Dans le monde sans en être

Jeux du soir

Il y a des images qui nous font comprendre que la vie est un beau jeu dans lequel il faut plonger en toute confiance. Comme cette image de voiles, de vent et de crépuscule sublime. C’est un voilier qui rentre au port après une journée de navigation. Lui, il est équipier, et il s’appuie où il peut dans la cabine. Il se sent légèrement engourdi par le mal de mer. Il se dirige vers les quelques marches qui mènent au dehors, empoigne les prises et émerge à l’extérieur.

Son visage prend le vent de plein fouet, évacuant la nausée. Il s’extrait complètement et, s’accrochant aux aubans, s’élance vers la proue. Une forte gîte pousse le bateau vers l’avant. A droite, plus loin, un autre voilier suit la même trajectoire. Ses passagers sont regroupés à l’arrière, certains laissent leurs jambes balancer en dehors du bateau. Le port se rapproche – derrière le phare, des petites maisons couleur pastel bordent le long quai. La ville est nichée dans un creux de la côte. Le littoral se poursuit de part et d’autre avec ses rocailles, ses plages et ses falaises. A l’arrière-plan, on distingue des collines et des bois de couleur vert émeraude.

Mais il est difficile pour lui de bien voir tout cela. Le soleil, en descendant, a rougi et est devenu encore plus lumineux. Accroupi dans le balcon avant, son regard va d’un point à l’autre, tombant sur le port, passant à l’autre voilier, parcourant la côte et remontant vers le soleil éblouissant. La lumière se reflète sur la surface de la mer, elle occupe tout l’espace et le sature. Il plisse des yeux. Son corps monte et descend au gré des flots alors que sa vue se perd dans un immense halo de lumière rouge, orange, blanche. Quelques instants s’écoulent dans ce sentiment de navigation grandiose, dans cette vision de mer qui enveloppe tous les sens.

Il se redresse, rejoint l’équipage à l’arrière et prépare l’arrivée. Le voilier dépasse le phare. On accroche le bateau à une bouée, on s’affaire en rangements. La nuit s’installe. Avec quelques autres équipiers, il quitte le voilier à bord d’une petite annexe et rejoint la terre ferme. Ils accostent sur une rampe bétonnée recouverte d’algues glissantes. Quelques pas précautionneux et le voilà sur le quai. Cette surface stable, quelle jouissance ! Marcher, savourer le silence du port, lever les yeux vers le ciel infini, vers toutes ses constellations…L’épuisement de la journée inonde son corps telle une eau bienfaisante. Il a joué le jeu des manœuvres à répétition, de l’orientation, de tous les efforts marins. Il a transporté son corps jusqu’ici, sur ce quai de mer, sur cette crête entre eau et terre où conscience et ravissement se touchent puis se confondent. Il fait un pas, puis un autre. Un pas, puis un autre…

Voici une autre image, un autre reflet du beau jeu. C’est une image de courses et de balles. Il court de toutes ses forces le long d’une ligne blanche, tracée sur un gazon aux tons verts et jaunes. Situé au centre de ce village de campagne perdu au milieu des bocages, le vieux terrain de football borde une église en pierre. Soudain, la balle apparaît dans son champ de vision. Elle arrive sur lui comme une flèche et le percute au torse. Il la récupère dans les pieds. A sa gauche, un cri : « ici ! »

En une fraction de seconde, son univers s’est réduit à ce ballon. Il l’emporte avec lui, relève la tête, va au duel contre ceux d’en face et tire vers le cadre avec une force maximale…La balle est sortie, on marche… Le jeu reprend, chacun se positionne, s’élance, s’arrête, se bat pour le ballon. Les joueurs serrent les dents, se cognent puis se délient dans de longues courses d’une partie à l’autre du terrain. Le match continue au fil de minutes qui se changent en heures. Le sport a plongé tous les joueurs dans un état de chaude fluidité qui rend les mouvements plus aisés. Le score s’envole : 13-12, 14-12, 14-13…Il fait presque noir à présent. On ne voit plus le ballon mais le jeu ne cesse pas. Un des joueurs finit par envoyer la balle dans un fourré. La fatigue reprend ses droits – « c’est bon, on arrête … »

Les joueurs se regroupent sur le bord du terrain, haletants. Ils échangent de brèves paroles et se passent des bouteilles d’eau. Une blague secoue tout le groupe d’un rire sans entraves. Chacun ramasse son t-shirt et se dirige vers les voitures. Les claquements de portes résonnent doucement dans l’air calme du village. On s’en va…La route part toute droite à travers les champs. Il regarde la campagne qui s’étire, frémissante dans l’heure du soir. Une bienfaisante sensation de détente descend sur lui comme une nuée. Quelle est cette beauté agricole, cette beauté dorée que la nature semble porter en offrande en ces minutes bénies ?

Parcourir le pont d’un bateau, suivre les mouvements d’une balle sur un terrain de sport. Ces situations où l’action devient la seule issue possible. Ces instants où la réalité se rappelle à nous : il faut agir ou quitter la trajectoire, s’élancer ou manquer le but, irrémédiablement. Cette nécessité d’action, fût-elle impérieuse, n’est pourtant pas une force dominatrice. La réalité ne fait que nous attirer à elle avec bienveillance. « Joue ! », dit-elle d’une voix claire, « joue au beau jeu ! »

Toute la nature est en attente de notre « oui » joyeux. Et juste après notre réponse enthousiaste, l’action se met à couler de source. Les scènes s’enchaînent avec facilité. Nous jetons dans le jeu des gouttes de joie qui s’accumulent en une vaste réserve. Puis, aux heures du soir, alors que nous marchons sur le quai ou reprenons la voiture, c’est comme si le barrage cédait. La joie se répand en nous tel un torrent libéré. Intérieurement trempés, étonnamment vivants, nos traits s’illuminent. Les sourires s’éclairent à la vue de splendeurs insoupçonnées. Voici toutes les richesses de la nature et voici le bonheur réel…

Etre épris de l’esprit du « grand jeu de la vie » peut paraître naïf. L’esprit du grand jeu est en effet naïf, car la naïveté c’est l’évidence d’une humilité confiante et gaie. Lorsque nous abordons nos parties quotidiennes avec un large sourire, les autres nous répondent parfois d’un air sceptique, irrités par cette fraîcheur. Il y a, dans le monde du travail, une allergie de la naïveté. Ce qui est révéré, c’est l’attitude maîtrisée de l’expert qui en a vu passer. L’expert un peu froid est « quelqu’un de très bien, de très sérieux… »

Mais la naïveté n’est pas une légèreté. Elle possède la profondeur du vieux puits. Elle est une simplicité dont le double fond est l’extrême conscience de la précarité de l’existence. Elle nous parle de l’urgence. Le naïf sait que la durée du jeu est limitée, et pour cela il l’illumine de sa joie. Déjà, il gagne…Son sourire s’affranchit du temps et s’enchâsse en nos âmes. La naïveté nous place sur la trajectoire du port, sur la voie qui mène au but. Elle nous entraîne. « Et demain ? », demandons-nous, impatients. Pas de réponse – mais plutôt l’écho silencieux d’une présence familière en nous. L’apparition d’une flamme dansante devant un visage radieux, un visage tout à fait naïf. Et à travers lui, comme en filigrane, un nouveau sentier d’aventures.

Léopold Ghins

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