Dans le monde sans en être

Apparitions du Ressuscité et Miséricorde divine

Le second dimanche de l’octave de Pâques, l’Eglise célèbre la Miséricorde divine. C’est Jean-Paul II qui a institué cette fête. Il ne faisait en cela que suivre les recommandations et les visions de Sainte Faustine. L’évangile de ce deuxième dimanche pascal relate les deux apparitions de Jésus ressuscité aux Douze dans l’évangile de Saint Jean, plus précisément l’exhortation du Ressuscité adressée à Thomas de cesser d’être incrédule, mais d’être croyant, en l’invitant à toucher les plaies laissées sur son corps par sa crucifixion (Jn 20,27).

Le présent article tentera de répondre à cette question toute simple : pourquoi avoir choisi cet évangile pour fêter la Miséricorde divine ?

Le Christ a goûté la misère pour de vrai

La première raison de ce choix tient au fait que cet épisode fait mention des souffrances que Jésus a endurées pour nous sauver. Non seulement il s’est penché sur notre misère (la miséricorde est l’expression d’un coeur sensible à la misère d’autrui), mais il s’est immergé de surcroît dans un océan de souffrances qui sont la conséquence du péché chez les hommes. Il nous a guéris en vainquant le mal sur son lieu propre, c’est-à-dire en mettant la paix et l’amour là où régnaient la division et la haine.

Le Ressuscité a tenu à nous révéler que la Miséricorde divine, dans le plan de salut, est une Miséricorde qui s’est mouillée, qui a partagé notre lot commun. Le Christ a goûté notre misère (morale comme physique) pour nous rejoindre existentiellement là où elle nous asservissait. C’est la raison pour laquelle la fête de la Miséricorde divine est instituée en ce Jour où Jésus exhibe ses plaies corporelles devant Thomas l’incrédule.

Une Miséricorde qui ne rougit pas de nos infirmités

La seconde raison du choix du deuxième dimanche de Pâques tient à ce que le Christ nous démontre, dans cet épisode, qu’il ne rougit pas d’avoir assumé la nature humaine en tant que Fils de Dieu. Jésus se fait une gloire de ses plaies parce qu’en plus de prouver son amour pour nous, elles représentent également le signe qu’il nous tient en grande considération. En effet, il ne rougit des infirmités de ceux qu’il est venu sauver : pour preuve, glorifié, il tient à garder sur lui les marques des blessures que lui ont infligées ses bourreaux. Il désire ainsi tout partager avec nous. Son amour n’a rien de condescendant. Assumer la nature humaine ne lui est pas une peine – même s’il ne faut pas minorer les aspects douloureux de l’affaire.

On saisit ainsi la particularité de la Miséricorde divine : elle ne consiste pas en une commisération qui se pencherait avec répugnance sur l’être à secourir. Au contraire, le Christ tient à se tenir sur un pied d’égalité avec ses disciples. Le salut qu’il nous apporte n’est pas un plan de sauvetage de l’Inférieur par le Supérieur. Au rebours des puissants de ce monde, le Christ, en venant à notre secours, ne fait pas « sentir son pouvoir » (Mc 10,42).

« Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis » (Jn 15,15)

Cela nous amène à la troisième raison du choix de l’évangile de ce jour pour fêter la Miséricorde divine. Celle-ci ne s’épuise pas dans l’opération de nous porter secours dans le malheur. Elle va plus loin, en nous restituant notre dignité. Ce point avait été souligné par Saint Jean-Paul II à propos du fils prodigue de la parabole évangélique. Le père du récit de Luc ne se contente pas en effet de donner à son cadet le gîte et le couvert, mais il le restitue dans sa dignité de fils en lui rendant l’anneau et en lui faisant enfiler le vêtement le plus beau (Lc 15,22).

Pareillement, les apparitions du Ressuscité en saint Jean nous révèlent un Jésus qui traite ses disciples en amis, et non en simples instruments de propagation de son message. Pour preuve, il ne désire pas retourner chez son Père sans les marques de ses plaies sur le corps. Ce qui signifie qu’il ne peut plus désormais se passer des hommes ! Il est devenu notre frère, et en montant « vers son Père et notre Père, vers son Dieu et notre Dieu » (Jn 20, 17), il se fait une joie de nous instituer fils et filles de Celui-ci ! Il nous partage son rang de Fils : là réside la preuve la plus forte de la Miséricorde de la Trinité à notre égard.

Comme le père du fils prodigue de la parabole de Luc, les  apparitions du Ressuscité nous révèlent que Jésus se fait une gloire de nous introniser fils et filles de son Père. Ses plaies, il les emporte au ciel afin de manifester que notre nature, non seulement est restaurée dans sa dignité, mais que le Fils ne veut pas retourner chez son Père sans elle, et donc sans nous ! Telle est la suprême marque de sa Miséricorde. On considère trop souvent celle-ci  dans son aspect négatif : extraire l’autre de son malheur ou de son péché. Mais Dieu va plus loin : Il nous sauve en nous couronnant d’amour et de tendresse (Ps 102,4).

Dans sa Miséricorde, Dieu nous estime à tel point qu’Il nous traite en amis. On sait que l’amitié met les amis sur un plan d’égalité. N’est-ce pas ce que nous enseigne l’apparition de Jésus à ses disciples le soir de Pâques ? En leur montrant ses plaies, il manifeste qu’il ne tient pas à passer à leurs yeux pour un surhomme, ou un bienfaiteur sis dans un bureau, dirigeant les opérations de secours à distance. Son seul titre de gloire, ce sont  les signes, inscrits dans sa chair, de son amour « jusqu’au bout » (Jn 13, 1).

Tendus vers la béatitude de l’Amour

Le choix de ce jour pascal pour fêter la Miséricorde divine tient au fait que le Christ fait plus que nous rendre à nous-mêmes, à notre santé, à notre vie d’avant. Il nous partage sa condition. Nous lui devons plus que le recouvrement de notre intégrité, ou le pardon de nos péchés – ce qui est déjà considérable ! Revenu à ses disciples qui l’avaient abandonné, les apparitions du Ressuscité sont en effet des pardons en acte.

Mais en ce Jour de Pâques, Jésus fait davantage : il nous ouvre aujourd’hui la maison du Père. La Miséricorde divine est tendue vers ce but ultime. Elle n’est pas retour en arrière, vers un passé mythifié. Elle fait signe au contraire vers un avenir incommensurable, où nous partagerons la vie et l’amitié divines. D’ailleurs, c’est dès maintenant que ces biens nous sont promis. Mais peut-on parler de biens, lorsqu’il est question de  Dieu en personne, ou plutôt des trois Personnes de la Trinité ? Plus que les bienfaits de Dieu, la béatitude consiste à voir et aimer les Trois de la Trinité.

Comme on peut le constater, la Miséricorde divine possède plusieurs dimensions. Elle n’est pas réductible à une pitié paternaliste. Jésus ressuscité n’apparaît pas non plus à ses disciples  dans le seul but de prouver sa divinité ou son triomphe. Sa manifestation est plutôt le signe qu’il désire nous préparer une place auprès du Père.

Aussi sa Miséricorde ne se réduit-elle pas au simple geste de passer un onguent sur nos plaies,  physiques, spirituelles ou morales, ou bien à celui de « passer l’éponge » sur l’abandon dont il fut victime le Vendredi saint. La Miséricorde divine, révélée dans le Ressuscité le Jour de Pâques, est à la mesure sans mesure de Dieu, elle qui nous ouvre les portes de la béatitude de l’Amour infini.

 

Jean-Michel Castaing

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