Dans le monde sans en être

Deux falsifications de la sainteté selon l’exhortation apostolique Gaudete et Exultate

Actualité d’une mise en garde pontificale

Dans le second chapitre de son exhortation apostolique Gaudete et Exultate (mars 2018) sur l’appel à la sainteté dans le monde actuel, le pape François braque les projecteurs sur deux ennemis subtils de la sainteté : le gnosticisme et le pélagianisme. Deux mots en isme ! Mais ne nous effrayons pas : cette mise en garde du Saint-Père ne s’adresse pas uniquement aux intellectuels. Nous allons voir que ces deux tentations peuvent surgir dans la vie de chaque chrétien.

En préambule, le pape remarque que ces « deux hérésies, apparues au cours des premiers siècles du christianisme, sont encore d’une préoccupante actualité ». Aussi se pencher sur elles ne relève-t-il pas seulement de l’exercice purement spéculatif, mais débouche sur des implications pratiques.

Le gnosticisme    

Commençons par la première falsification de la sainteté mentionnée par l’exhortation, le gnosticisme. Le terme dérive du mot grec gnôsis, qui signifie « connaissance ». Ce mouvement de pensée a essaimé dans l’Empire romain entre le I er et le Ve siècle de notre ère. Le gnosticisme est centré sur l’idée d’une connaissance révélatrice qui apporte le salut, connaissance à la fois de soi-même et de Dieu, conçu comme l’Un absolu, mystérieux et caché. Doctrine pessimisme, le gnosticisme véhicule  une vision négative du monde, du corps et de la matière, qui sont l’oeuvre d’un dieu inférieur.

Dans son exhortation, le pape François ne reprend pas en détail les thèses du gnosticisme antique. Il se concentre sur quelques caractéristiques de certains systèmes de pensée qui prétendent juger de la perfection des croyants selon le degré de connaissance qu’ils possèderaient du « mystère ». Là se situe le point névralgique du gnosticisme : faire dépendre le salut du savoir, au dépens de la sainteté pratique et de la charité.

Dans un tel système, le pape remarque que « le sujet reste en définitive fermé dans l’immanence de sa propre raison ou de ses sentiments » (n° 36). La thèse fondamentale du gnosticisme réside dans la croyance que la pensée systématique est capable de rendre compte, en les domestiquant conceptuellement, toute la foi et tout l’Evangile. Le gnosticisme absolutise ses théories en poussant les autres à les adopter afin d’accéder à leur tour à la perfection. Si bien que l’enseignement de Jésus en est réduit à « une logique froide et dure qui cherche à tout dominer » (n° 39).

Trois conséquences fâcheuses du gnosticisme

Le pape François pointe trois conséquences de cette dérive. La première touche la désincarnation de la vie chrétienne. Dans le gnosticisme, l’esprit devient incapable de toucher la chair, et conséquemment de se pencher sur les souffrances physiques des autres. Un tel système aboutit à « un Dieu sans Christ, un Christ sans Eglise, une Eglise sans peuple » (n° 37), selon les termes de François.

La seconde conséquence réside dans la tentative d’apprivoiser le mystère de Dieu. Forts de leur dextérité spéculative, ces systèmes de pensée pensent pouvoir faire le tour de Dieu ! Pensant dominer la transcendance divine, ces super-chrétiens n’attendent plus que Dieu les surprennent. Ils L’ont parfaitement apprivoisé ! Ce qui aboutit à regarder de haut les autres manières d’interpréter les nombreux aspects de la doctrine et de la vie chrétienne. Le réflexe gnostique se reconnaît à ce qu’il devient vite intolérant face à la diversité des approches du mystère, et qu’il finit par se couper des questions du peuple chrétien, pour ne plus vivre qu’enfermé dans sa logique.

Enfin, la troisième conséquence de cette contrefaçon de la sainteté consiste dans un certain sentiment de supériorité par rapport aux autres fidèles. L’assurance que donne la dextérité à manier les concepts peut en effet dériver vers la conviction de se croire un chrétien plus accompli que les autres. Sur ce point, le pape rappelle opportunément que le savoir ne possède pas sa finalité en lui-même, mais qu’il est au service de la vie et de la sainteté.

Pélagianisme

La deuxième falsification de la sainteté mentionnée par les pape est le pélagianisme. Cette hérésie fut répandue par le moine Pélage au début du Ve siècle. Le pélagianisme rejetait la doctrine du péché originel, et minorait le poids de la concupiscence dans  l’homme. Cette doctrine en arrivait à nier la nécessité de la grâce pour le salut. Selon elle, l’homme pouvait observer par lui-même la loi divine.

Le pape remarque subtilement que si le pélagianisme a pris le relais du gnosticisme, cela tient à ce que « beaucoup ont commencé à reconnaître que ce n’est pas la connaissance qui nous rend meilleurs ni saints, mais la vie que nous menons » (n° 47). On pourrait dire que ce n’est plus la théorie qui met désormais en danger la sainteté, mais la conception que nous nous faisons de la « pratique ».  

L’objectif du pélagianisme est sensiblement que le même que celui poursuivi par le gnosticisme : parvenir au salut. Mais alors que ce dernier prend la voie de l’intelligence et de la spéculation, le pélagianisme choisit celle de la volonté et de la pratique. Cependant, ces deux « falsifications de la sainteté » ont en commun le désir de se passer de Dieu afin d’atteindre leurs objectifs. Tandis que le gnosticisme se fie à ses facultés spéculatives pour atteindre le salut, de son côté le pélagianisme fait fi de la grâce, et croit pouvoir obéir à Dieu par les seules forces de la volonté humaine.

Trois dangers du pélagianisme

De la même façon qu’il l’avait fait avec le gnosticisme, le Saint-Père signale les écueils contre lesquels cette mentalité pélagienne risque de venir s’échouer. Le premier danger du pélagianisme consiste à nous persuader que la prière est facultative, et subrepticement, à nous faire couper les ponts avec le Dieu vivant. Se croyant en mesure de mener une vie morale par ses propres forces, l’homme pélagien pense pouvoir se passer de l’aide de Dieu, si bien qu’il en arrive à ne plus entretenir de relations avec Lui qu’occasionnelles. Il ne Le prie plus. Plus grave : en ne reconnaissant pas ses propres limites, spirituelles comme morales, cet homme auto-suffisant empêche la grâce d’agir en lui. Refusant de voir sa réalité concrète et limitée, ce croyant sûr de lui pense pouvoir atteindre l’excellence morale en peu de temps. Alors que la grâce, en respectant notre nature, nous transforme au contraire de manière progressive.

Second inconvénient du pélagianisme : penser que nous pouvons mériter la grâce, voire l’exiger comme un dû ! A ce propos, il est bon de se reporter à l’une des thèses majeures de l’épître aux Romains de Paul : nous sommes justifiés par la foi, non par les oeuvres.

L’actualité de ce danger saute aux yeux : de nos jours, l’homme pense pouvoir penser et agir par lui-même. Aussi lui est-il difficile de reconnaître que le don de Dieu est premier, tant au niveau de l’être, de la volonté que de l’agir effectif ! De plus, notre mentalité de client-roi nous persuade facilement que la grâce est un dû, au même titre que la couverture sociale ou notre droit à la retraite ! Si bien que l’on en vient à penser ne plus devoir remercier Dieu pour ses dons gratuits, et immérités de notre part. Le premier signe de la sainteté consiste précisément à accueillir Dieu et ses bienfaits, et à Lui rendre grâce, en étant convaincus que n’avons aucun titre à faire valoir pour cela, et enfin à prendre la décision ferme de Lui appartenir.

Enfin, le troisième danger du pélagianisme découle logiquement des deux premiers : c’est l’orgueil, et le mépris expéditif de ceux qui peinent à observer les commandements divins. Le Saint-Père met en garde les chrétiens contre l’adoration de la volonté humaine et « l’autosatisfaction egocentrique et élitiste dépourvue de l’amour vrai » (n° 57). Le pape énumère les diverses manifestations de cette gloriole qui nous coupe  de la simplicité de l’Evangile et de l’Esprit d’amour. Il nous rappelle qu’il existe une hiérarchie des vertus, et que la première à rechercher est la charité. A ce propos, il ne craint pas d’affirmer que « dans l’épaisse forêt de préceptes et de prescription, Jésus ouvre une brèche qui permet de distinguer deux visages : celui du Père et celui du frère » (n° 61).

La vertu de l’humilité comme remède

Certes, le chapitre qui traite de ces deux falsifications de la sainteté n’est peut-être pas le plus important de l’exhortation apostolique. Cependant, il vaut la peine de le méditer. L’actualité des nouvelles formes que revêtent ces deux hérésies n’est pas en effet une vue de l’esprit. Pour finir, gardons à l’esprit que la vertu capable d’en venir à bout est l’humilité à accueillir le double don de Dieu : celui de la Révélation et celui de la grâce. Humilité de la pauvreté en esprit (Mt 5,3), qui n’est pas passivité ou démission, mais disponibilité et consentement à ce que Dieu soit ce qu’Il est vraiment, et à Sa volonté de sauver les hommes. La sainteté commence par la reconnaissance de l’antériorité du don de Dieu.

Jean-Michel Castaing               

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