Dans le monde sans en être

Frédéric Ozanam et les Gilets jaunes

La fièvre jaune traverse la France. Un conflit social s’est transformé en quasi-insurrection avec des prétentions révolutionnaires affichées par les plus radicaux des Gilets jaunes. Devant cette situation de tension, de violence et, disons-le, de lutte des classes, le souvenir de la Révolution française et des révolutions du XIXéme siècle refait surface. Comparaison n’est évidemment pas raison. Le XXIéme siècle n’a rien à voir avec le XVIIIéme et le XIXéme siècle. Mais une perspective historique peut nous aider à y voir clair.

J’ai posté sur le réseau social Facebook cette citation de Frédéric Ozanam qui fut reprise par l’évêque de Gap, Mgr Xavier Malle, et qui depuis a été repris par plusieurs titres de la presse catholique : « Car si la question qui agite aujourd’hui le monde autour de nous n’est ni une question de personnes ni une question de formes politiques, mais une question sociale ; si c’est la lutte de ceux qui n’ont rien et de ceux qui ont trop, si c’est le choc violent de l’opulence et de la pauvreté qui fait trembler le sol sous nos pas, notre devoir, à nous chrétiens, est de nous interposer entre ces ennemis irréconciliables. »

Cette belle citation mérite d’être développée, remise dans son contexte et surtout, la pensée de Frédéric Ozanam doit être exposée pour nourrir une réflexion sur l’action des chrétiens lors d’évènements insurrectionnels. Voici la suite du texte : et de faire que les uns se dépouillent comme pour l’accomplissement d’une loi, et que les autres reçoivent comme un bienfait ; que les uns cessent d’exiger et les autres de refuser, que l’égalité s’opère autant qu’elle est possible parmi les hommes; que la communauté volontaire remplace l’impôt et l’emprunt forcés; que la charité fasse ce que la justice seule ne saurait faire.”

Frédéric a tenu ces propos dans une lettre de 1836, dans un contexte où la révolution industrielle avait créé une nouvelle société avec une nouvelle classe sociale : la classe ouvrière. Une classe laborieuse, travaillant sans cesse, sans congé, sans dimanche, avec des horaires de travail inhumains dans des conditions d’hygiène et de sécurité lamentable. Il n’y avait ni code du travail ni sécurité sociale, tout dépendait du bon vouloir des patrons… À plusieurs reprises les ouvriers s’étaient révoltés et cela s’était terminé par les coups de canons de l’armée sur les insurgés. Les évènements les plus importants étaient les deux révoltes des canuts à Lyon en 1832 et 1834. Ce sont ces révoltes qui font dire à Ozanam qu’il y a une lutte des classes, et dans d’autres textes il parle d’exploitation de l’homme par l’homme, vocabulaire qui sera plus tard repris par Marx… Qui fera le même constat mais proposera des solutions opposées.

Que propose Ozanam ? D’abord il propose une médiation des chrétiens, en se tenant entre les deux camps. Il a conscience de la misère des uns et de l’opulence exagérée des autres. Il a conscience de la haine des uns et de l’indifférence et de la peur des autres. Il a conscience de la violence des évènements et des malheurs absurdes qu’ils engendrent. Il ne justifie rien, ni l’exploitation, ni la violence. Mais il est lucide sur les problèmes.

Quel est le but de cette médiation ? La justice sociale qui passe par la fin de l’exploitation des ouvriers, par la reconnaissance de leurs droits. Ainsi, en 1839 dans son cour de Droit commercial, il se prononce pour un salaire minimum qu’il appelle salaire naturel, qui subvient aux besoins de l’ouvrier, de sa famille, qui lui assure une retraite et sa santé. Il est pour des accords entre patrons et ouvriers suscités par l’action officieuse de l’Etat, c’est ce que nous appelons aujourd’hui les conventions collectives et les accords d’entreprise. Il a aussi soutenu le projet de Caisses de  secours mutuelles d’Armand de Melun en 1848, l’ancêtre de nos mutuelles. Ozanam désirait plus que tout l’égalité de tous les hommes devant la loi, y compris des territoires entre eux. Ainsi, il dit en 1848 dans sa profession de foi aux élections constituantes : Je repousse donc toute pensée de république fédérative. Mais je repousse en même temps une centralisation excessive qui grandirait encore Paris au préjudice des départements, les villes aux dépens des campagnes, et qui ramènerait l’inégalité parmi ceux que la loi rend égaux.” Déjà il percevait le problème de la fracture territoriale entre les métropoles et la “France périphérique”.

Frédéric Ozanam était un démocrate-chrétien. Il a soutenu la République en 1848 et approuvé cette révolution. Mais peut-on en faire un révolutionnaire partisan de l’insurrection ? Non, car comme nous l’avons vu, lors des insurrections il souhaite une médiation entre les belligérants. Mais son choix de la République en 1848 suit un raisonnement bien précis, un raisonnement de philosophe du droit. Il était en effet juriste et historien. Frédéric était avant tout un partisan du pouvoir légitime au service du bien commun. Il repoussait 1793 et la Terreur mais il approuvait 1789, car pour lui cette première révolution était celle des Etats-généraux qui a conduit à une monarchie constitutionnelle avec le roi légitime selon les lois fondamentales du royaume : Louis XVI. Les Etats généraux étaient levés par le roi, les cahiers de doléances ont été sollicité au peuple par le roi. Cela marquait la fin de l’absolutisme et le début de l’alliance du roi et du peuple dans la liberté politique. Cette politique a conduit à l’égalité politique la nuit du 4 août 1789, nuit qu’Ozanam qualifie de providentielle. Mais Ozanam, dans un article de l’Univers de 1837 intitulé Des biens de l’Eglise, dénonce le tournant de la révolution à l’automne 1789 avec la nationalisation des biens du clergé, acte qu’il qualifie de non conforme à la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789… Cet acte est le commencement des malheurs et des crimes de la Révolution qu’il déplore et chiffre à 500 000 victimes.

Barbarie et violation de la constitution qui aboutit au dépôt du roi le 10 août 1792.

L’autre révolution qu’il désapprouve est celle de 1830. Charles X, le roi légitime est renversé par une insurrection. Il est remplacé par Louis-Philippe : roi illégitime selon la tradition monarchique, mais aussi illégitime suivant les règles démocratique. En effet, il n’y a eu aucune consultation populaire qui aurait pu accorder la souveraineté aux Orléans. Le régime de Louis-Philippe ne reposait donc sur aucune règle de droit, uniquement sur une situation de fait créée par la force de quelques puissances financières et militaires… un coup d’état comme les Empires des Bonaparte. Ozanam n’a ainsi jamais approuvé la monarchie de Juillet qu’il qualifiait de fiction légale.

Frédéric n’a pas participé aux journées de févriers 1848, mais il approuva la chute de Louis-Philippe et la fin de la fiction légale. Il approuvé la nouvelle République car ces journées firent relativement peu de morts (l’époque était très violente, plus que la nôtre), que les leaders, surtout Lamartine, étaient des modérés et que le projet de République prévoyait un dispositif de création et d’approbation de la Constitution par le suffrage universel. La nouvelle République avait donc une légitimité juridique très nettement supérieure au régime orléaniste. Pour lui, la devise de la République, Liberté, Egalité, Fraternité était l’avènement temporel de l’Evangile. Une belle espérance. Mais aussi une volonté que cette révolution soit la dernière, qu’il n’y ait plus d’insurrection et que la France ait un régime au service du bien commun et donc de la justice sociale.

Malheureusement, en juin 1848 de très violentes insurrections se déclenchèrent avec la fermeture des ateliers nationaux, des emplois d’état pour les chômeurs. Des barricades s’élevèrent dans Paris, les ouvriers prirent les armes… Un violent conflit armé eu lieu dans la capitale, la garde nationale, dirigée par le général Cavaignac était chargée de la répression. Parallèlement, la direction du gouvernement provisoire fut confiée à Cavaignac : il fallait à tout prix éviter que l’extrême gauche qui dirigeait les émeutes prenne le pouvoir.

Frédéric était le témoin de cette insurrection. A aucun moment il ne l’approuva mais il tenta une médiation. Il alla chercher Mgr Denys Affre, l’archevêque de Paris pour lui demander de monter sur une barricade et appeler les ouvriers à cesser le combat. Mgr Affre accepta et il sera rendit sur place avec l’accord de Cavaignac et escorté par la garde nationale. Les ouvriers l’accueillirent avec respect et bienveillance… Mais, alors qu’il était debout sur la barricade, une mystérieuse balle perdue toucha l’archevêque. Il décéda quelques jours plus tard et il dit ces mots avant de rendre son âme à Dieu : “Que mon sang soit le dernier versé”. Les combats cessèrent juste après.

Dans son journal, l’Ere nouvelle, Frédéric condamna cette violence et écrit un article intitulé “Les coupables et les égarés”. Pour lui, les coupables sont ceux qui ont suscité cette insurrection à des fins politiques, ceux qui ont “spéculé sur la misère” afin d’en tirer un profit de pouvoir. Bref, aujourd’hui nous parlerions de récupérateurs qui mettent de l’huile sur le feu pour ensuite décrocher le pouvoir… Quant aux égarés, ce sont tous ces braves ouvriers, pauvres, misérables même, que la détresse à poussé dans les bras des coupables qui les ont ensuite envoyé derrière les barricades. Les égarés ont été manipulés, c’est ce scandale que dénonce Frédéric.

Après les hostilités, Frédéric s’est attaqué à l’origine de tout cela : la misère. Il a écrit dans l’Ere nouvelle une lettre aux gens de bien où il lance un grand appel contre la misère. Il rappelle que malgré la fin de cette insurrection, les braises sont encore là, brûlantes et que le feu peut repartir. Il appelle à des mesures de justice sociale.

Enfin, viendra l’élection présidentielle de 1848. Frédéric vota pour … le général Cavaignac ! Le militaire qui dirigea la répression des journées de juin 1848 et qui dirigeait le gouvernement provisoire né de cette crise. Non pas par goût des répressions militaires, qu’il considérait comme hélas inévitable, mais parce qu’il était convaincu qu’il était un républicain sincère et qu’il respecterait la constitution et la souveraineté du peuple. Hélas Cavaignac fut battu par le très populiste Louis-Napoléon Bonaparte… Démagogue qui, trois ans après son élection à la présidence fit un coup d’état pour instaurer une dictature : le second Empire…

Quels enseignements tirer de cette expérience pour notre crise des Gilets jaunes ? D’abord le besoin de médiation entre les deux bords. Notre pays ne peut pas continuer d’être divisé en deux avec des affrontements, des blocages qui ruinent des entreprises et un ressentiment entretenu. Il faut parvenir à une réconciliation. Comment ? Par un dialogue avec pour finalité le bien commun. Notre époque est bien différente de 1848, les problèmes ne sont pas les mêmes. Mais il y a une question sociale avec le déclassement d’une partie de la classe moyenne, la pauvreté d’une partie de la population, une dette de l’Etat excessive qui engendre une forte fiscalité qui ne va pas totalement aux services publics… Nos territoires sont inégaux, certains sont abandonnés de l’Etat… Mais surtout, nous sommes devant une crise écologique majeure, une question de “fin du monde” comme le dit Nicolas Hulot. Les conséquences de cette catastrophe planétaire seront terribles et toucheront en premier lieu les plus pauvres.

Nous avons un urgent besoin de médiation pour parvenir à la paix civile, mais cette paix ne pourra être durable que si elle est juste et conforme au bien commun c’est-à-dire à la justice sociale et à l’écologie… Une écologie pleinement intégrale car tout est lié.

Nous avons besoin de cette médiation pour sortir de cette crise et non d’une insurrection qui pousserait le Président légitimement élu à la démission et à la dissolution de l’Assemblée… car qu’aurions-nous à la place ? Quel leader serait envoyé à l’Elysée ? Comme disait Ozanam en juin 1848, il y a les coupables et les égarés et nos coupables actuels soufflent sur les braises de la fièvre jaune pour obtenir une démission du Président et une dissolution… Un moyen très commode de prendre le pouvoir. Ce temps de fébrilité n’est pas propice à des élections, la colère, la peur, l’excitation sont les pires conseillères politiques. Gardons les dirigeants actuels, mais organisons le rapprochement entre la population et le pouvoir : connectons-les ! Le moratoire de six mois doit être un temps de négociation, c’est le meilleur moment pour établir cette médiation. Nous autres chrétiens pouvons le faire, l’Eglise peut l’organiser comme elle a organisé la rencontre des Bernardins avec le Président. Essayons, car les temps sont difficiles et cela risque d’empirer.

 

Charles Vaugirard

2 réponses à “Frédéric Ozanam et les Gilets jaunes”

  1. Thiriet

    Bravo! Puisse Frédéric Ozanam intervenir pour la France. ” Que la Charité fasse, ce que la Justice ne saurait faire”

    Tous unis dans la prière et la réflexion positive pour sortir de cette crise

    Micheline

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