Dans le monde sans en être

L’esprit d’enfance

Le cœur de l’attitude chrétienne, entend-on, c’est l’esprit d’enfance. Mais où est-il, cet esprit ? Il semble parfois n’être qu’un mirage lointain. Dans nos villes, nous nous cognons sans cesse aux pavés, aux bitumes, à l’acier, aux bruits, aux innombrables hostilités urbaines. Chaque jour il nous faut lutter contre la masse grise de la ville pour affirmer notre volonté, pour créer, pour laisser une trace, pour ne pas être broyés par l’indifférence, par la surdité brutale de la foule.

Le silence de la foule est brutal. Un lundi matin à huit heures trente dans le RER, il règne un silence de plomb. Les passagers se changent en statues de glaise. C’est une immense cargaison de statues de glaise que l’on transporte à toute vitesse dans des tunnels souterrains, à coup d’éclairs électriques. La ville force sa dureté en nous par ces scènes froides. Où est passé l’esprit d’enfance ?

Les brumes de la ville nous assomment, mais seulement pour un temps. Il ne nous faut qu’un rapide recul pour que ces ombres se dissipent. C’est lorsque l’étourdissement s’efface que les reflets de l’esprit d’enfance rejaillissent en nous. Il suffit que nous nous efforcions d’imaginer ces reflets. Par une étonnante intuition, nous pouvons rapidement en cerner les contours. L’esprit d’enfance ne peut s’enfermer dans une suite de mots, mais nous voyons sa couleur, nous sentons son odeur. Il nous vient des souvenirs des temps et des lieux où nous l’avons connu.

Pistes et foulards, quand la fraternité s’observe

Je faisais partie, il y a un peu plus d’une dizaine d’années, d’un groupe de scouts. « Les scouts sont bien gentils », entend-on parfois. D’autres voix sont plus hostiles : « les scouts abîment tout, font du bruit, se bourrent la gueule ». Ce ne sont là que des perceptions extérieures et abstraites, éloignées de ce que vit chaque personne qui a la chance de passer par ce mouvement. Le scoutisme bien vécu frappe en effet le cœur d’un sceau indélébile, dont la puissance et le poids ne font que s’accentuer à mesure que passent les années. Quand je repense à mon passage chez les scouts, j’imagine une course grisante en pleine nature, tantôt aisée, tantôt chargée d’efforts. Il y a des arbres, des sentiers et des prairies qui défilent ; puis d’immenses symboles surgissent. Bestiaire totémique, torches, chants, feux, frères scouts plus âgés, supérieurs et impénétrables. J’ai eu la chance de grandir, d’ascensions en chutes, au milieu de cette imagerie. Je revois les soirs d’été où nous étions rassemblés en patrouille sur une place de village après une journée de marche. Harassés et étalés sur nos sacs, nous voyions arriver la voiture des chefs avec sa cargaison de nourritures bas de gamme. Les chefs se garaient, sortaient et nous distribuaient les victuailles – nous parlions de choses et d’autres. Que me reste-t-il de ces discussions de bord de route ? Rien de bien précis.  Je me souviens toutefois des longs rires qui ponctuaient nos échanges, des rires presque continuels. Les camps nous confrontaient inévitablement aux difficultés de la vie en groupe. Mais ces broutilles ne pesaient pas lourd face aux grands rires irrigués de fatigue et de soleil qui, chaque jour, nous étaient offerts.

La vie de camp était particulière. Plongés dans la mythologie scoute, loin de tout, la curieuse institution de la troupe régissait notre vie quotidienne. En dépit d’un certain culte de la hiérarchie, au fil du camp le comportement de chacun s’affranchissait de tous calculs. Bien souvent, il ne se passait rien. Il y avait des soirées de camp où nous nous contentions d’être des scouts, assis ou couchés sous nos tentes surélevées sur pilotis. Certains parlaient sans cesse, d’autres moins. Nous étions en uniforme et pourtant la vie en camp ou sur les routes accentuait les particularismes de chacun. Les traits spécifiques de chaque scout ressortaient avec relief. Dans ces moments de groupe, perdus au milieu de nulle part, on pouvait sentir surnager l’esprit d’enfance. La présence de mes frères scouts mettait la paix en moi. J’observais l’un, puis l’autre, et un inexplicable contentement m’envahissait. L’un d’entre nous faisait une remarque stupide. Tous éclataient de rire. Je me levais, faisais quelques pas sous la tente et regardais vers le haut. Je voyais le bord de la tente et ses tendeurs qui se dessinaient nettement sur le ciel bleu. Comme cette vision, pourtant si familière, me paraissait fraiche et nouvelle !

La jeunesse d’Assise

« Il est des lieux où souffle l’esprit », disait le vieux Barrès (La colline inspirée). A Assise, en Ombrie, c’est l’esprit d’enfance qui souffle. La petite cité médiévale repose sur une colline et domine le val de Spolète. Toute en pierre de taille, elle a la couleur du sable clair. La basilique Saint-François fait face à la vallée. Elle est la proue de cette ville-vaisseau qu’on voit rouler sur un océan de terre, sur des vagues de collines boisées et l’écume des champs d’oliviers.  Il y a quelques années, je me réveillais à l’aube dans l’hôtellerie d’un couvent d’Assise. Je pris une douche, m’habillai chaudement et sortis à l’extérieur. La rue était déserte. Je me mis à marcher. Je voyais mon souffle former des petits nuages devant moi, l’air froid du matin passait sur mes cheveux mouillés. Les ruelles étaient recouvertes de cristaux de givre. J’atteignis la petite place centrale et m’attablai à l’unique café ouvert. Tout en buvant rituellement un expresso, je regardais la place. J’étais dans un lieu vieux de près de huit siècles, mais rien ne me paraissait plus pur, plus neuf que cette aube silencieuse. Il me semblait que les pierres exhalaient toute l’espérance spontanée de l’enfance, toute l’espérance du saint pauvre. « François n’a pas vieilli d’un seul jour », pensais-je en finissant mon café.

Plus tard dans la journée, je gagnai la crypte de la basilique pour voir le tombeau de Saint François. Il y avait là beaucoup de monde. Le tombeau du saint repose en hauteur derrière un autel, entre quatre piliers massifs reliés par un quadrillage d’acier. Que de pierre et de fer pour tenter de conserver l’héritage spirituel de François, pour tenter de recueillir son inaltérable jeunesse. Suarès disait que la basilique était le « Vatican des franciscains », une « ruche à moines » (Le voyage du condottiere). Cette forteresse massive n’a pourtant pas l’air de déranger François. Sa personnalité imbibe cet espace sacré, mais lui-même est ailleurs. Je quittais Assise empli d’un grand silence. J’avais afflué vers elle comme vers un but, pensant y découvrir des réalités secrètes. Je m’apercevais qu’elle n’était qu’une étape, qu’une balise. Elle donne un cap, celui de la nouveauté, celui du saut vers l’avant. Ce saut dont j’ai perçu toute la fraîcheur et l’ardeur dans le froid piquant de ce matin d’automne.

S’enfoncer puis ressurgir

Nous avons beau nous démener, être pleins de sérieux, l’attrait de l’esprit d’enfance ne passe jamais. La puissance de la performance peut bien nous exalter pour un temps – mais très vite elle nous assèche. Nous nous gargarisons d’efficacité, d’impassibilité, nous accumulons les succès, puis nous nous apercevons avec stupeur que nous vieillissons. Nous entrons en rage, nous refusons d’admettre l’incontrôlable passage du temps. Ces rages tristes ne sont pourtant pas aussi invincibles qu’on veut bien le croire. Un jour où je me retrouvais en proie à une lassitude complète, à un mélange trouble de colère et de capitulation face à une vie trop résistante, trop insatisfaisante, je marchais au hasard des rues, cherchant à rentrer chez moi. Mais je rencontrai une église et, ne sachant que faire, entrai. A gauche, devant une chapelle latérale, quelques personnes assises sur un banc faisaient la queue pour la confession. Je m’assis. Quand vint mon tour, je me dirigeai vers le prêtre. Tout en moi n’était qu’énervement, révolte, pessimisme. Quelques minutes plus tard, par je ne sais quel mystérieux phénomène, mon âme s’était déplacée. Elle avait quitté ses sphères arides et violentes, elle découvrait une grâce nouvelle qui décloisonnait mes pensées et leur donnait un aspect nouveau. Le pardon du bon Dieu jetait en moi une douceur profonde qui ne m’engourdissait pas. Au contraire, elle réveillait le désir de la route.

A ce moment-là, je ne souhaitais que rester dans l’église. Je quittais le prêtre et déambulais, songeur, entre les piliers de la nef. Ma vue montait vers la voute, vers cette lumière qui se déversait dans l’édifice à grands traits blancs striés par les rouges, les verts et les bleus des vitraux. Les tableaux anciens représentant des pèlerins du Moyen-Âge allongés dans une nef de cathédrale me revinrent à l’esprit. Harassés, ces pèlerins séjournaient plusieurs jours sous le clocher qui avait guidé leurs pas durant des semaines ou des mois. Rien n’est plus joyeux que ce désir de proximité, de résidence avec Dieu. Rien n’est plus joyeux que cette inondation du cœur par la jeunesse de Dieu.

Visio tua merces

L’esprit d’enfance peut également être une jubilation de la vue. Quand l’été nous quitte, nous voyons des scènes resplendissantes. Les feuilles rougissent, la pluie s’absente, l’herbe sèche acquiert ce ton de paille qui pousse à sortir au grand air. Nous sortons alors dans les anciens domaines de campagne. Nous avançons, un peu perdus, sur des sentiers de terre dans des jardins anglais. Soudain, le haut d’un édifice néo-classique nous apparaît au-dessus de grands buissons aux couleurs vertes et jaunes. C’est une grande maison dont le rez-de-chaussée occupe la majeure partie du volume. Sur sa façade épurée, les hautes fenêtres alternent avec des colonnes corinthiennes. La maison exprime un parfait équilibre. Elle occupe sa place naturelle, elle règne sans excès de superbe sur ces antiques jardins un peu broussailleux. Sa pierre possède une texture ravissante qui, exposée au soleil, acquiert un éclat d’or. Une sorte de patine indéfinissable enrobe le bâtiment, lui confère une aura, une perfection exquise. Nous nous arrêtons pour contempler cette grande œuvre d’art. Une beauté juvénile disperse en moi ses illuminations.

Nous continuons notre vagabondage dans les jardins. Après avoir traversé une partie obscure, louvoyant entre les aucubas, les houx et les bambous, nous débouchons sur le côté latéral d’une gigantesque esplanade dominée par un autre édifice, plus grand cette fois-ci. Très large, il est composé de deux corps principaux reliés en leur milieu par une colonnade de marbre. C’est un véritable palais. Face à lui, un jardin à la française s’étend sur deux longues terrasses. La netteté de la structure est compensée par une exubérance de plantes. Quelques palmiers apportent un soupçon d’exotisme, les points blancs et fuchsias abondent dans les parterres. Il y a ici une dimension prolifique, imposante et immédiatement réjouissante. D’autres promeneurs marchent allègrement, étourdis par la magnificence symbiotique du minéral et du végétal. Le palais et les jardins nous transmettent l’esprit de ceux qui ont pensé et bâti ces lieux. Nous communions à un esprit d’enfance chatoyant, à un esprit qui, au travers d’une légèreté joueuse, donne à la matière fraîcheur et générosité dans l’équilibre. L’esprit d’enfance c’est aussi l’art frais et généreux qui crée les décors dont nos âmes ont besoin.

L’enfance pour franchir

Au diable donc grisaille et refroidissements urbains. Nous ne pouvons pas continuer à claudiquer dans les horizons étroits imposés par la mauvaise sagesse du monde, par la sagesse des vieillards. L’esprit d’enfance n’est pas qu’une suite d’ambiances ou de souvenirs. Il n’est pas non plus folâtre. Il est une conscience qui s’éveille. Il est capable des plus grandes audaces. La sagesse de l’adulte performant figé dans sa perfection engonce les rapports humains dans une gelée maladive. Il provoque statisme et finitude. Ainsi en est-il de ces scènes effrayantes que l’on voit parfois la nuit dans les métros. Au bout d’un quai sur lequel souffle un vent glacial et gras, des pauvres sont étendus sur des bancs de plastique rouge. Certains somnolent, d’autres sont assis et regardent devant eux, hébétés.

Comment franchir ces précipices de béton, comment rejoindre cette pauvreté ? Pour de tels franchissements, la sagesse performante, la sagesse des vieillards n’est pas de grand secours. Bernanos avait contre elle des mots virulents : « il n’est rien de haïssable en l’homme que sa prétendue sagesse, le germe stérile, l’œuf de pierre que les vieillards se passent de génération en génération et qu’ils essaient d’échauffer tour à tour entre leurs cuisses glacées » (Les grands cimetières sous la lune). Il oppose à cette sagesse grabataire l’esprit d’enfance et de jeunesse dont le fruit lumineux est la compassion, celle-là seule qui puisse affronter les précipices d’un monde où les isolements ne font que s’accroître.

L’esprit d’enfance est en nous, il ne nous quitte jamais, nous pouvons l’éveiller à notre guise. Nous l’avons connu lors d’échanges fraternels dans des coins perdus, nous l’avons connu dans des lieux comme Assise, nous le retrouvons dans les sacrements du bon Dieu et nous admirons ses œuvres dans l’art et l’architecture. Il est maintenant nécessaire d’en accroître le flux, car il peut déterminer la forme de la vie elle-même. Il est la jeunesse de notre âme, il est son sourire, il est sa compassion. C’est lui qui, si nous le voulons bien, résorbera les multiples fêlures d’un monde qui s’obstine à vieillir.

Léopold Ghins

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