Dans le monde sans en être

J’avais oublié que je t’avais écrit

Le 22 août 2018, Grégoire Biseau de Libération concluait un portrait de Mitterrand sur ces mots : « Avec la mort de Mitterrand, ce sont deux siècles qui se referment. Celui des hommes politiques qui découpent le journal. Celui des amoureux qui tiennent des correspondances, dont l’attente fiévreuse est un mélange de douceur et de supplice. Celui des hommes à tiroirs. C’était avant Internet, BFM, Twitter et Instagram. ». Il ne sera pas question ici de Mitterrand, mais de cette charnière qu’il illustre. Beaucoup partagent aujourd’hui un même sentiment : les messages instantanés, composés d’un nombre dérisoires de caractères, ne suffisent pas. Pourtant, et cela peut surprendre, notre vie de tous les jours s’en satisfait. Soyons honnêtes : nous n’écrivons plus. Aujourd’hui, ma grand-mère imprime les mails que lui envoient ses petits-enfants pour être sûr qu’ils soient conservés. Elle les range à côtés des billets doux de mon grand-père. Lui n’écrivait pas en Times New Roman, mais avec sa police à lui, son unique écriture.

Nous n’écrivons plus. Peut-être parce que ce n’est plus aussi utile que par le passé. Peut-être parce que nous n’en ressentons plus le besoin. Or s’il est vrai que l’absence de lettres d’amis, de sœurs ou d’amoureux au milieu de notre courrier ne nous empêche pas de vivre, il demeure que, sans elles, nous perdons beaucoup. Nous perdons la méditation qui précède toute écriture, et qui demande à celui habité par le désir de coucher ses pensées sur papier de contempler ce qu’il ressent. Nous perdons l’excitante attente de la réponse, couplée à cette éternelle question : « L’a-t-elle bien reçue, cette lettre ? ». Nous perdons la confidence, celle qui est totale car on sait qu’elle ne disparaitra pas après nos aveux. Nous perdons l’exercice apaisant qu’est celui de déposer en dehors de notre cœur les passions qui l’épuisent. Cet exercice que fait Cyrano, lorsque décidant de se confier à Roxane il dit : « Eh bien ! Ecrivons-là, cette lettre d’amour qu’en moi-même j’ai faite et refaite cent fois de sorte qu’elle est prête, et que mettant mon âme à côté du papier, je n’ai tout simplement qu’à la recopier. ». Enfin nous perdons la joie de la réception, celle de découvrir un texte qui nous est authentiquement adressé.

La nature humaine est complexe, et nos sentiments sont biens souvent confus. Sans les lettres pour les développer, comment pourrons-nous les faire comprendre ? Nous contenterons-nous de conversations agitées, influencées par la fatigue d’une journée harassante et les bruits alentours qui nous embrument l’esprit ? Une lettre ne crie pas, une lettre n’anticipe pas la réaction de son lecteur en l’observant au moment où elle se rédige, une lettre ne se coupe pas. Une lettre se relit, s’interprète, se garde. On y retombe souvent bien des années plus tard, pour se demander avec nostalgie : « M’aimait-elle tant que ça ? ». Nous dont les mots s’écoulent bien souvent avec violence, tapés sur des claviers, ne gagnerons-nous pas à, patiemment, dans l’intimité de la lettre manuscrite, détailler pour ceux que nous aimons la véritable essence de ce qui nous anime ? Il est temps : écrivons ! Postons là cette lettre qu’on a trop longtemps laissé moisir en nous-même. Qu’elle parte vers cet ami de longue date dont on a oublié jusqu’aux traits du visage ! Et quand il nous répondra, peut-être 20 ans plus tard, nous ouvrirons alors sa lettre avec émotion. Et après l’avoir lue, nous tirerons une vieille feuille froissée de sous notre pc, prendrons un crayon à peine taillé, et commencerons ainsi : « Cher ami. J’avais oublié que je t’avais écrit. ».

Jean-Baptiste Ghins

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