Dans le monde sans en être

Les orphelins de la Démocratie-chrétienne

Jeudi 5 juillet, le Pape François a déclaré vénérable Giorgio La Pira, ancien maire de Florence et député à la constituante italienne de 1946. La Pira est une des figures majeures de la vie politique italienne d’après-guerre. Il était un démocrate-chrétien fervent, inspiré par Jacques Maritain dont le livre “Humanisme intégral” était son manuel politique.

La Pira, laïc consacré qui donnait tout son argent aux pauvres et qui n’a jamais rien possédé, est une sorte de Saint François d’Assise de la politique. Il représente ce que cette magnifique famille de pensée démocrate-chrétienne a donné de meilleur. Il rejoint ainsi sur les autels un autre de ses maîtres en politique : le bienheureux Frédéric Ozanam, premier leader de la Démocratie- chrétienne[1] dont Giorgio La Pira a préfacé une biographie. Il rejoint aussi le bienheureux Guiseppe Toniolo, un des premiers démocrates-chrétiens italiens. Et j’espère de tout coeur que les démocrates-chrétiens Don Luigi Sturzo, Alcide de Gasperi[2] et Robert Schuman verront leur procès en béatification aboutir et les rejoindront dans la communauté des saints. Ces bienheureux, vénérables et futurs saints représentent ce que la Démocratie-chrétienne ne devrait jamais cesser d’être.

En disant cela, je ne suis pas en train d’affirmer, ni de souhaiter, que l’Eglise catholique canonise la Démocratie-chrétienne. L’Eglise ne prend pas position en faveur d’un parti politique. Elle n’est pas un parti politique. Ce sont des hommes qui sont élevés sur les autels, et ce sont pour leur vertus héroïques et non pour leurs cartes partisanes qu’ils sont devenus des saints. Ainsi d’autres sensibilités politiques peuvent avoir des saints : Julius Nyerere, père de la Tanzanie et socialiste africain fait l’objet d’un procès en béatification très avancé et il a été reconnu vénérable. Il y a des catholiques partout et donc des saints dans beaucoup de camps, et c’est tant mieux… Frédéric Ozanam soutenait lui-même le pluralisme des catholiques.

Mais ce constat posé, il est aussi légitime d’affirmer que cette grande famille démocrate-chrétienne a une essence profondément catholique. Elle a inspiré la doctrine sociale de l’Eglise au XIXème siècle, elle lui est liée historiquement et elle a connu en son sein des saints. Elle a certes connu des formes différentes et dans certains pays elle s’est parfois éloignée de l’Eglise… Mais elle a accompli une œuvre colossale pour la paix et la justice sociale. Elle a construit les démocraties allemandes et italiennes après la deuxième guerre mondiale. Ces deux pays meurtris par le nazisme et le fascisme, et détruits par la guerre ont été relevés par des démocrates-chrétiens. Aujourd’hui, nous pouvons contempler dans ces pays leur oeuvre magnifique. Les démocraties d’Amérique latine, notamment le Chili ont été bâties par des démocrates-chrétiens après les dictatures militaires. La France d’après guerre doit énormément au Mouvement Républicain Populaire (MRP), Démocratie-chrétienne française construite au sein de la Résistance avec le soutien du Général de Gaulle. Le MRP a contribué à la création de la sécurité sociale, à des dispositions du code du travail (le salaire minimum) et surtout, avec Robert Schuman, a lancé la construction européenne… Construction faite avec les démocrates-chrétiens italiens (De Gasperi) et allemands (Adenauer). Paix, Justice sociale et aussi développement économique : les trente glorieuses doivent beaucoup à l’action du MRP sous la IVème  République.

Et aujourd’hui ?

En France, la Démocratie-chrétienne a disparu des écrans radars. Il existe bien un parti Chrétien-Démocrate, mais, avec tous les respects qu’on lui doit, sa direction a pris un chemin idéologique différent de la démocratie chrétienne stricto sensu. La Démocratie-chrétienne est profondément européenne, fidèle au projet de Robert Schuman, elle rejette le nationalisme et l’extrême-droite, et elle se méfie du libéralisme. Or, le PCD a fait le choix de se positionner à droite de la droite et de faire alliance avec des organisations au mieux souverainistes au pire identitaire… Non, Robert Ménard, qui se qualifie de libéral identitaire, n’a rien à voir avec la Démocratie-chrétienne. S’allier avec lui est un contresens total.

Il manque très clairement en France une Démocratie-chrétienne authentiquement européenne, qui défend une Union européenne à la fois très intégrée et plus démocratique.

Une Démocratie-chrétienne qui défende un accueil des migrants équilibré pour que la Méditerranée et les cols alpins ne soient plus des lieux de mort. L’actuelle crise des migrants a besoin de cette voix politique qui traduise dans la Cité le message de l’Eglise. Et cette crise a aussi besoin d’une Europe qui suive l’intuition de Robert Schuman qui, dans la déclaration du 9 mai 1950, qualifiait de grand enjeu européen le “développement du continent africain”.

Notre temps a besoin d’une Démocratie-chrétienne qui défende en même temps une juste liberté économique sans les excès de l’ultralibéralisme et une sécurité sociale sans excès d’étatisme. Nous avons besoin de liberté et aussi d’égalité et de fraternité. Cet équilibre des trois donnant une justice sociale complémentaire du développement économique.

La France a besoin d’une Démocratie-chrétienne qui défende la décentralisation, la politique de proximité dans une époque où on crée des régions trop grandes et où on incite à fusionner excessivement les communes… Autrement dit, une organisation territoriale respectueuse du principe de subsidiarité.

Notre temps a besoin d’une Démocratie-chrétienne qui enseigne aux peuples la véritable démocratie alors que les populistes et démagogues manipulent les peuples. Cette inquiétante montée des populismes est un symptôme de crise démocratique, et cette crise est grave. La démocratie chrétienne, par son contenu philosophique, par ses principes directeurs, peut être d’un apport considérable.

Notre planète a besoin de démocrates-chrétiens défendant une écologie intégrale comme celle présentée dans l’encyclique Laudato Si du Pape François. L’écologie intégrale est au cœur de la doctrine sociale de l’Eglise du XXIème siècle. La doctrine sociale de l’Eglise est le cœur de la Démocratie-chrétienne. L’écologie intégrale doit donc être forcément au cœur de la démocratie chrétienne du XXIéme siècle.

Enfin, notre société doit retrouver les notions essentielles de loi naturelle et de droit naturel qui sont l’essence même des Droits de l’Homme. Ainsi, la structure de la famille, de la filiation, de la vie même, ces principes constitutifs de l’être humain sont menacés par une vision sans transcendance de la démocratie. Notre société n’a plus de repère suprême, tout est dorénavant possible avec un vote majoritaire… Le pire peut donc être démocratiquement voté, sans limite. Les principes essentiels de la Démocratie-chrétienne peuvent éviter cela.

Nous avons besoin de la Démocratie-chrétienne car notre République a besoin d’elle pour être réellement républicaine. Frédéric Ozanam le disait en 1848 : “Au fond, leur devise : liberté, égalité, fraternité, est l’Evangile même. Rien n’est perdu si nous empêchons qu’on s’en écarte. Tout est perdu si nous ne montrons pas.”

Et pourtant, cette famille de pensée est absente. Les catholiques engagés en politique semblent marcher toujours plus vers la droite, beaucoup vers le libéral conservatisme, un certain nombre vers les identitaires. L’Union européenne est très souvent rejetée, les questions sociales aussi, les migrants leur inspirent de la méfiance et ils défendent des thèses économiques très dures, souvent les plus libérales de tout l’échiquier politique. Je ne conteste pas le moins du monde leur droit d’avoir leurs idées… Mais je regrette que la Démocratie-chrétienne ait été ainsi abandonnée. Or, je suis convaincu que les grandes questions de notre temps seront beaucoup mieux traitées par la Démocratie-chrétienne que par le libéralisme conservateur… ou pire par l’identitarisme, nouveau nom d’un nationalisme xénophobe et violent.

Oui, je redis aujourd’hui ce que disait Frédéric Ozanam en 1848 : “J’ai cru et je crois toujours en la possibilité d’une démocratie chrétienne, je ne crois même qu’à cela en matière politique.”

Et je pense que malgré l’absence de formation démocrate-chrétienne, il existe encore, dans le silence, de nombreux démocrates-chrétiens. Il viendra, sans doute, un jour où ils se lèveront…

Charles Vaugirard

 

[1] La formule est de Don Luigi Sturzo, fondateur de la Démocratie chrétienne italienne.

[2] Leader Démocrate chrétien d’après guerre, fondateur de la République Italienne.

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