Dans le monde sans en être

La Vierge et la vertu de prudence

En ce mois de mai, il n’est pas inutile de se pencher sur les vertus de la Vierge Marie, afin d’en tirer quelques enseignements bénéfiques. Parmi toutes celles que la Mère du Christ possède à la perfection, celle de prudence est une des plus profitables pour nous. Pourquoi ?

Qu’est-ce que la vertu de prudence ?

La raison principale tient à ce que la prudence est une vertu qui se met au service des autres vertus cardinales (justice, tempérance et force). La prudence ne choisit pas le but de nos actions, mais le moyen de l’atteindre. Elle évalue la situation et nous pousse ensuite à choisir la meilleure ligne de conduite pour parvenir à nos fins. La prudence façonne ainsi les autres vertus morales. Elle donne à la personne juste d’agir avec justice, à la personne brave d’agir courageusement, à la personne modérée de rester maîtresse d’elle-même.

La prudence n’ informe pas seulement notre esprit pour ce qui regarde les moyens à mettre en oeuvre afin d’ agir vertueusement, elle commande également à la mise en pratique des voies pour atteindre notre but. Elle tranche les décisions concrètes à prendre dans tel cas particulier, dans telle situation précise. Aussi les trois vertus cardinales lui sont-elles redevables de leur inscription dans notre présent le plus familier. La prudence conduit les autres vertus en leur indiquant la règle de l’action dans le contexte qui est le nôtre ici et maintenant. Enfin, c’est elle qui nous permet d’appliquer les principes moraux aux cas particuliers que nous rencontrons dans l’existence. Tels sont les motifs pour lesquels la prudence nous est éminemment profitable dans notre quotidien.

L’expérience des responsabilités…

Si nous en appelons à la Vierge pour activer cette vertu, c’est que la Mère du Christ compte la prudence parmi ses vertus les plus insignes, et cela précisément pour les mêmes raisons qui font de cette vertu celle qui commande la mise en pratique des autres.  La Vierge est très prudente en ce sens qu’elle nous indique la voie infaillible à suivre pour devenir toujours plus fort, toujours plus juste, toujours plus maître de soi dans telle ou telle situation particulière. La Mère de l’Église reste en effet très concrète avec ses enfants. Elle ne nous dispense pas une leçon de morale, elle n’ édicte pas non plus de nouvelles tables de la Loi. Mais elle se tient au plus proche de nos existences afin de nous conseiller dans la mise en pratique de la Parole.   

De plus, elle est la créature qui a assumé la responsabilité la plus grande dans l’histoire jamais confiée à une personne humaine en disant « oui » à l’Incarnation du Fils de Dieu, en devenant la porte d’entrée du Verbe dans le monde, et en continuant à exercer une responsabilité à nulle autre pareille au ciel par son intercession, puisqu’elle est notre mère selon la grâce et qu’elle coopère à nous enfanter à la vie divine. Aussi ses responsabilités multiples et variées la rendent-elles attentive aux détails, aux circonstances de nos existences, ainsi qu’au tempérament de chacun. La Vierge sait d’expérience que l’on exerce pas la justice, la force, la tempérance de la même manière tous les jours. Elle a conscience également que les hommes ne vivent pas tous les vertus évangéliques de la même façon.

Cette expérience, à la fois concrète et surnaturelle, des êtres et des choses, la Vierge l’ a acquise parce que le Dieu biblique s’est révélé dans l’histoire. De fait, Marie n’a pas dit « oui » à Dieu tandis qu’elle vivait dans une condition céleste, un « oui » intemporel, hors sol. C’est au contraire à un moment précis de l’histoire et de son existence personnelle, que Marie a accueilli le Fils de Dieu en son sein. De même, elle sait d’expérience que nous avons tous une manière à nous d’aimer, d’être juste, d’être fort, manière qui est fonction de notre inscription existentielle dans un parcours et un contexte singuliers.

Afin d’assumer l’état de vie inédit, sans précédent, de collaboratrice de l’Incarnation du Fils éternel du Père, il a bien fallu que Marie pratiquât  non seulement toutes les vertus cardinales, mais aussi qu’elle évaluât au mieux la situation qui était la sienne afin d’agir de la meilleure façon possible. Autrement dit, la Vierge vivait une situation inédite, sans pareille, sans précédent. Si elle n’avait pas possédé la vertu de prudence, elle n’aurait su que faire à ce moment précis de son existence. Car il ne suffit pas d’être juste, fort, maître de soi : encore faut-il ne pas rester les bras croisés dès lors qu’un événement considérable survient dans votre existence, et requiert de votre part la mise en oeuvre de ces vertus hic et nunc.

…et des situations inédites

Pour toutes ces raisons la Vierge est experte à enseigner la vertu de prudence. A l’occasion de l’Incarnation elle a dû activer celle-ci comme aucune créature ne l’avait jamais fait avant elle. En effet, elle s’est trouvée alors dans une situation existentielle inouïe, et inédite dans l’histoire de l’humanité : devenir la Mère de Dieu, et assumer cet état sans exemple ni précédent ! Marie est donc bien placée pour nous faire discerner les moments propices pour activer la vertu de force, ou celle de tempérance. La Vierge prudente nous signalera encore l’instant où il conviendra de mettre davantage l’accent sur la vertu de justice, par exemple lorsque nous nous trouverons en face de nécessiteux qui requièrent nos secours. Et elle sera toujours prompte à montrer, à ceux qui auront la présence d’esprit de les lui demander, les meilleurs moyens d’y parvenir.

C’est bien beau d’être courageux, de vouloir surmonter à tout prix les difficultés et les maux de l’existence, de résister aux tentations, encore faut-il bien se connaître soi-même, afin de ne pas se placer en situation de chuter au premier accrochage venu face aux forces du mal. Dans une telle situation, la vertu de prudence nous indiquera les moyens à prendre afin de sortir vainqueur du combat, et de mener le beau combat d’une existence belle et bonne. Et qui est le mieux placé pour nous instruire à ce sujet, sinon Celle qui, seule dans le secret de l’Incarnation (avec Saint Joseph), a dû inventer une vie inédite en compagnie de Celui qu’elle portait en elle, et qu’elle élèverait bientôt : le Fils du Père en personne ?

Etant remplie du don de conseil de l’Esprit-Saint, la Vierge évalue  infailliblement les situations afin d’opter pour la meilleure solution à prendre. La Vierge de l’Incarnation est la femme pratique par excellence. La plus contemplative, mais aussi la plus active ! Miracle supplémentaire : cette double disposition n’entraîne dans son existence aucune dispersion. Chez elle l’union mystique n’a jamais éteint le souci du détail concret. Ce n’est pas rien que d’assumer le rang de Mère de Dieu, et cela sans être guidée par aucun précédent à votre disposition, hormis peut-être l’exemple des matriarches d’Israël !  

La prudence n’est pas la pusillanimité

Enfin, notons que la prudence n’est ni la peur ni la circonspection ou  l’ atermoiement. La prudence est plutôt la vertu de ceux qui ont décidé d’aller de l’avant. La Vierge a dû assumer la maternité divine, c’est-à-dire la mission redoutable de porter au monde le Fils du Père. Elle n’est pas la Vierge des poltrons, des pleutres, des couards, ou de ceux qui restent dans l’expectative ! En Marie, audace et prudence, magnanimité et responsabilité, se rencontrent et se conjuguent harmonieusement.

La prudence n’est pas en effet la vertu de ceux qui ont peur : ceux-là se gardent bien de rechercher les moyens nécessaires pour mener les entreprises grandes et risquées, de deviner les moments opportuns, et de mettre en oeuvre leur courage ou leur justice dans la situation présente, pour la simple raison qu’ils ont décidé de rester bien au chaud chez eux quand le ciel se couvre. Marie, au contraire, a risqué sa vie. A l’instar d’Abraham, elle s’est embarquée, dans le Souffle divin, vers une destination inconnue. Que sera son existence de Mère de Dieu ? Elle n’en sait rien au moment où elle acquiesce à la demande du Très-Haut ! Une seule chose est sûre : elle restera son humble servante. Pour le reste, elle s’en remet à Lui. Ce n’est pas là de la résignation de sa part, mais du courage – et surtout de la foi.

Cependant, elle sait que le Très-Haut lui laissera toute liberté dans les choix concrets se rapportant à sa maternité pratique. Car on n’est pas mère un seul jour ! Et de surcroît Mère de Dieu ! Raison de plus pour elle de savoir discerner les bonnes décisions à prendre à chaque instant. Sa prudence n’est pas celle du « juste milieux ». Elle est plutôt une vertu qui devient surnaturelle au contact du don de conseil de l’Esprit-Saint.

L’amour, âme de la vertu de prudence

Surtout, la prudence de Marie est l’effet de son amour. L’amour n’est jamais sage selon la sagesse du monde. Il est plutôt folie. Mais cette folie de l’amour, pour aller jusqu’au bout, a besoin de la force, de la justice et de la tempérance. L’amour doit s’appuyer sur la prudence afin de guider son audace au milieu des situations les plus variées de la vie.

La vertu de prudence que Marie a pratiquée durant son existence terrestre en tant que Mère de Dieu, lui est restée au ciel. Aussi demeure-t-elle pour nous du meilleur conseil – à condition que nous la priions ! Elle nous éclairera alors sur les décisions ponctuelles, ou plus cruciales, que nous aurons à prendre au long de la route, semée d’embûches et de décisions crucifiantes, de l’amour.

Jean-Michel Castaing

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