Dans le monde sans en être

Quand Péguy explique Mai 68

Mai 68 et Péguy paraissent à première vue bien éloignés. Pourtant, pour faire l’analyse de l’évènement, de nombreux auteurs se sont inspirés explicitement de Péguy. Le philosophe Jacques Julliard va même jusqu’à dire qu’en Mai 68 « la situation devient péguyste et relève d’une lecture péguyste » (L’argent, Dieu, et le diable, 2008). Quelles idées de Péguy ces auteurs appliquent ils à Mai 68 ? Pour Deleuze, c’est le devenir des soixante-huitards. Pour Arendt, c’est la révolution morale, Pour Julliard, c’est le consumérisme. Pour Finkielkraut, c’est la crise de l’enseignement.

Dans un livre d’entretiens, le structuraliste Gilles Deleuze s’inspire du style péguyste pour réfléchir sur la notion de devenir révolutionnaire. Chez Péguy, la variation est dans le mot suivant. Par analogie, selon Deleuze, la temporalité de Mai 68 est dans le devenir, dans ce que deviennent plus tard les révolutionnaires.  

Deleuze a déjà exploré à de nombreuses reprises le style péguyste de la « variation », dans des ouvrages comme Différence et répétition, l’Abécédaire, Milles plateaux. Il remarque que la prose de Péguy est faite de reprises d’un même mot. Puis ce même mot subit des différenciations minimes pour en engendrer un espace intérieur. Péguy crée la « variation », il dé-territorialise le sens de signifiés préétablis et met la langue en perpétuel déséquilibre.

Pour donner un exemple et s’agissant de Mai 68, Deleuze s’appuie explicitement sur le texte Clio de Péguy. Dans ce texte, Péguy y précise sa ‘méthode d’art’ d’écriture au moyen d’une énumération, d’une ‘variation’ caractéristique de son style : « raccourci, allusion, référence, saisie, étreinte, jeu, nourriture, éclairement, interférence, correspondance, résonance, analogie, parallélisme, recreusement ». Dans le même temps, Deleuze lit dans ce texte une philosophie du devenir à appliquer à Mai 68. Deleuze parle ainsi « Dans […] Clio, Péguy expliquait qu’il y a deux manières de considérer l’événement, l’une qui consiste à passer le long de l’événement, à en recueillir l’effectuation dans l’histoire, le conditionnement et le pourrissement dans l’histoire, mais l’autre à remonter l’événement, à s’installer en lui comme dans un devenir […]. Le devenir n’est pas de l’histoire : l’histoire désigne seulement l’ensemble des conditions si récentes soient-elles, dont on se détourne pour « devenir », c’est-à-dire pour créer quelque chose de nouveau. […] Mai 1968 a été la manifestation, l’irruption d’un devenir à l’état pur ». Pour Deleuze, Mai 68 est cas idéal d’illustration du concept péguyste du devenir. Ce qui compte, c’est ce que deviennent les révolutionnaires sur le temps long, dans la temporalité plate. Deleuze conclut « En 68, beaucoup de gens ont eu cette conversion collective, ce virement », c’est-à-dire qu’ils se sont détournés de l’histoire pour devenir, dans le temps, quelque chose d’autre.

Péguy, Hannah Arendt et la révolution morale

Dans son ouvrage Du mensonge à la révolution, Hannah Arendt place Péguy comme « chef de file » des contestations de Mai 68.

Pour elle, Mai 68 « fut un cas exemplaire d’une situation révolutionnaire qui ne déboucha pas sur une révolution ». Pour expliquer cette affirmation, Arendt a recours à une distinction péguyste. En effet, chez Péguy, il y a deux usages d’une même source révolutionnaire. En premier lieu, la violence est condamnable et condamnée : « ils se croyaient révolutionnaires parce qu’ils étaient bruts, violents… » (La préparation du congrès socialiste). À l’inverse, le second usage révolutionnaire serait une réalité morale de type kantien, une mystique refusant la coercition. « On dit qu’il y a morale toutes les fois qu’on s’astreint à ne jamais considérer les individus comme des moyens, mais comme des fins » (Conférence sur l’anarchie politique). C’est ce second usage moral qu’Arendt retrouve en vigueur en Mai 68. Pour elle, Mai 68 répond d’une résistance de la mystique à la « dévoration » par la politique. C’est dans ce sens que le mouvement de Mai 68 se serait dissocié institutionnellement du Parti Communiste. D’où l’attribution du patronyme « chef de file » à Péguy. « La révolution sociale sera morale ou ne sera pas » disait l’auteur en 1901. En Mai 68, l’essentiel est de même culturel. Le temps est suspendu, « Sous les pavés, la plage ». La mystique demeure.

Péguy, Jacques Julliard et le consumérisme

Dans L’Argent, Dieu et le Diable Jacques Julliard, héritier de la 2ème gauche des chrétiens sociaux, reprend Péguy. Son analyse est moins directement liée à Mai 68 mais regarde plus attentivement la société post-68. Tout au moins, on peut considérer que Mai exprimait une sourde inquiétude adolescente face à la société de consommation et alors dans cette continuité, Julliard critique, en s’inspirant de Péguy, le capitalisme débridé.

Pour Julliard, Péguy est un « socialiste intégral » qui formule une critique constante, virulente à l’encontre de l’Argent. Ce faisant, son ouvrage reprend abondamment la Note sur Descartes de Péguy. « Pour la première fois dans l’histoire du monde les puissances spirituelles ont été toutes ensemble refoulées non point par les puissances matérielles mais par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l’argent. […] ». « De là est venue cette immense prostitution du monde moderne. Elle ne vient pas de la luxure. Elle n’en est pas digne. Elle vient de l’argent. Elle vient de cette universelle interchangeabilité. ». À partir de cette citation, Julliard entreprend une clarification de l’expression ‘prostitution’ appliquée par Péguy à la société moderne. Julliard explique : « Qu’est-ce que la prostitution ? C’est la substitution à une qualité non mesurable –l’amour- d’une transaction d’ordre monétaire : la passe » Puis il conclut « Parce qu’il introduit un élément de comparaison entre des choses incomparables, l’argent les dépouille de leur valeur intrinsèque ». Ainsi, en s’appuyant sur le socialisme intégral de Péguy, Julliard éclaire les préoccupations post-68 envers le tout-économique et les dommages de la société de consommation. Dit en passant, Julliard reprend ici des textes sociaux datant 1913. Cela suggère qu’on ne peut se contenter de diviser de façon simpliste la vie de Péguy entre une période « socialiste » et une période « patriote » après sa conversion vers 1908.

Péguy, Alain Finkielkraut et l’éducation

Dernière filiation explicite éclairant Mai 68, Finkielkraut consacre un ouvrage à Péguy, Le Mécontemporain, pour analyser notamment les évolutions scolaires post-68 d’une « société qui ne peut pas s’enseigner » (Pour la rentrée).

De la même façon que Péguy critiquait la Sorbonne, « parti des intellectuels » en y opposant les fameux « hussards noirs de la République » (expression tirée de l’Argent), ainsi Finkielkraut s’oppose à une faillite de l’éducation post-68. Au cœur de leur critique commune se situe les sciences sociales, coupables de « dissoudre l’homme ». Avec Mai 68, ces sciences sociales s’institutionnalisent, notamment à l’Université de Vincennes. Pour Péguy, dans Zangwill, l’erreur est que méthode passe avant le réel.  De même pour Finkielkraut, le pédagogisme post-68 serait une « désacralisation de la vie de l’esprit » car la méthode ne transmet plus de contenu. L’école a renoncé à transmettre un contenu, au profit d’un « savoir-être ».  Finkielkraut trouve en Péguy un support de son analyse.

Pour étayer ce propos, une citation de Péguy est vue comme prophétique pour les contempteurs de Mai 68 : « La crise de l’enseignement n’est pas une crise de l’enseignement ; il n’y a pas de crise de l’enseignement (…) elles sont des crises de vie. Quand une société ne peut pas enseigner, c’est que cette société ne peut pas s’enseigner ; c’est qu’elle a honte, c’est qu’elle a peur de s’enseigner elle-même (…) une société qui ne s’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas (…) et tel est précisément le cas de la société moderne ». (Pour la rentrée). Pourquoi la société aurait-elle honte ? Finkielkraut déplore le dogme du progrès associé à Mai-68 par le slogan « cours camarade, le vieux monde est derrière toi ». Le monde de demain serait forcément meilleur que celui d’hier, parce qu’il est justement celui de demain.  Dès lors, le passé serait sujet de honte. Ce monde du progrès serait, selon l’expression de Péguy, « Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le malin » (l’Argent).

Au contraire d’un éloignement apparent, suivre les réceptions diverses montre combien Péguy est fécond pour éclairer Mai 68. L’évènement est dans son devenir révolutionnaire, marqué par une forte dimension culturelle et morale. Le monde post-68 est consumériste, basé sur le règne de l’argent. Le monde post-68 connaît une crise de l’enseignement parce que la méthode et le dogme du progrès ont remplacé la transmission d’un contenu hérité.  

De l’héritage péguyste, beaucoup s’en inspire pour agir. A ses concepts, chacun se rattache pour comprendre. A ses prophéties, d’aucuns y voient « la vérité triste ».  Plus encore, ce parcours a révélé chez Péguy un esprit libre et inclassable, dont la cohérence éclaire la complexité de Mai 68. À suivre Péguy, la revendication de la justice sociale ne peut se faire sans un appel à une tradition plus profonde.

Jean-Baptiste Caridroit

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS