Dans le monde sans en être

Révélations sur le chemin d’Emmaüs

Aucune période n’est plus propice que le temps pascal pour nous amener à réfléchir aux incidences du mystère de la Résurrection dans nos existences. Je n’en retiendrai que quelques unes dans ce bref article. Je m’aiderai pour les illustrer du récit des pèlerins d’ Emmaüs, tiré de l’évangile de Luc.

La chute rend-elle plus clairvoyant que le salut ?

Cette page inépuisable nous délivre un enseignement précieux, parmi tant d’autres, pour ce qui touche la nouvelle visibilité du Ressuscité.

« …Jésus, s’étant approché, faisait route avec eux, mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. » (Lc 24, 15-16)

Les disciples qui s’en retournent chez eux, déçus, restent dans l’aveuglement au sujet de leur compagnon de route ! Alors qu’il s’agit de celui qui est l’objet de leur entretien ! Luc ménage le suspense : arriveront-ils à le reconnaître ?

Le récit fait implicitement référence à une autre ouverture  des yeux : celle qui fut consécutive à la chute d’ Adam et Eve au début de l’histoire : « Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils surent qu’ils étaient nus » (Gn 3,7). Ici, la perspective est renversée : nous ne sommes plus dans un scénario de chute, mais de salut définitif. Ce qui dessillera les yeux des pèlerins décidera de leur rédemption. C’est ainsi que la fin de l’histoire (du salut) reprend la problématique du commencement relaté dans le livre de la Genèse, de même que l’arbre de la vie, planté dans le jardin d’Eden, fait pendant à l’arbre de la Croix.

Remettre les arbres à leur place

A ce sujet, contrairement à ce qu’Eve (sûrement obnubilée par l’interdit) dit au serpent, ce n’est pas l’arbre de la connaissance du bien et du mal qui se trouve au milieu du jardin d’Eden, mais bien l’arbre de vie (Gn 2,9). L’oeuvre rédemptrice du Christ remet les choses, ou plutôt les arbres, à leur place. Paradoxalement, le premier effet de la Résurrection consiste à mettre la Croix au centre, afin d’en déloger les fausses sagesses.

N’oublions que nous sommes, sur la route d’Emmaüs, le premier jour de la semaine, plus exactement à la tombée du jour, c’est-à-dire le premier jour de la Création nouvelle. Voir n’est plus une malédiction, comme jadis lorsque l’arbre, dont il était interdit de goûter les fruits, apparut à Eve comme « agréable aux yeux » (Gn 3, 6). L’antique hypothèque qui pesait sur la connaissance est maintenant levée. Dans le monde de la Résurrection, il sera possible de « voir » sans verser dans l’idolâtrie.

Entre le transitoire et le définitif

Cependant, les pèlerins restent, comme nous, dans l’entre-deux, entre le définitif et le transitoire, l’historique, entre le déjà-là et le pas-encore. « Déjà-là » de l’éternité, où Jésus est entré après sa levée d’entre les morts, et le « pas-encore » de l’histoire où nous cheminons en pèlerins. L’heure de la vision définitive n’est pas encore venue. Pour preuve : c’est lorsque les yeux des pèlerins d’Emmaüs le reconnaissent que Jésus disparaît en tant que présence visible.

Mais faut-il parler de reconnaissance ? N’est-ce pas plutôt le Christ qui se donne à voir à ses deux convives ? Toujours est-il qu’en notre monde actuel, monde de l’histoire et du devenir, le Ressuscité n’est « saisissable » que sous le monde sacramentel. En effet, les disciples reconnaissent Jésus à la fraction du pain à l’intérieur de l’auberge d’Emmaüs (Lc 24, 30-31), référence évidente à l’Eucharistie.

Le Christ ne se laisse pas saisir comme un simple objet

Cette simultanéité entre reconnaissance et disparition de Jésus est riche d’enseignement. Première conséquence que nous pouvons en tirer : depuis la Résurrection, la foi remplace les sens. Comme le dira Saint Paul « même si nous avons connu le Christ à la manière humaine, ce n’est plus ainsi que nous le connaissons. Si donc quelqu’un est dans le Christ, c’est une créature nouvelle, l’être ancien a disparu, un être nouveau est là » (2 Co 5, 16-17). La foi a pris le relais du  contact charnel. Cela signifie également que le Christ n’est plus désormais en face de nous, mais en nous. Il nous est devenu intérieur, une présence vivifiante qui agit à partir des profondeurs de nos êtres.

Enfin ce devenir-invisible de Jésus nous avertit qu’il est toujours dommageable pour nous de vouloir enfermer Jésus dans le cadre forcément étriqué et limité de notre espace de perception et de réflexion. Le Christ ne se laisse pas réduire à nos attentes souvent terre-à-terre, et ne peut pas non plus être toujours rejoint grâce aux coordonnées que nous entrons dans notre GPS « spi », surtout lorsque nos indications sont fausses. Si Dieu prend plaisir à se laisser chercher (et trouver !), n’oublions pas toutefois que la Rédemption est d’abord un don. Ce n’est pas nous qui L’avons aimé le premier, mais Lui.

Le Christ est toujours plus grand. Semper major, selon la formule ignatienne. Le Ressuscité n’est pas un « objet » du monde phénoménal. Loin d’être visible ou invisible selon l’acuité de notre regard, c’est plutôt lui qui se rend visible en dessillant nos yeux, en faisant tomber les écailles qu’ y ont laissées nos obstinations et notre idolâtrie.     

La nouvelle visibilité du Ressuscité

Il existe une autre raison à la disparition du Ressuscité dans le récit des pèlerins d’Emmaüs. C’est que sa visibilité est désormais assurée par son Corps ecclésial. En effet, le Christ s’étant fait reconnaître lors du repas, ses deux disciples n’ont eu qu’une hâte, à la suite de sa disparition  : rebrousser chemin, et rejoindre ainsi les Onze à Jérusalem. Non seulement le pèlerin mystérieux qui cheminait avec eux a dissipé leurs doutes et vaincu leur état dépressif, mais surtout il leur a fait comprendre, même implicitement, que l’aventure continuait, que « l’affaire Jésus » n’était pas close, qu’elle ne faisait que commencer, et qu’elle continuait précisément là où le prophète de Galilée était mort et ressuscité : à Jérusalem, avec l’Eglise naissante. Le Christ est maintenant visible dans les membres de la communauté qui se réclame de lui.

Conversion  et accomplissement

« Et se levant à cette heure même, ils retournèrent vers Jérusalem et trouvèrent les Onze rassemblés… » (Lc, 24, 33)

Luc emploie souvent le verbe « retourner » dans son évangile. Après avoir guéri un possédé, Jésus lui ordonne : « Retourne dans ta maison et raconte ce que Dieu a fait pour toi » (Lc 8,39). Les foules « s’en retournaient en se frappant la poitrine » après la crucifixion (23,48). Chez Luc, se retourner exprime soit une conversion, soit un accomplissement, comme c’est le cas pour les femmes qui « revinrent du tombeau » pour rapporter la nouvelle de la résurrection aux disciples (24, 9). Pareillement, le retour des pèlerins d’Emmaüs à Jérusalem fait signe en direction d’un accomplissement : la naissance de la communauté des derniers temps, qui est l’Eglise regroupée autour de Pierre.

Les noms de Jésus dans le récit

On n’en finirait pas  de trouver des révélations dans ce récit si poétique. Signalons pour terminer la progression des titres que les pèlerins décernent à Jésus. On sait que dans le récit de l’aveugle-né du quatrième évangile, le bénéficiaire du miracle monte lui aussi par degrés successifs jusqu’à la pleine compréhension de Celui qui l’a guéri. Jésus est pour lui d’abord un homme, puis un prophète, ensuite « un homme  qui vient de Dieu », et enfin le Seigneur (chapitre 9) .

Ici aussi, les pèlerins d’Emmaüs ont d’abord désigné Jésus comme « Jésus le Nazaréen » (24,19), puis un «prophète ». Dans un troisième temps, c’est l’inconnu en personne qui nomme  « Christ » le Crucifié. Enfin le Ressuscité est appelé le « Seigneur » par les Onze, nom qui dit sa divinité (24, 34).

Une lumière quand le soir tombe

On reste confondu par toutes les révélations contenues dans ce passage d’évangile. Et cela sans que jamais celui-ci ne perdre de sa fraîcheur, ni de sa poésie et de son mystère. Récit sans l’ombre d’une graisse d’abstraction ! Alors qu’il est question du salut définitif apporté aux hommes, de l’identité et du nouveau statut de Celui qui a abordé aux rives de l’éternité afin de nous y conduire !

Signalons pour finir qu’Emmaüs est une destination eschatologique, c’est-à-dire une destination qui touche au but de l’histoire. Luc le signale en employant le verbe « approcher » : « Et ils approchèrent du village où ils se rendaient, et lui fit semblant d’aller plus loin. » (Lc 24, 28). Pour en bien juger, on se reportera avec profit aux versets 8, 20, 28, 30 et 31 du chapitre 21 de son évangile qui emploie le même verbe « approcher » en traitant des temps de la fin. Le Royaume est au bout du chemin, et avec lui Celui qui y règne (ce qui ne l’empêche pas de faire le chemin avec nous, comme il le fit jadis jusqu’à l’auberge d’Emmaüs !).   

On ne se lasse décidément pas de relire cette page ! Jamais son mystère ne se fane. On a envie de dire à la Parole les mêmes mots que les pèlerins adressèrent à leur mystérieux compagnon de route en cette journée finissante de Pâques : « Reste avec nous car le soir tombe, et le jour déjà touche à son terme. »

Jean-Michel Castaing

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