisme le plus radical qui élimine les représentants du peuple dans l’utopie d’un peuple se dirigeant presque sans intermédiaire.

Pourquoi cette longue insomnie ? Le chômage de masse, la montée de la pauvreté voire de la misère en est la principale cause. Cette question économique et sociale ronge la France depuis quarante ans. Les hommes politiques accusent leurs rivaux. Le Front national accuse les immigrés, l’Europe et la classe politique. Les syndicats accusent les dirigeants de droite (et plus tard de gauche) de défaire notre protection sociale et le code du travail. La droite, et le patronat, accusent les syndicats de paralyser l’économie, et certains pointent du doigt les “assistés” en mettant le chômage sur le dos des minima sociaux qui dissuaderaient l’activité. Les souverainistes accusent l’Europe et la mondialisation de détruire nos emplois. L’extrême gauche accuse les patrons. La gauche accuse la droite…

Les tentatives de réforme sont difficiles, voire impossibles. Manifestations, grèves… Les gouvernements disent que ce n’est pas la rue qui gouverne, mais ils reculent à chaque fois… Qui gouverne ? Est-ce seulement la Nation ? Les gouvernements tiennent leur légitimité de l’élection et font passer des réformes au nom du peuple Français. Les manifestants se comptent en grand nombre, se revendiquent aussi du peuple… Qui est le peuple ? L’élu ou la rue ? Devant les manifestations, les gouvernements ont souvent reculé. “Au-delà d’un million les gouvernements tremblent”, disait François Mitterrand devant la manifestation de l’école libre de 1984. Il avait retiré son projet de loi devant cette immense manifestation pacifique. L’Histoire lui a donné raison. Depuis quelques années, les gouvernements se sont durcis. La rue n’a plus d’influence. Les colossales Manif pour tous n’ont pas fait plier François Hollande. Même la pétition de 700 000 signatures envoyé au CESE n’a rien donné, même pas un débat dans cette assemblée inutile. Les manifestations contre la loi El-Khomri ont eu une influence faible comparées aux rétropédalages des années 1990 (on se souvient du plan Juppé…). Seuls les Bonnets rouges qui ont brûlé les portiques écotaxe ont eu gain de cause. La violence serait-elle devenue le seul moyen d’expression devant les gouvernements des années 2010 ? Les débordements violents des Gilets jaunes entrent dans cette logique. Engrenage mortel et dilemme épouvantable : la France deviendrait-elle irréformable ? la violence serait-elle devenue la seule manière de s’opposer ? Et notre pays serait-il condamné au chômage de masse, pour ne parler que des questions économiques… car s’ajoute une question écologique bien plus grave à laquelle nous ne semblons pas prêts à répondre.

Quarante ans de crise économique. Quarante ans d’insatisfaction politique. Quarante ans de réformes impossibles. Quarante ans où le lien entre le pays réel et le pays légal se distend de plus en plus… jusqu’où ?

Charles Vaugirard

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS