Dans le monde sans en être

Le pari de la tendresse

Dans Les Misérables de Victor Hugo, Monseigneur Myriel est évêque de Digne. C’est un homme droit, qui consacre la presque totalité de ses biens à aider les pauvres. Un soir, il accueille un ex-bagnard du nom de Jean Valjean et lui permet de dormir chez lui. Pendant la nuit, Jean Valjean lui vole son argenterie et s’enfuit. Le lendemain, il est ramené à la porte de l’évêque, accompagné par des gendarmes. Monseigneur Myriel prétend alors, contre toute attente, avoir fait don de cette argenterie au voleur. Il offre même à Jean Valjean 2 chandeliers supplémentaires. Jean Valjean est libre. Par la suite, il deviendra le héros que l’on connait, et qui donnera sa vie pour prendre soin de Cosette, une jeune orpheline.

Pourquoi parler de ceci ? Bien sûr, le geste de l’évêque, qui adopte une attitude généreuse malgré le vol dont il a été victime, est admirable. Durant tout le livre, Jean Valjean portera d’ailleurs dans son cœur la conviction qu’il n’est pas à moitié aussi bon que son sauveur. Nous-mêmes, lecteurs, ne pouvons que saluer la confiance, et la noblesse dont Monseigneur Myriel fait preuve au sein de cette histoire. Mais la raison pour laquelle je prends ce récit comme exemple, c’est que l’homme d’église y fait ce que j’appelle le pari de la tendresse. Ce pari consiste en cette étrange attitude qui est celle de choisir, comme une évidence face à tous les avis contraires, l’action qui nous semble la plus juste. Non pas juste au sens de la justice qui observerait les intérêts de toutes les parties et tenterait de trouver une solution qui conviendrait, dans la mesure du possible, au plus grand nombre, voir au gagnant. Mais juste au sens d’un accord profond entre le geste tendre, et l’intuition fondamentale qui résonne en chacun de nous. Cette intuition qui nous fait réaliser qu’une main tendue naïvement vaut mieux qu’un poing fermé pragmatiquement.

Il y a fort à parier que, si dans le monde réel, une famille ouvrait sa porte à un vagabond, et que celui-ci profitait de la situation pour abuser de la confiance de ses hôtes, nous considèrerions que ces derniers ont été imprudents. Il y a ici une tension qui émerge : d’une part, nous admirons la confiance aveugle en la bonté de l’être humain, qui pousse à l’accueil et au partage, de l’autre, nous éprouvons comme une satisfaction à rester méfiant, et nous nous confortons dans une forme de tiédeur passive, sous prétexte que « ce n’est pas aussi simple que ça » ou que « ça peut être dangereux ». Cette tension illustre à mon sens le décalage immense, peut-être le plus large de notre époque, entre ce en quoi nous croyons, et ce qui guide nos comportements. L’amour infini dont est capable l’humain côtoie ainsi de très près son mépris pour lui-même. Tout comme nous admirons l’attitude de Monseigneur Myriel, nous chantons l’évidence de la dignité humaine, du respect que nous nous devons mutuellement et du droit à une vie décente. Pourtant, alors que nous fermons nos portes à double tour quand vient la nuit, nous nous tenons aux aguets pour critiquer la naïveté de certaines personnes, allant jusqu’à justifier des actions indécentes en invoquant paradoxalement la nécessité de préserver le plus grand bien.

Comment réconcilier ces deux intuitions ? Comment rêver d’un monde plus fraternel, où hommes, femmes, enfants, humains venus de tous horizons, œuvreraient dans un souffle commun pour la paix, ou, comme le dirait Ivan Illich, pour une société conviviale ? Comment conserver cette aspiration tout en ayant cette méfiance, intelligente je vous l’accorde, car il ne faut pas agir à l’aveugle, cette méfiance, donc, envers nos semblables ? S’il doit y avoir une réconciliation entre la révolte de la jeune fille et l’expérience parfois désabusée du vieillard, je crois qu’elle se situe, au moins en partie, dans le pari de la tendresse. Revenons à Victor Hugo.

Monseigneur Myriel ne défend pas Jean Valjean simplement pour le tirer d’un mauvais pas. Il lui aurait alors suffit de dire aux gendarmes de le laisser aller. Monseigneur Myriel donne en fait deux chandeliers supplémentaires à son voleur et lui dit : « Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal, mais au bien. C’est votre âme que je vous achète. Je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition, et je la donne à Dieu. ». Le geste de l’évêque n’est donc pas uniquement important en tant que geste tendre. Il est essentiel car il concerne bien plus que lui-même. Or l’intuition du pari de la tendresse, c’est ce à quoi cela renvoie. Contre l’argument qui affirme que nos petites initiatives sont dérisoires comparées à l’immensité de la tâche, le parieur, derrière Saint François, l’Abbé Pierre ou Mère Thérèsa, témoigne de la puissance d’une certaine douceur. La tendresse n’est pas simplement dépensée lorsqu’elle s’exprime, elle demeure, d’une manière indicible et mystérieuse, dans le cœur de celles et ceux qui en ont été les témoins. Lorsqu’un geste généreux est posé, il y a un lien qui s’établit entre la finitude du moment, et l’éternité dans lequel il prend place. Personne n’a mieux résumé une telle idée que Jésus lorsqu’il a affirmé : « Ce que vous ferez au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le ferez ».

Voici l’audace du pari que je vous propose. Il s’agit de postuler, à travers ce que Benjamin Constant appelait le sentiment religieux, qui contre nos intérêts nous pousse à nous mettre au service d’autrui, de postuler, disais-je, au sein de cette passion que nous éprouvons pour la bonté simple, la totalité des conséquences que nous en espérons. Envoyons nous aussi, à travers le monde, nos Jean Valjean issus de nos tendresses. Car c’est précisément parce que le geste tendre n’est pas le geste attendu, ni celui qu’on nous demande, ni même celui dans lequel on placerait nos espoirs pour résoudre les problèmes du monde, c’est précisément parce qu’il est profondément gratuit, que le geste tendre peut avoir une telle portée. Il est le lieu de notre dignité, et de ce qui nous fait humain, parce qu’il est le témoins répété à chaque épaule supportée du fait que nous n’agissons pas par nécessité, mais par amitié, jamais sous la contrainte, et toujours par conviction. On se souvient dans l’histoire de Napoléon et d’Alexandre le Grand, on se souvient de Cléopâtre et de Margaret Thatcher. Curieusement, nous nous souvenons bien mieux, et parlons d’avantage, de celui qui a lavé les pieds de ses disciples.

Jean-Baptiste Ghins

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